
Avant dâĂȘtre un Ătat catholique, dynastique puis Ă©crasĂ© sous la botte impĂ©riale des Habsbourg, lâAutriche fut dâabord une terre paĂŻenne brute, une forteresse de montagnes habitĂ©es par le sacrĂ©, de vallĂ©es oĂč le monde nâavait pas encore Ă©tĂ© rĂ©duit Ă la gestion technocratique, Ă la morale universaliste et au quadrillage spirituel des religions du dĂ©sert. Une grande partie de son territoire correspond Ă lâancien Noricum, royaume celtique des Alpes orientales. LâhĂ©ritage de Hallstatt lâenracine dans lâune des plus vieilles couches profondes de lâEurope de lâĂąge du Fer. Bien avant la croix, bien avant Vienne, bien avant lâordre impĂ©rial et ses disciplines de soumission, il y eut ici le tertre, le bois, le sel, la pierre, la pente et les dieux sans Ă©vangile ni pardon.
Ce rappel nâest pas une simple fantaisie folklorique. Le paganisme europĂ©en ne renvoie pas seulement Ă un catalogue de croyances mortes ou Ă un pittoresque de reconstitution. Il est une maniĂšre concrĂšte dâhabiter le monde : enracinement, mĂ©moire des lignages, continuitĂ© du sang et du sol, rapport organique au paysage, conscience dâun ordre cosmique infiniment plus ancien que les morales Ă©galitaristes importĂ©es du Proche-Orient. Quâil soit celtique, germanique, slave ou nordique, ce vieux fond europĂ©en repose sur une seule intuition vitale : une civilisation ne tient que tant quâelle reste liĂ©e Ă une terre, Ă des rites, Ă des fidĂ©litĂ©s, Ă des saisons et Ă ses morts. Dans sa branche paĂŻenne, le black metal nâest pas une simple esthĂ©tique : il est une arme de guerre culturelle. Une arme dirigĂ©e contre le progressisme, contre la modernitĂ© et contre les religions du dĂ©sert qui ont colonisĂ© lâĂąme europĂ©enne pendant des siĂšcles.

Le fait que Woodtemple soit nĂ© Ă Steyr, en Haute-Autriche, nâest pas anodin. SituĂ©e au confluent de lâEnns et de la Steyr, la ville plonge ses racines Ă la fin du Xe siĂšcle et fut longtemps un bastion du fer et de lâacier. Steyr nâĂ©voque ni la capitale cosmopolite ni la mondanitĂ© viennoise dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e, mais une Autriche intĂ©rieure, minĂ©rale, tellurique, oĂč la riviĂšre, la forge, la pente et la forĂȘt forment encore un dĂ©cor crĂ©dible pour un imaginaire paĂŻen authentique. Cet ancrage gĂ©ographique nâest pas dĂ©coratif : il donne au projet une densitĂ© territoriale elle donne au projet un ancrage territorial plus solide que celui de tant de groupes qui affichent des runes sur une musique sans sol, sans mĂ©moire et sans densitĂ©.
Câest dans ce cadre quâapparaĂźt en 1998 le projet dâAramath. Les thĂšmes sont clairs et sans ambiguĂŻtĂ© : anti-christianisme radical et paganisme assumĂ©. Aramath insistera toujours sur une vision du paganisme liĂ©e Ă la tradition, Ă la fiertĂ© ethnique et Ă un ordre ancien des choses, bien loin de la simple pose esthĂ©tique ou du folklore inoffensif. Chez Woodtemple, le paganisme nâest pas une nostalgie passive : câest une nĂ©gation active du christianisme, perçu comme la force historique de recouvrement, de domestication spirituelle et dâeffacement des identitĂ©s europĂ©ennes. La forĂȘt paĂŻenne ne sâoppose pas seulement Ă la ville moderne : elle sâoppose Ă la croix comme principe Ă©tranger de nivellement, comme machine Ă broyer les particularismes au nom dâun dieu unique venu du dĂ©sert.

