🇼đŸ‡č Infernal Goat – Capra Omnia Vincit

Dans le black metal italien, Opera IX, Mortuary Drape ou Altar of Perversion ont imposĂ© des visions fortes, construites autour du paganisme ou de l’occultisme. Infernal Goat Ă©volue sur un autre terrain. Plus brutal, plus chaotique, plus directement belliqueux, le groupe ne recherche pas l’élĂ©gance Ă©sotĂ©rique et ni la transcendance par l’atmosphĂšre. FondĂ© Ă  Sassari entre 1997 et 1998, il s’est dĂ©veloppĂ© dans une fidĂ©litĂ© constante Ă  un black/thrash metal offensif, antichrĂ©tien, sale, rapide et sans compromis.

La Sardaigne n’est pas ici un simple point d’origine. C’est une Ăźle oĂč subsiste, sous la couche chrĂ©tienne imposĂ©e par les siĂšcles, l’ombre plus ancienne d’un monde antĂ©rieur : Nuraghes, mĂ©moires paĂŻennes, rites archaĂŻques, survivances masquĂ©es, terre minĂ©rale plus vieille que les sermons. C’est ce contraste qui importe. Non pas faire de l’archĂ©ologie dĂ©corative, mais comprendre qu’un lieu marquĂ© par une civilisation oubliĂ©e, puis recouvert par le christianisme, peut constituer un terrain naturel pour une musique de refus. Infernal Goat ne folklorise pas cette profondeur. Il ne joue pas au paganisme de brochure. Mais il en conserve quelque chose d’essentiel : l’idĂ©e d’une force ancienne qui n’a jamais totalement pliĂ©, la fiertĂ© instinctive d’un sang europĂ©en qui refuse l’uniformisation morale et spirituelle venue d’Orient.

La position gĂ©ographique de l’üle renforce cette psychologie de rĂ©sistance. Au cƓur de la MĂ©diterranĂ©e occidentale, la Sardaigne a toujours Ă©tĂ© convoitĂ©e, utilisĂ©e, administrĂ©e sans jamais ĂȘtre dissoute. Cette condition de pĂ©riphĂ©rie fiĂšre au sein d’un espace central produit une mĂ©fiance instinctive envers les centres de pouvoir, une mĂ©moire vive des dominations successives et un enracinement rude. Dans ce contexte, un black metal hostile, intransigeant est presque une Ă©vidence organique, une rĂ©ponse paĂŻenne Ă  l’occupation chrĂ©tienne des Ăąmes et des terres europĂ©ennes.

Dans les pages du fanzine italien ‘Corvorum Cibaria’, Lord Goat dĂ©finit le black metal comme une forme d’art sonore et verbal extrĂȘme, sans compromis ni schĂ©mas prĂ©dĂ©finis. La formule suffit presque Ă  rĂ©sumer le groupe. Infernal Goat n’a jamais voulu composer une musique de contemplation, encore moins un black metal atmosphĂ©rique destinĂ© Ă  flatter des sensibilitĂ©s modernes avides de frissons propres. Lord Impaler parle au contraire d’un “appareil offensif”. Toute leur Ɠuvre dĂ©coule de cette idĂ©e : un son acide, agressif, traumatique, conçu pour heurter plus que pour sĂ©duire.

Les influences revendiquĂ©es vont dans le mĂȘme sens : Darkthrone, Impaled Nazarene, puis Enthroned, Marduk, et plus tard Desaster ou Destroyer 666 mais aussi sur la fin une inclinaison pour le War Metal. On comprend alors que le groupe n’a jamais voulu produire un black metal de brume et de posture, mais une musique de choc, de frappe, de blessure volontaire.


La scĂšne black metal sarde n’a jamais constituĂ© un bloc massif. Elle est restĂ©e marginale, dispersĂ©e, profondĂ©ment underground, plus proche d’une rĂ©sistance locale que d’une vĂ©ritable Ă©cole structurĂ©e. À cĂŽtĂ© d’Infernal Goat, plusieurs noms permettent pourtant d’en dessiner les contours dont je fais une petite prĂ©sentation.

Paganfuries, formĂ© Ă  Villacidro en 1997, compte parmi les premiĂšres expressions identifiables du black metal sarde. Le groupe Ă©voluait dans un pagan black metal assez direct, encore proche de certaines formes primitives du genre, mais dĂ©jĂ  traversĂ© par une volontĂ© d’enracinement spirituel. Sa thĂ©matique mĂȘlait anti-christianisme et paganisme, ce qui le plaçait dans une opposition frontale Ă  l’hĂ©ritage religieux dominant, tout en cherchant du cĂŽtĂ© d’un imaginaire plus ancien, plus tellurique, plus paĂŻen.

Vultur, originaire de Portoscuso dans le sud de la Sardaigne, incarne une forme de black metal plus nettement singularisĂ©e par son ancrage local. Le groupe pratique un black metal classique dans sa structure, mais dont la substance thĂ©matique repose sur l’occultisme sarde. Chez lui, l’üle n’est pas seulement un dĂ©cor ni un prĂ©texte folklorique : elle devient un rĂ©servoir de croyances, de rites et de survivances obscures. Cet enracinement est renforcĂ© par l’usage de la langue sarde dans une partie de sa discographie, ce qui donne Ă  son Ɠuvre une identitĂ© insulaire forte sans l’éloigner de la noirceur fondamentale du genre.

Waffen SS, formĂ© Ă  Cagliari au dĂ©but des annĂ©es 2000, reprĂ©sente l’un des versants les plus idĂ©ologiquement marquĂ©s de la scĂšne black metal sarde. Musicalement, le groupe pratiquait un NSBM raw et direct, sans grande sophistication. Plus qu’un simple projet de black metal insulaire, Waffen SS s’inscrivait donc dans la frange NSBM, avec tout ce que cela implique de radicalitĂ©. Le groupe n’aura existĂ© que de 2001 Ă  2004, avant sa disparition mais il restera certainement comme le groupe le plus scandaleux d’Italie.

Shardana, venu de Cagliari et actif depuis 2008, occupe une place un peu diffĂ©rente. Son parcours stylistique l’a conduit d’un thrash metal vers une forme pagan black metal Ă©pique. Sa thĂ©matique est centrĂ©e sur l’histoire et le folklore sardes, avec une insistance marquĂ©e sur la mĂ©moire ancienne, la guerre, l’identitĂ© et le passĂ© insulaire.

Kre’u, originaire de Ovodda, dans la province de Nuoro, appartient Ă  une gĂ©nĂ©ration plus rĂ©cente. Le groupe pratique un black metal enracinĂ© dans un imaginaire plus rugueux, liĂ© Ă  l’intĂ©rieur de l’üle et Ă  ses terres les plus dures. Sa thĂ©matique tourne autour des bandits et hors-la-loi sardes, ce qui lui donne une coloration Ă  la fois locale, Ăąpre et paienne. Jusqu’à son nom, qui renvoie au chĂȘne dans le dialecte de Barbagia, le projet semble vouloir renouer avec une Sardaigne plus archaĂŻque, plus rude, moins folklorisĂ©e que vĂ©cue comme un territoire de rĂ©sistance.

Ganondorf, originaire de Nulvi, dans la province de Sassari en Sardaigne, est un groupe actif depuis 2006, d’abord conçu comme le one-man band de Nicola Piras avant d’évoluer vers une formation complĂšte au fil des annĂ©es. Musicalement, le projet pratique un black metal assez traditionnel dans sa forme, sans hybridation affichĂ©e, avec une identitĂ© que le groupe lui-mĂȘme rattache volontiers Ă  un “unholy Sardinian black metal”.

On peut encore mentionner Unholy Impaler, reliĂ© Ă  l’écosystĂšme d’Infernal Goat, ou d’autres formations plus pĂ©riphĂ©riques. Dans cet ensemble Ă©clatĂ©, d’autres formations plus discrĂštes viennent encore complĂ©ter les contours de cette scĂšne insulaire.

Asagrimmr, originaire de Luras en Gallura, dĂ©veloppe un black metal d’inspiration paĂŻenne, nourri par une sensibilitĂ© tournĂ©e vers la nature, la mythologie nordique et une forme de spiritualitĂ© archaĂŻque. L’ensemble s’inscrit dans une veine assez traditionnelle, oĂč l’atmosphĂšre et l’évocation comptent presque autant que l’agression pure.

Plus sombre et plus directement arrimĂ© aux codes les plus classiques du genre, Azagthoth, venu de Olbia, Ă©volue dans un black metal habitĂ© par les tĂ©nĂšbres, l’enfer, la nuit et l’abĂźme. Son identitĂ© paraĂźt moins tournĂ©e vers l’enracinement folklorique que vers une esthĂ©tique de l’ombre, plus Ă©sotĂ©rique, plus sĂ©vĂšre, presque plus doctrinale dans son rapport au noir.

Avec Accabbadora, liĂ© Ă  Cagliari et Oristano, la rĂ©fĂ©rence locale devient plus nette encore. Le groupe s’appuie sur un black metal dont l’intĂ©rĂȘt rĂ©side surtout dans son ancrage thĂ©matique, puisant dans les mythes et le folklore sardes. À travers lui, l’üle n’est plus seulement un dĂ©cor, mais une matiĂšre spirituelle et culturelle rĂ©injectĂ©e dans un langage musical extrĂȘme.

Enfin, Bloodshed, originaire de Ozieri dans la province de Sassari, se situe dans un registre plus brutal, à la jonction du black metal et du death metal. Plus massif, plus agressif, moins porté sur la contemplation, le groupe représente un versant plus sauvage de cette scÚne insulaire.

Aucune de ces entitĂ©s ne ressemble exactement Ă  Infernal Goat. C’est mĂȘme ce qui permet de mieux le situer : lĂ  oĂč certains projets sardes travaillent le folklore, la langue ou la mĂ©moire locale de façon explicite, Infernal Goat demeure le pĂŽle le plus puriste, brutal et nihiliste de l’üle, moins identitaire en surface, mais plus destructeur dans l’intention.

Le line-up 2003 d’Infernal Goat, rĂ©unissant Lord Impaler, Lord Goat, Terragon et Fuckthenuns, semble reprendre dĂ©libĂ©rĂ©ment la pose rendue cĂ©lĂšbre par Impaled Nazarene Ă  l’époque de Suomi Finland Perkele, comme un hommage implicite Ă  cette esthĂ©tique de provocation frontale.

L’un des aspects les plus parlants d’Infernal Goat est la difficultĂ© mĂȘme de son existence. Dans Corvorum Cibaria, Lord Impaler insiste sur la raretĂ© des musiciens adĂ©quats dans la province de Sassari et, plus largement, en Sardaigne. Ce dĂ©tail pĂšse sur toute la discographie du groupe. Il explique les dĂ©lais, les changements de formation, la lenteur de certains processus, mais aussi la soliditĂ© presque anormale du projet. LĂ  oĂč beaucoup de formations naissent dans un tissu local favorable, Infernal Goat s’est dĂ©veloppĂ© dans un environnement pauvre en relais, en infrastructures et en possibilitĂ©s scĂ©niques.