Le groupe a vu le jour pour prendre part Ă la guerre menĂ©e contre lâĂglise dĂ©cadente ; le pagan metal devait y tenir son rĂŽle. En 1999, Woodtemple enregistre et publie sa premiĂšre et unique dĂ©mo, Swords of Hate, tirĂ©e Ă seulement 88 exemplaires numĂ©rotĂ©s Ă la main (un hasard !). Ce premier enregistrement relĂšve encore du black metal, mais il laisse dĂ©jĂ entrevoir les fondations de la dimension Ă©pique qui marquera la suite. Cette dĂ©mo, que je nâai pas pu Ă©couter, sera rĂ©enregistrĂ©e en 2000, sans toutefois jamais connaĂźtre de publication.
Woodtemple appartient ainsi Ă cette frange combative du black metal europĂ©en qui refuse lâinnovation pour lâinnovation, la modernisation servile et la compatibilitĂ© avec lâĂ©poque. Il ne cherche pas Ă plaire, il cherche Ă restaurer. Restaurer lâimaginaire dâune Europe des montagnes, des bois, des fidĂ©litĂ©s archaĂŻques et des dieux dĂ©chus. Un imaginaire qui constitue aujourdâhui une ligne de front symbolique dans la guerre culturelle contre le progressisme et la modernitĂ©. Le groupe nâa jamais cachĂ© sa filiation avec Graveland : cette proximitĂ© est Ă la fois sa force et sa limite. Woodtemple sait installer une atmosphĂšre, moins souvent imposer une souverainetĂ© totale. Mais cette dĂ©pendance mĂȘme rĂ©vĂšle sa nature profonde : il ne sâagit pas dâun projet de rupture nihiliste, mais dâun projet de fidĂ©litĂ© guerriĂšre Ă lâhĂ©ritage.
Câest depuis cet horizon quâil faut lire ce qui suit. Pour ma part, Ă©tant un trĂšs grand adepte de Graveland depuis les dĂ©buts jusquâĂ Creed of Iron, mon regard sur Woodtemple est nĂ©cessairement traversĂ© par cette matrice essentielle du pagan black metal. Je ne lâaborde pas en auditeur neutre, mais depuis une familiaritĂ© ancienne avec lâune des armes les plus tranchantes de la guerre culturelle paĂŻenne. Mon jugement sâinscrit dans cette lignĂ©e : celle dâun black metal conçu non comme distraction extrĂȘme pour adolescents en colĂšre, mais comme mĂ©moire hostile, continuitĂ© symbolique et refus total du monde moderne, de ses valeurs progressistes et des religions du dĂ©sert qui lâont rendu possible.
Feel The Anger Of The Wind – CD 2002 No Colours Records â NC 059

Premier vrai album, pressĂ© Ă 666 exemplaires numĂ©rotĂ©s avec une feuille de paroles au format 11Ă11 pouces (les dĂ©tails comptent dans ce monde oĂč la forme est message). EnregistrĂ© Ă l’Eastclan Forge Studio en Pologne avec l’assistance du rĂ©seau Graveland, Feel the Anger of the Wind pose les bases d’un son que Woodtemple affinera sur les sorties suivantes : black metal Ă©pique, trĂšs lent par moments, avec ces nappes de claviers qui rappellent les grandes plaines slaves des Ăąges anciens.
DĂšs lâintroduction, ce premier album Ă©voque immĂ©diatement Graveland, jusque dans une maniĂšre dâinstaller dâemblĂ©e une atmosphĂšre qui renvoie aux premiĂšres grandes heures du pagan black metal slave. Le premier morceau rappelle notamment Creed of Blood, tant par sa structure que par cette impression de marche guerriĂšre lente et hostile. Les compositions, longues pour la plupart et dĂ©passant souvent les dix minutes, reposent sur un mid-tempo austĂšre, un son raw Ă lâancienne et une ligne de chant volontairement lointaine, presque Ă©touffĂ©e, comme crachĂ©e depuis lâarriĂšre dâune forĂȘt ou dâun champ de ruines.