Le noyau repose depuis l’origine sur Lord Impaler et Lord Goat, entourĂ©s au fil du temps par Terragon, FuckTheNuns, Alex Mannaia, Daniel, Xaphan Unholy et Deathmarch. Les dĂ©parts n’y sont jamais traitĂ©s comme des drames romantiques. Ils appartiennent Ă  une logique plus sĂšche : certains ne suivent plus, d’autres se retirent, les survivants poursuivent. Le groupe avance comme avance une unitĂ© rĂ©duite qui n’attend plus grand-chose du monde extĂ©rieur.

Cette persistance compte davantage qu’un simple argument biographique. Dans l’underground, durer sans s’édulcorer relĂšve dĂ©jĂ  d’une forme de victoire. Beaucoup de groupes enregistrent une dĂ©mo, deux concerts, puis disparaissent dans la boue des souvenirs mal archivĂ©s. Infernal Goat, lui, a tenu la ligne. Non pas avec une productivitĂ© industrielle, mais avec une rĂ©gularitĂ© austĂšre, presque militaire, faite de reprises de position, de rééditions, de recrutements ciblĂ©s et de refus obstinĂ© de la compromission.

Le black metal italien a souvent produit des groupes de climat, de rite, de doctrine ou d’évocation. Opera IX a cultivĂ© un souffle théùtral et paĂŻen immĂ©diatement reconnaissable. Mortuary Drape a bĂąti un univers nĂ©cromantique d’une grande singularitĂ©. Altar of Perversion a poussĂ© loin la dimension Ă©sotĂ©rique et cĂ©rĂ©monielle. Infernal Goat opĂšre autrement. Plus agressif, moins dĂ©coratif, moins soucieux de solennitĂ©, il ramĂšne le black metal Ă  une fonction Ă©lĂ©mentaire : frapper, salir, blasphĂ©mer, Ă©craser.

Ce choix n’implique pas l’absence de contenu. Les textes sont travaillĂ©s Ă  deux mains par Lord Goat et Lord Impaler, avec un soin accordĂ© aux thĂšmes, aux mĂ©triques et au lien avec la musique. Guerre, destruction nuclĂ©aire, techniques militaires, fantasy, Ă©tats psychologiques, cinĂ©ma italien : les rĂ©fĂ©rences ne manquent pas. Mais elles ne sont jamais empaquetĂ©es comme un produit de luxe pour amateur d’extrĂȘme cultivĂ©. Elles servent une finalitĂ© simple : produire une musique de confrontation, et non un exercice de style Ă  commenter lors d’un vernissage.

Lord Impaler se met en scĂšne comme une figure d’intimidation pure : pique (!) brandi, tirant la langue, tĂȘte recouverte d’une cagoule qui semble hĂ©siter entre le bourreau mĂ©diĂ©val et une imagerie plus malsaine, presque sortie de Mississippi Burning. Vue d’aujourd’hui, cette physionomie pourra mĂȘme Ă©voquer, pour les plus jeunes, le youtubeur Sakrifiss.

Pour comprendre Infernal Goat, il faut mesurer le rîle central de Lord Impaler. Il est bien plus qu’un guitariste. Compositeur, organisateur, diffuseur, graphiste, archiviste, il appartient à cette vieille espùce de militants de l’underground qui ne se contentaient pas de faire des riffs, mais bñtissaient un petit monde autour d’eux.

Son activitĂ© via Impaler DistroList s’inscrit dans cette logique. Distro, rééditions, circulation souterraine, maintien du contact avec des gens partageant les mĂȘmes intĂ©rĂȘts : tout cela appartient Ă  une conception artisanale de la survie black metal. À cela s’ajoutent les newsletters, fanzines et autres supports imprimĂ©s Ă©voquĂ©s dans l’entretien. Dans ce domaine aussi, Lord Impaler agit comme un relais, un passeur, un conservateur de flammes noires dans une Ă©poque oĂč l’extrĂȘme se laisse trop volontiers avaler par les automatismes numĂ©riques. Apres quelques recherches, je ne sais pas si il est encore tres actif.

Il faut Ă©galement rappeler son activitĂ© graphique. Il est crĂ©ditĂ© pour son travail sur la pochette e l’album de Trincerocrazia de Frangar et cela mĂ©rite d’ĂȘtre mentionnĂ©. Dans Corvorum Cibaria, il revendique par ailleurs un intĂ©rĂȘt prononcĂ© pour l’art monumental italien et surtout pour le Futurisme. Cela Ă©claire assez bien sa maniĂšre de penser l’image : vitesse, mĂ©tal, projection, brutalitĂ©, guerre, modernitĂ© comme arme et non comme confort. Chez lui, le dessin et la mise en page ne sont pas des ornements de fin de chaĂźne. Ils prolongent la doctrine du groupe par d’autres moyens.

PremiĂšre manifestation discographique du groupe, Promo 999 est le point de dĂ©part officiel d’Infernal Goat. EnregistrĂ©e Ă  la fin des annĂ©es 1990, elle sera plus tard remise en circulation sous forme de cassette indĂ©pendante. On y trouve notamment “Eyes of Darkness”, “Total Conflict of War”, “Creatures of the Abyss”, “Cruel Message of Blood” et “Immense Forest of Desires”.

Il ne faut pas juger cette sortie selon des critĂšres de production ou de finition. Promo 999 vaut prĂ©cisĂ©ment par son Ă©tat brut. Le son est raw, rugueux, limitĂ©, mais dĂ©jĂ  porteur d’un programme trĂšs clair : anticlĂ©ricalisme, guerre, noirceur primaire, refus absolu de l’embellissement. On entend un groupe qui cherche encore sa forme, mais dont la nature est dĂ©jĂ  fixĂ©e. L’essentiel n’est pas la maĂźtrise ; c’est la dĂ©termination. Dans une Ăźle oĂč la scĂšne black metal Ă©tait alors quasi inexistante, cette dĂ©mo agit comme un premier acte de prĂ©sence hostile.

L’influence du Beherit de The Oath of Black Blood saute aux oreilles, alourdie par une saturation excessive et quelques accĂšs Ă  la limite du grindcore. Mais derriĂšre ce chaos sale et brutal, il reste surtout une demo de black metal assez faible, mal tenu, dont le chant souligne davantage les limites qu’il ne compense les dĂ©fauts. Seul “Cruel Message of Blood” surnage un peu dans cet ensemble globalement peu fameux.

Elle rĂ©vĂšle aussi ce que sera longtemps Infernal Goat : un groupe qui ne doit rien Ă  une structure puissante, Ă  un rĂ©seau mĂ©diatique ou Ă  une scĂšne locale solide. L’enregistrement a la rudesse des dĂ©buts vĂ©ritables, ceux qui ne sont pas dĂ©jĂ  pensĂ©s comme de futurs objets de collection, mais comme des armes de circulation dans un underground encore fait de courrier, de copies, d’échanges directs et de fidĂ©litĂ©s prĂ©caires.

DeuxiĂšme Ă©tape, The Longest Day of Pain pousse plus loin ce qui n’était encore qu’embryonnaire sur la premiĂšre promo. La dĂ©mo comprend des titres comme “The Longest Day of Pain”, “Mundus est Diaboli”, “Diabolical Possession” et “The Art of Illusion”.

Le groupe y gagne en direction. Les riffs tiennent mieux, les accĂ©lĂ©rations sont plus nettes, la sensation d’ensemble devient plus cohĂ©rente. Le black metal d’Infernal Goat commence Ă  cesser d’ĂȘtre seulement un jet de bile sonore pour devenir une machine rudimentaire, mais dĂ©jĂ  pensĂ©e pour frapper. Le titre “Mundus est Diaboli” rĂ©sume d’ailleurs assez bien leur cosmologie : le monde n’est pas Ă  sauver, il est Ă  souiller davantage. Cette seconde dĂ©mo montre un groupe encore jeune, mais dĂ©jĂ  engagĂ© dans une logique de guerre totale contre toute mollesse esthĂ©tique.

Cette dĂ©mo est d’ailleurs sans doute la seule du groupe Ă  laisser percevoir de maniĂšre aussi nette une influence du black metal scandinave de la seconde vague. On y devine par endroits l’ombre des premiers Marduk, d’Enthroned, de Dark Funeral ou encore de Darkthrone, mĂȘme si l’ensemble conserve une exĂ©cution plus fruste et moins marquante que ces rĂ©fĂ©rences. Elle reflĂšte assez bien ce que l’on pouvait entendre dans une partie du black metal underground du dĂ©but des annĂ©es 2000.

Il y a dans cette sortie une violence moins accidentelle que sur la premiĂšre cassette. Le groupe ne s’est pas adouci, il s’est structurĂ© dans une cacophonie bruyante façon premiere vague du Black Metal.

Avec Bestial Passion, Infernal Goat franchit un cap Ă©vident. DĂ©ja la pochette qui fait penser de suite au premier Ă©pisode de la sĂ©rie Black Mirror tandis que les Romains auraient parlĂ© plus simplement d’un accouplement contre nature ou d’une scĂšne inspirĂ©e du mythe de PasiphaĂ©. NĂ©ron fit d’ailleurs reprĂ©senter dans l’arĂšne une reconstitution fameuse de ce mythe, oĂč un taureau montait une fausse gĂ©nisse dissimulant une femme.

La sortie paraĂźt en cassette chez les italiens de Salem 1692 Productions, dans un tirage limitĂ© Ă  100 copies. On y retrouve notamment “Bestial Passion”, “Revenge of Legions”, une version non publiĂ©e de “Total Conflict of War”, ainsi que “Diabolical Possession” et “The Art of Illusion”.

Ici, le groupe ne se contente plus d’exister : il commence Ă  se dĂ©finir avec nettetĂ©. Le mot bestial ne relĂšve pas du clichĂ© paresseux. Il exprime une volontĂ© prĂ©cise : rabaisser l’homme prĂ©tendument civilisĂ© au rang de bĂȘte de guerre, de dĂ©sir, de haine, de violence. Le christianisme latin a voulu discipliner les instincts ; Infernal Goat rĂ©pond par la cĂ©lĂ©bration d’une animalitĂ© agressive, mal Ă©levĂ©e, antichrĂ©tienne et revendiquĂ©e. La dĂ©mo possĂšde encore les dĂ©fauts de sa nature, mais elle laisse dĂ©jĂ  entendre une Ă©criture plus compacte et une violence moins accidentelle.

Le style est plus marquĂ© Black Thrash avec une ligne de chant ecrochĂ©e qui vomit sa haine. Le titre Revenge Of Legions est vraiment pas mal au niveau de l’impact et accrocheur. La aussi les influences vont du dĂ©but de Sodom en passant par Impaled Nazarene.