Les textes sont Ă©crits dans ce que la biographie officielle prĂ©sente comme un style « intentionnellement primitif », ce qui renforce encore cette impression de brutalitĂ© archaĂŻque et de refus de toute sophistication moderne. Dans ce cadre, Woodtemple dĂ©veloppe un imaginaire frontalement anti-judĂ©o-chrĂ©tien, oĂč la haine de la croix se formule Ă travers des textes exaltant les massacres de villages chrĂ©tiens, dans une veine qui Ă©voque les raids des peuples slaves ou nordiques au Moyen Ăge. On se situe clairement dans un univers thĂ©matique qui renvoie Ă In the Glare of Burning Churches ou Ă Thousand Swords, pour citer encore une fois Graveland. La filiation est Ă©vidente, presque revendiquĂ©e, mais elle donne aussi au disque sa cohĂ©rence : celle dâun black metal paĂŻen de guerre, archaĂŻque, haineux et sans concession.
Personnellement, jâai eu un peu de mal lors des premiĂšres Ă©coutes de ce premier album. Ă lâĂ©poque, beaucoup ont rapidement rangĂ© Woodtemple dans la catĂ©gorie du « sous-Graveland », lui reprochant de ne pas possĂ©der dâidentitĂ© propre. Le jugement me semble tout de mĂȘme assez sĂ©vĂšre. QuâAmarath ait Ă©tĂ© fascinĂ© par le style polonais relĂšve dâun choix artistique parfaitement assumĂ©. Pour ma part, jâai toujours partagĂ© cette fascination : au milieu des annĂ©es 1990, je prĂ©fĂ©rais largement collectionner les albums polonais plutĂŽt que les sorties norvĂ©giennes, dont je nâai finalement conservĂ© que peu de choses. La NorvĂšge a certes posĂ© une partie du dĂ©cor, mais nombre de ses groupes ont assez vite renoncĂ© Ă lâesprit originel du black metal, ou lâont diluĂ© dans des directions plus acceptables.
Pour revenir Ă cet opus, les titres dĂ©gagent une dimension profondĂ©ment dĂ©pressive. Câest prĂ©cisĂ©ment lĂ que Woodtemple se distingue des premiers Graveland, dont la matiĂšre premiĂšre Ă©tait davantage la haine frontale, la rage paĂŻenne et la violence primitive. Lâinfluence reste Ă©videmment omniprĂ©sente, parfois mĂȘme Ă©crasante, mais Woodtemple ne se limite pas Ă une simple imitation. Le groupe dĂ©veloppe une atmosphĂšre plus morne, plus rĂ©signĂ©e, presque funĂšbre par endroits. Les mĂ©lodies et les passages au synthĂ©tiseur, Ă la fois triomphaux et guerriers, ne viennent pas seulement donner de lâampleur au disque : ils assombrissent encore davantage lâensemble, comme si la marche hĂ©roĂŻque se transformait peu Ă peu en procession crĂ©pusculaire.
Lâalbum demeure assez minimaliste et peu Ă©volutif, donc moins captivant quâil aurait pu lâĂȘtre sur la durĂ©e. Pourtant, la formule fonctionne. Il y a dans cette rĂ©pĂ©tition, dans cette austĂ©ritĂ© et dans cette fidĂ©litĂ© presque obsessionnelle Ă une certaine vision du black metal, quelque chose de sincĂšre et de rĂ©ellement attachant. Je le recommanderais sans hĂ©siter aux amateurs de Graveland, Sacrilegium, North, Veles, Infernum, Kataxu et de toute cette scĂšne polonaise qui restera, Ă mes yeux, lâune des plus fortes et des plus essentielles au monde.
Pour moi, malgrĂ© ses limites, ce disque conserve une vraie force dâĂ©vocation. Il ne sâagit peut-ĂȘtre pas de lâalbum le plus original de Woodtemple (est-ce quâil y en a un?), mais il reste lâun de ceux qui me parlent le plus, et probablement lâun de mes favoris dans sa discographie.

The Call From The Pagan Woods – CD 2004 No Colours Records â NC 075

Ce second album, de nouveau enregistrĂ© Ă lâEastclan Forge, demeure pleinement inscrit dans le giron de lâinfrastructure polonaise, tout en paraissant encore chez No Colours Records.
The Call from the Pagan Woods ne marque pas une rupture, mais plutĂŽt une consolidation du son de Woodtemple. Ce nâest pas nĂ©cessairement un dĂ©faut : la consolidation est souvent la dĂ©marche dâun artiste qui sait prĂ©cisĂ©ment oĂč il veut aller. Les compositions sâallongent nettement, avec un titre de quatorze minutes et un autre de dix-sept minutes, soit presque la durĂ©e dâun EP Ă eux seuls. LâatmosphĂšre sâĂ©paissit, les structures deviennent plus cycliques, et les riffs dominants reviennent comme des incantations paĂŻennes rĂ©pĂ©tĂ©es jusquâĂ lâĂ©puisement.
DerriĂšre ses claviers brumeux, ses lenteurs forestiĂšres et son imaginaire de fidĂ©litĂ© archaĂŻque, lâalbum touche Ă quelque chose qui dĂ©passe le simple folklore paĂŻen. Il renvoie, au moins sur le plan esthĂ©tique, Ă un vieux fond völkisch germanique entendu dans son sens culturel le plus large et le plus noble : celui dâune rĂ©action romantique Ă lâaliĂ©nation moderne, dâun dĂ©sir profond de communautĂ© organique, dâun paysage vĂ©cu comme Ăąme collective, et dâun peuple conçu comme continuitĂ© historique vivante plutĂŽt que comme simple addition dâindividus atomisĂ©s.
Cette sensibilitĂ© trouve un Ă©cho particuliĂšrement beau dans lâidĂ©e du Blut und Boden telle que lâa dĂ©fendue Walter DarrĂ© : une vision harmonieuse oĂč le sang, le sol et lâenracinement forment le fondement sacrĂ© dâune vie authentique, reliant lâhomme Ă sa terre nourriciĂšre et Ă ses ancĂȘtres. Chez Woodtemple, cette mystique sâexprime avec une grande puretĂ© : la forĂȘt nây est pas seulement un dĂ©cor, mais une contre-sociĂ©tĂ© imaginaire, un refuge enracinĂ© et une vĂ©ritable patrie spirituelle opposĂ©e Ă la froideur du monde moderne. Elle cĂ©lĂšbre la beautĂ© intemporelle du lien indissoluble entre le peuple, le sang et la terre.
Musicalement, lâalbum reste trĂšs rĂ©pĂ©titif et poursuit clairement la voie tracĂ©e par le premier opus, mais cette rĂ©pĂ©tition fonctionne encore en partie. Le rĂ©sultat conserve ce son puissant, glorieux et martial, tout en maintenant une atmosphĂšre forestiĂšre et mĂ©lancolique. Cette beautĂ© abattue naĂźt tantĂŽt des nappes de synthĂ©tiseurs, tantĂŽt du travail des guitares, dont les motifs simples et obsĂ©dants installent une forme de procession crĂ©pusculaire. Le morceau-titre, The Call from the Pagan Woods, mâa notamment Ă©voquĂ© Antichristâs Hammer du groupe RAC Honor, formation qui avait dâailleurs partagĂ© un split devenu incontournable avec Graveland en 2000. Chez Woodtemple, cependant, cette impression est plus lente, plus pesante, plus dĂ©pressive.
On retrouve Ă©galement quelques similitudes avec le Burzum de Hvis Lyset Tar Oss, surtout dans la ligne de chant, mĂȘme si celle-ci reste infĂ©rieure Ă celle de Varg Vikernes en intensitĂ© et en singularitĂ©. Les vocaux portent nĂ©anmoins une forme de dĂ©sespoir rĂąpeux qui sâintĂšgre correctement Ă lâensemble. Il sâen dĂ©gage une sonoritĂ© tragique, douce-amĂšre, qui fonctionne assez bien avec le rythme des riffs et de la batterie. Ces Ă©lĂ©ments ajoutent Ă lâalbum un sentiment de gloire, dâhonneur et de fiertĂ© paĂŻenne, comme si la musique avançait lentement vers une fin dĂ©jĂ connue, entre marche funĂšbre et cĂ©lĂ©bration guerriĂšre.
Lâensemble demeure assez homogĂšne, ce qui peut se comprendre puisquâil nây a que trois vĂ©ritables morceaux, tous trĂšs longs. Pourtant, lâalbum nâest pas totalement figĂ© : certains passages Ă©voluent, des motifs reviennent, dâautres sâeffacent, et lâon nâa pas exactement lâimpression dâĂ©couter la mĂȘme sĂ©quence pendant une demi-heure. La rĂ©pĂ©tition fait donc partie intĂ©grante de sa force, mais aussi de sa faiblesse. LĂ oĂč le premier album parvenait davantage Ă transformer cette monotonie en atmosphĂšre, The Call from the Pagan Woods sây enferme parfois un peu trop.