Le tirage limitĂ© Ă  cent exemplaires dit aussi quelque chose de cette Ă©poque. On est dans la petite Ă©chelle rĂ©elle, celle oĂč chaque objet compte parce qu’il circule dans un rĂ©seau Ă©troit, presque clandestin.

Premier jalon vĂ©ritablement dĂ©cisif, We Like the Goat… and the Goat Like Us est le disque sur lequel Infernal Goat cesse d’apparaĂźtre comme une simple entitĂ© de dĂ©mos pour prendre la forme d’un projet plus stable, plus affirmĂ©, plus cohĂ©rent. La premiĂšre Ă©dition paraĂźt chez Black Vomit Productions, avant une réédition CD limitĂ©e chez Dawn of Sadness en 2007, puis une version remasterisĂ©e soutenue par Impaler DistroList.

Six titres pour une durĂ©e totale modeste, mais dont le contenu thĂ©matique illustre parfaitement la vision d’Infernal Goat. On y retrouve une rĂ©fĂ©rence directe Ă  Nietzsche (“Also Spracht Zarathustra”), une invective anti-tolĂ©rance qui n’aurait rien Ă  envier Ă  n’importe quel pamphlet politique (“Tolerance Is A Fucking Trend”), une attaque contre le Golgotha chrĂ©tien (“Golgotha Calvaria Christi”) et la destruction de tout ce que le christianisme reprĂ©sente (“Christian Explosion”).

Sur le plan musical, les influences se perçoivent assez nettement. On pense bien sĂ»r Ă  Impaled Nazarene, mais aussi Ă  Tsatthoggua, Bestial Warlust, Abigail ou Goatpenis. Rien ici n’est particuliĂšrement dissimulĂ© : l’attaque est directe, primitive, sans dĂ©tour inutile. La principale faiblesse vient sans doute de la production, qui manque encore d’ampleur et de puissance. Mais ce dĂ©faut ne nuit pas rĂ©ellement au disque ; il participe mĂȘme, dans une certaine mesure, Ă  son charme hostile. Cette sĂ©cheresse sonore Ă©vite Ă  l’ensemble toute graisse superflue et maintient le groupe dans une logique de morsure plutĂŽt que de dĂ©monstration.

Le visuel mĂ©rite Ă©galement d’ĂȘtre relevĂ©. Cette vieille photographie, avec son atmosphĂšre ambiguĂ«, presque sortie d’une imagerie new age / wiccane dĂ©fraĂźchie des annĂ©es 1980, produit un effet singulier. Quoi qu’il en soit, ce choix fonctionne. Il confĂšre au disque un parfum old school tout Ă  fait apprĂ©ciable. Les membres du groupe ont d’ailleurs eux-mĂȘmes soulignĂ© l’attention portĂ©e Ă  l’artwork et Ă  la prĂ©sentation gĂ©nĂ©rale. LĂ  encore, Infernal Goat montre qu’il ne se rĂ©duit pas Ă  une simple dĂ©charge sonore : l’identitĂ© visuelle fait dĂ©jĂ  partie intĂ©grante de son arsenal.

Cette compilation de 2005 rassemble les premiers demos du groupe. Elle existe notamment en CD chez le label chilien Frater D.M. et en cassette chez le label tcheque Mass Catharsis Productions. Elle compile le contenu issu de Promo 999, The Longest Day of Pain et Bestial Passion.

Ce n’est pas un simple remplissage discographique. Dans l’underground, ce type d’objet sert Ă  sauver les premiers travaux de l’oubli et Ă  consolider une mĂ©moire. Ici, il permet surtout de constater que les dĂ©buts d’Infernal Goat ne constituent pas une prĂ©histoire maladroite, mais bien la matrice complĂšte du groupe. ÉcoutĂ©e d’un bloc, cette compilation donne une image particuliĂšrement cohĂ©rente de leur premiĂšre pĂ©riode : black metal sale, guerre, chĂšvre, blasphĂšme, vitesse, et refus de toute sophistication parasite.

Elle a aussi une fonction presque doctrinale. En rassemblant ces enregistrements, le groupe affirme que son passĂ© n’est pas une peau morte dont il faudrait se dĂ©barrasser, mais un noyau de fidĂ©litĂ©. Il n’y a pas chez Infernal Goat cette honte du matĂ©riau primitif que l’on retrouve chez tant de formations ayant fini par rĂȘver d’une carriĂšre propre. Ici, les premiĂšres saletĂ©s sont revendiquĂ©es comme des fondations.

Avec Extended Black Infamity / Motorpanzers, Infernal Goat entre dans une phase plus mĂ©canique, plus martiale et nettement plus dissonante. Le disque paraĂźt sous la forme d’un EP chez les allemands de Necromancer Records qui sont spĂ©cialisĂ©s dans la production uniquement d’EP, dans un tirage limitĂ© Ă  300 exemplaires. Il comprend “Extended Black Infamy”, “Inhuman Tainted Hatred”, “Motorpanzers” et “Continuous Horns Rising”.

Cet EP joue un rĂŽle charniĂšre dans la trajectoire du groupe. D’une part, il prouve qu’Infernal Goat reste debout malgrĂ© les fractures de line-up et les lenteurs structurelles qui ont marquĂ© son parcours. D’autre part, il durcit sensiblement son langage. Le black thrash y devient plus heurtĂ©, plus industriel, plus chaotique dans sa maniĂšre de produire la violence. On est loin de la sĂ©cheresse relativement primitive des travaux prĂ©cĂ©dents : ici, le groupe pousse plus loin la dissonance, la saturation et une forme de brutalitĂ© plus froide, presque mĂ©canique. Certaines influences peuvent Ă©voquer Aborym, Ad Hominem ou mĂȘme, par moments, Frangar, tant l’ensemble semble chercher moins le riff immĂ©diatement mĂ©morisable que la sensation d’écrasement et de vacarme organisĂ©. Le rĂ©sultat est franchement cacophonique, parfois mĂȘme hostile Ă  la premiĂšre Ă©coute, mais cette intensitĂ© fait prĂ©cisĂ©ment sa force. Ce disque ne cherche pas Ă  plaire ; il cherche Ă  imposer une pression.

Le titre “Motorpanzers” prolonge logiquement l’imaginaire guerrier dĂ©jĂ  prĂ©sent dĂšs les premiĂšres dĂ©mos. Le terme renvoie aux vĂ©hicules blindĂ©s motorisĂ©s du IIIeme Reich et Ă©galement au titre Motörpenis d’Impaled Nazarene. Cela inscrit le morceau dans un vocabulaire de guerre industrielle, de dĂ©ploiement mĂ©canique et de destruction technique. Le black metal a souvent entretenu une fascination esthĂ©tique pour ce type d’imagerie, non par souci documentaire, mais parce que la machine de guerre moderne incarne une forme de puissance inhumaine, froide et aveugle. Dans le cas d’Infernal Goat, cette dimension entre ici plus clairement dans la musique elle-mĂȘme : le disque ne parle pas seulement de guerre, il commence Ă  sonner comme une mĂ©canique de guerre.

Cette orientation n’est pas sans rappeler, dans un autre registre, certaines intuitions du Futurisme italien, lorsque la machine, la vitesse, le mĂ©tal et le fracas Ă©taient exaltĂ©s comme figures d’énergie pure. Sans aller jusqu’à faire d’Infernal Goat un groupe “futuriste”, il y a ici une mĂȘme attirance pour le choc, le bruit, l’élan violent, la matiĂšre lancĂ©e Ă  pleine vitesse contre le monde. Marinetti, en effet, n’aurait peut-ĂȘtre pas dĂ©testĂ© un tel vacarme.

Le choix du 7″ a lui aussi du sens. Ce format conserve quelque chose de plus tranchant, de plus nerveux, de plus offensif qu’un album long. Il oblige Ă  aller Ă  l’essentiel, sans graisse ni dĂ©tour. Dans le cas de Extended Black Infamity / Motorpanzers, cela renforce encore l’impression de disque-coup de poing : court, dense, agressif, conçu pour frapper vite et laisser une trace.

Quinze ans aprĂšs la formation du groupe — et dix ans aprĂšs leur premier EP officiel — Infernal Goat publie enfin son premier album complet. Le titre Ă©ponyme, acte d’affirmation identitaire classique dans le genre, sort en septembre 2013 via plusieurs structures brĂ©siliennes : Sociedade dos Mortos, Sacrum Vermem Distro et Impaler Records. Le fait que la distribution soit entiĂšrement assurĂ©e depuis le BrĂ©sil n’est pas anodin : la scĂšne underground sud-amĂ©ricaine, particuliĂšrement au BrĂ©sil et en Colombie, constitue depuis les annĂ©es quatre-vingt l’un des foyers les plus actifs et les moins compromis du Black Metal mondial.

Dix titres, enregistrĂ©s au Red Warlock Studio avec Andy Mornar alias Andrea Giribaldi, qui signe Ă©galement le son du second album. La formation est alors rĂ©duite Ă  un quatro : Lord Goat au chant, Lord Impaler Ă  la guitare et Ă  la basse, Alex Mannaia Ă  la batterie et la bassiste Xaphan Unholy.

Ce premier full-length possĂšde le mĂ©rite des Ɠuvres attendues longtemps : il ne trahit pas. On y trouve “Bestial Conqueror’s Attack”, “Religious Terror”, “Thermonuclear War Division”, “Capra Omnia Vincit” et d’autres piĂšces qui fixent enfin, sur la longueur, la vĂ©ritable identitĂ© du groupe. La prĂ©sence d’Alex Mannaia Ă  la batterie fut dĂ©cisive, et le disque sonne comme ce qu’il est : non pas un simple aboutissement chronologique, mais la consolidation d’une force longtemps maintenue dans des conditions prĂ©caires. Ce n’est pas un album narratif au sens classique. C’est, pour reprendre une idĂ©e formulĂ©e par le groupe lui-mĂȘme, une sorte de concept de destruction par la musique. Tout y vise l’impact, la cohĂ©rence, l’offensive.

Le style retrouver celui de leur premier EP de 2003 ‘We Like the Goat
’ avec une vĂ©ritable ovation du Black Thrash passant de Gospel of The Horns, Aura Noir, Impaled Nazarene, Desaster, Destroyer 666, Atomizer ou encore Abigail. Ils font bien le job et cet opus est vraiment intense avec pas vraiment de temps mort. Le terme qui me vient le plus en tete c’est velocitĂ©.

Quinze ans aprĂšs la formation du groupe, et dix ans aprĂšs son premier EP officiel, Infernal Goat finit par faire paraĂźtre son premier album complet (!!!). L’éponyme Infernal Goat, publiĂ© en septembre 2013 par Sociedade dos Mortos, Sacrum Vermem Distro et Impaled Records, arrive tard. Le fait que cette sortie soit portĂ©e par des structures brĂ©siliennes a d’ailleurs sa logique : le BrĂ©sil et, plus largement, l’underground sud-amĂ©ricain ont longtemps reprĂ©sentĂ© une terre d’accueil plus crĂ©dible pour ce type de black metal que bien des scĂšnes europĂ©ennes dĂ©jĂ  gagnĂ©es par le confort, la pose ou la neutralisation culturelle.