Au final, je trouve ce second opus nettement infĂ©rieur au premier, en grande partie Ă cause de cette impression de monotonie plus marquĂ©e. Il faudra sans doute plusieurs Ă©coutes pour en saisir les qualitĂ©s rĂ©elles, car lâalbum nâest pas mauvais, loin de lĂ . Il reste mĂȘme tout Ă fait dĂ©cent dans son registre, avec une identitĂ© lĂ©gĂšrement moins Ă©crasĂ©e par lâinfluence de Graveland que son prĂ©dĂ©cesseur. Mais il lui manque cette Ă©tincelle, cette capacitĂ© Ă maintenir la tension sur la durĂ©e, qui aurait pu en faire une Ćuvre vraiment supĂ©rieure.

Hidden In Eternal Shadow – EP 2005 No Colours Records â NC 093

Deux titres. Vingt-sept minutes. Et pourtant, câest peut-ĂȘtre ici que Woodtemple trouve sa pleine mesure. Hidden in Eternal Shadow demeure, pour de nombreux observateurs de lâunderground, la meilleure sortie de la formation autrichienne. EnregistrĂ© Ă lâEastclan Forge et Ă lâATS Studio entre lâautomne 2004 et 2005, ce mini-album montre un Aramath parvenu Ă un Ă©quilibre stylistique nettement plus convaincant. Toujours publiĂ© chez No Colours Records, sous la rĂ©fĂ©rence NC093, le disque semble corriger une partie des limites entrevues sur le second album.
Les deux titres sont construits selon une logique presque wagnĂ©rienne. La comparaison nâest pas gratuite : comme chez le compositeur de Bayreuth, Woodtemple travaille ici par thĂšmes conducteurs, motifs rĂ©currents et tensions successives. Les riffs sâaffrontent, se rĂ©solvent, disparaissent puis reviennent sous une forme lĂ©gĂšrement transformĂ©e. Cette maniĂšre de bĂątir les morceaux donne au disque une ampleur que le groupe nâavait pas toujours su atteindre jusque-lĂ . La guitare acoustique vient rĂ©guliĂšrement briser la densitĂ© Ă©lectrique, ouvrant des espaces de respiration qui rendent les passages les plus massifs dâautant plus efficaces.
Autant le dire clairement : les faiblesses du second album semblent ici en grande partie effacĂ©es. LĂ oĂč The Call from the Pagan Woods pouvait parfois sâenfermer dans une monotonie trop appuyĂ©e, Hidden in Eternal Shadow se montre plus variĂ©, plus dynamique, plus maĂźtrisĂ©. Les changements de rythme sont nombreux, les ruptures mieux amenĂ©es, et les longues plages ne donnent plus cette impression dâĂ©tirement excessif. La rĂ©pĂ©tition reste Ă©videmment au cĆur du langage de Woodtemple, mais elle sert davantage la progression interne des morceaux. Elle devient incantation, marche, tension, au lieu de simplement prolonger une idĂ©e dĂ©jĂ exposĂ©e.
Lâinfluence de Graveland, que lâon avait pu sentir lĂ©gĂšrement moins prĂ©sente sur le disque prĂ©cĂ©dent, revient ici avec force, notamment celle de la pĂ©riode Memory And Destiny et The Fire of Awakening. On retrouve cette sensation de marche paĂŻenne, de souffle Ă©pique, de black metal enracinĂ© dans une vision guerriĂšre et archaĂŻque du monde. Pourtant, Woodtemple ne se contente pas de reproduire un modĂšle : lâalbum possĂšde une mĂ©lancolie propre, une couleur plus forestiĂšre, plus solitaire, presque spectrale par moments.
Les textes demeurent simples, parfois rudimentaires, mais ils sâinscrivent dans la logique idĂ©ologique et symbolique du projet : exaltation du nationalisme ethnique, dĂ©fense dâun paganisme fantasmĂ©, rĂ©sistance contre lâennemi Ă©ternel de lâancien monde. On retrouve ici cette opposition au monothĂ©isme que Nietzsche pouvait dĂ©signer, dans une formule cĂ©lĂšbre, comme lâhĂ©ritage des « trois sĆurs du dĂ©sert ». Le propos nâa rien de subtil, mais il correspond Ă lâesthĂ©tique du disque : frontal, archaĂŻque, obsĂ©dĂ© par lâidĂ©e de survivance spirituelle et de guerre culturelle.