EnregistrĂ© au Red Warlock Studio, l’album repose alors sur un noyau rĂ©duit mais efficace : Lord Goat au chant, Lord Impaler aux guitares et Ă  la basse & Alex Mannaia Ă  la batterie. Ce premier full-length ne trahit rien. Il aligne “Bestial Conqueror’s Attack”, “Religious Terror”, “Thermonuclear War Division”, “Capra Omnia Vincit” et d’autres titres qui donnent enfin au groupe la possibilitĂ© d’étendre sa violence sur la durĂ©e sans la diluer. Il ne s’agit ni d’un concept-album narratif ni d’un manifeste thĂ©orique. C’est un bloc offensif, une dĂ©monstration de continuitĂ©, un disque qui transforme des annĂ©es de persistance souterraine en machine cohĂ©rente.

Musicalement, Infernal Goat retrouve l’élan agressif de We Like the Goat…, mais avec davantage de coffre. Le black/thrash qu’il dĂ©ploie Ă©voque frontalement Gospel of the Horns, Aura Noir, Impaled Nazarene, Desaster, Destroyer 666, Atomizer, Infernal War ou Abigail. Le disque avance sans presque aucun temps mort, sans respiration inutile, sans pause accordĂ©e Ă  l’auditeur. Le terme qui s’impose ici est celui de vĂ©locitĂ© : tout va vite, tout coupe, tout attaque. Infernal Goat ne cherche pas la profondeur atmosphĂ©rique, mais la percussion, le heurt, la charge. Et dans ce registre, l’album accomplit parfaitement sa mission. Ok, aprĂ©s on ne retiendra pas forcement un titre en particulier.

Huit annĂ©es s’Ă©coulent entre le premier album et ce second effort, publiĂ© le 21 mars 2021, jour de l’Ă©quinoxe de printemps, date qui n’est probablement pas le fruit du hasard pour un groupe dont les rĂ©fĂ©rences occultes sont omniprĂ©sentes. L’Ă©quinoxe correspond Ă  Ostara dans le calendrier pagano-nĂ©o-germanique, fĂȘte du renouveau que le groupe cĂ©lĂšbre Ă  sa façon, avec une pochette de vinyle sur laquelle ne figurent ni fleurs ni agneaux.

La pochette de Goatmetal mĂ©rite qu’on s’y attarde. RĂ©alisĂ©e par la bassiste Xaphan Unholy, elle tranche avec une bonne partie de l’imagerie black metal contemporaine. Au lieu d’un dĂ©cor convenu de ruines, de forĂȘt ou de guerre illustrative, elle propose une vision plus hiĂ©ratique : une figure cornue et souveraine, presque trĂŽnante, entourĂ©e de silhouettes soumises, comme si le disque ne mettait pas seulement en scĂšne le blasphĂšme, mais la fondation d’un ordre infernal. Le bleu spectral qui domine l’ensemble ne produit pas seulement un effet de froideur ; il donne Ă  l’image une dimension minĂ©rale, presque liturgique, comme une icĂŽne sacrĂ©e retournĂ©e contre le ciel. La chĂšvre n’y apparaĂźt plus comme simple emblĂšme de provocation, mais comme principe de domination. Cette pochette fonctionne prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle ne se contente pas d’illustrer la guerre ou la destruction : elle donne Ă  Goatmetal une allure de fresque hĂ©rĂ©tique, plus conceptuelle que dĂ©corative, et renforce l’idĂ©e d’un album pensĂ© comme une prise de pouvoir noire plutĂŽt que comme un simple dĂ©chaĂźnement sonore. Avant une Ă©volution personnelle vers quelque chose de plus spirituel, Xaphan Unholy s’était distinguĂ©e par un travail graphique en noir et blanc d’une rare virulence blasphĂ©matoire, oĂč se mĂȘlaient accouplements dĂ©moniaques, sexualitĂ© souillĂ©e et iconographie antichrĂ©tienne. Un univers visuel qui aurait sans difficultĂ© parlĂ© Ă  des groupes comme Archgoat, Black Witchery ou Anal Blasphemy.

Goatmetal marque une Ă©volution sensible. La formation s’est Ă©toffĂ©e : Lord Goat au chant, Lord Impaler Ă  la guitare, Daniel Ă  la seconde guitare, Xaphan Unholy Ă  la basse, Deathmarch Ă  la batterie. Cinq musiciens contre trois sur le premier album. La production, toujours assurĂ©e par Andy Mornar au Red Warlock Studio, est plus affirmĂ©e sans trahir l’esthĂ©tique du groupe.

Goatmetal est probablement le disque le plus abouti d’Infernal Goat. Il paraĂźt le 21 mars 2021 chez Sociedade dos Mortos, avec A Ordem Do Caos Distro, d’abord en CD limitĂ© Ă  500 exemplaires. Une Ă©dition vinyle 12 pouces suivra en septembre 2025, limitĂ©e Ă  100 copies.

Huit titres, dont l’ouverture monumentale “Atomic War Bombarders” dĂ©roule dix minutes vingt et une secondes d’assaut sonore, une ambition formelle inĂ©dite dans la discographie d’Infernal Goat, qui affirmait jusqu’alors une prĂ©fĂ©rence pour les formats courts et percutants. Le Black Metal et ses durĂ©es Ă©tendues : de Filosofem de Burzum aux Ă©popĂ©es de Wolves in the Throne Room, la tradition des longues piĂšces instrumentales appartient au genre. Infernal Goat, Ă  sa façon, y contribue.

ThĂ©matiquement, l’album dĂ©place partiellement le curseur de l’antichristianisme pur vers un imaginaire militaire et post-apocalyptique que certain surnome le ‘Goat Metal’ (On pense de suite aux brĂ©siliens de Goatpenis visuelement) : “Strength of Mobile Walls”, “Antichrists and Gasmasks”, “Neverending Deployment”, “Eye Behind the Wall”. Le masque Ă  gaz comme accessoire des temps modernes, hĂ©ritage des tranchĂ©es de 14-18, des bombardements chimiques de la PremiĂšre Guerre mondiale, des craintes de guerre bactĂ©riologique de la Guerre Froide — trouve ici une rĂ©sonance particuliĂšre dans un album sorti en pleine pandĂ©mie mondiale, alors que le masque chirurgical venait de devenir l’objet politique le plus dĂ©battu du XXIe siĂšcle.

Avec du recul, il n’est pas certain que Goatmetal surpasse le premier album, tant les deux disques diffĂšrent dans leur approche. LĂ  oĂč l’éponyme de 2013 restait encore solidement arrimĂ© Ă  un black/thrash rapide et tranchant, Goatmetal semble par moments laisser ce versant s’effacer au profit d’une orientation plus war metal Ă  l’ancienne. L’album est globalement moins vĂ©loce que son prĂ©dĂ©cesseur et mĂ©nage davantage de passages mid-tempo, qui peuvent rappeler par instants les Australiens d’Atomizer ou les polonais de Infernal War. Cela ne l’affaiblit pas pour autant. Au contraire, il conserve une vraie force de percussion, une dynamique constante et une virulence intacte, dans un style que peu de groupes pratiquent encore avec une telle conviction. Dans un tel registre, Infernal Goat doit se rĂ©vĂ©ler particuliĂšrement efficace en concert.

L’album a Ă©tĂ© rééditĂ© sur vinyle 12″ en septembre 2025, pressĂ© Ă  100 exemplaires seulement chez Impaled List Distro. Le marchĂ© du disque vinyl underground : une Ă©conomie de la raretĂ© qui n’obĂ©it pas aux lois de la streaming economy mais Ă  d’autres logiques, celles d’une communautĂ© qui consomme en connaissance de cause.

Dernier document publiĂ© Ă  ce jour, Promo 2023 confirme qu’Infernal Goat demeure actif et fidĂšle Ă  sa ligne. EnregistrĂ©e Ă  Bessude, dans la rĂ©gion de Sassari, elle comprend “Official Destruction of Christ”, “The Mutant Devil” et “Goatcommando Worldwide Annihilation”. Ces trois titres seront ensuite repris sur le split Heralding the Imminent Genesis of Oblivion, paru en cassette le 18 janvier 2025 via Impaler DistroList, aux cĂŽtĂ©s des Siciliens de Heruka, davantage portĂ©s sur un black metal atmosphĂ©rique, et de Orcrist, formation de Bologne au registre plus enracinĂ©, plus rugueux, et plus proche par certains aspects de l’esprit d’Infernal Goat.

Musicalement, ces trois morceaux marquent un nouveau resserrement. Le versant thrash y semble presque entiĂšrement dissous au profit d’un black metal beaucoup plus raw, plus primitif, plus violent dans son expression immĂ©diate. La production est minimaliste, rĂąpeuse, bruyante, parfois Ă  la limite de la saturation, mais elle sert prĂ©cisĂ©ment ce que le groupe cherche ici : non plus la frappe nerveuse du black/thrash, mais une forme d’agression plus nue, plus opaque, plus suffocante. À l’écoute, certaines affinitĂ©s peuvent Ă©voquer des groupes canadiens comme Conqueror, Axis of Advance ou Nuclearhammer, tant l’ensemble privilĂ©gie le chaos martial, la brutalitĂ© sĂšche et la sensation d’écrasement plutĂŽt que la lisibilitĂ© classique du riff.

Il ne s’agit pas d’une simple curiositĂ© tardive, mais d’un signe clair : Infernal Goat continue d’avancer, de travailler, et de vomir sa haine contre le monde judĂ©o-chrĂ©tien avec une fidĂ©litĂ© qui force davantage le respect que bien des carriĂšres mieux exposĂ©es.

Plus de vingt-cinq ans d’activitĂ©, une discographie modeste mais cohĂ©rente, une fidĂ©litĂ© absolue Ă  une esthĂ©tique et Ă  un mode de diffusion, des connexions avec des rĂ©seaux underground brĂ©siliens, italiens et europĂ©ens : Infernal Goat reprĂ©sente ce que le Black Metal a de plus obstinĂ©ment irrĂ©ductible. Pas Ă©litiste au sens politique du terme mais rĂ©sistant Ă  toute logique d’intĂ©gration dans l’Ă©conomie culturelle mainstream.

La Sardaigne elle-mĂȘme constitue peut-ĂȘtre un terreau plus favorable qu’il n’y paraĂźt pour ce type de musique. Le Black Metal a toujours prospĂ©rĂ© Ă  la marge des centres culturels, dans les rĂ©gions oĂč l’on a des raisons de ne pas aimer le monde tel qu’il est.

Capra Omnia Vincit !

https://infernalgoat.bandcamp.com/music

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