Au final, Hidden in Eternal Shadow est un trĂšs bon EP, peut-ĂȘtre mĂȘme lâune des Ćuvres les plus abouties de Woodtemple. Son format resserrĂ© joue clairement en sa faveur : deux longs titres, mais aucune vraie dispersion. Il demande toutefois une Ă©coute dans de bonnes conditions. Ce nâest pas une musique de fond, ni un disque Ă lancer distraitement avant un concert, une soirĂ©e ou une agitation collective. Il appelle plutĂŽt la solitude, la concentration, pourquoi pas la lecture dâun livre dâheroic fantasy ou dâhistoire ancienne. Dans ce cadre, le disque prend toute sa dimension : celle dâune marche sombre, Ă©pique et mĂ©lancolique, oĂč Woodtemple atteint probablement son sommet.

Voices Of Pagan Mountains – CD 2006 No Colours Records â NC 106

TroisiĂšme album complet de Woodtemple, toujours publiĂ© dans le giron de No Colours Records et toujours façonnĂ© avec cette infrastructure polonaise qui confĂšre au groupe une part essentielle de sa sonoritĂ©, Voices of Pagan Mountains prolonge directement la dynamique de Hidden in Eternal Shadow. On y retrouve de longues compositions, une architecture Ă©pique solidement charpentĂ©e et un usage mesurĂ© mais pertinent des claviers atmosphĂ©riques. Les morceaux atteignent, voire dĂ©passent, les dix minutes, signe quâAramath ne transige toujours pas avec cette exigence de durĂ©e quâil juge nĂ©cessaire au dĂ©ploiement complet de sa vision.
Un Ă©lĂ©ment mĂ©rite toutefois dâĂȘtre soulignĂ© : lâarrivĂ©e de Racanon Ă la batterie, encore crĂ©ditĂ© ici comme invitĂ©, mais appelĂ© Ă devenir par la suite un vĂ©ritable membre de Woodtemple. Sa prestation, plus ferme et plus assurĂ©e, apporte au disque une assise rythmique qui manquait parfois aux albums prĂ©cĂ©dents. Cette frappe plus solide donne davantage de corps aux compositions et renforce leur portĂ©e martiale, lĂ oĂč les premiĂšres sorties du groupe pouvaient encore sembler trop rigides ou trop statiques dans leur exĂ©cution.
Si Voices of Pagan Mountains domine lĂ©gĂšrement le reste de la discographie, câest dâabord grĂące Ă une production particuliĂšrement propre, sans ĂȘtre aseptisĂ©e. Les claviers surgissent avec retenue Ă lâarriĂšre-plan et ajoutent Ă la musique une couche atmosphĂ©rique de bon goĂ»t, tandis que les guitares claires, presque Ă©thĂ©rĂ©es, flottent rĂ©guliĂšrement dans le lĂ©ger brouillard des rythmiques saturĂ©es. Lâalbum est ainsi tissĂ© de multiples dĂ©tails de cet ordre, et câest prĂ©cisĂ©ment cette trame discrĂšte qui le rend plus captivant Ă lâĂ©coute. La marque de Graveland demeure Ă©videmment perceptible, mais Woodtemple y accentue davantage la dimension atmosphĂ©rique, presque contemplative par endroits, sans renoncer pour autant Ă sa duretĂ© paĂŻenne.
Ă ce titre, Voices of Pagan Mountains Ă©voque moins le raid immĂ©diat que la mĂ©moire longue, celle des montagnes comme lieux de permanence, de rĂ©sistance et de survivance cultuelle. Dans un cadre autrichien, cette solennitĂ© nâest pas sans rappeler la profondeur historique dâun territoire marquĂ© par le vieux fond celtique du Noricum et par ces hauteurs alpines oĂč lâimaginaire prĂ©chrĂ©tien conserve, mĂȘme Ă lâĂ©tat de ruine, une puissance symbolique intacte. On pourrait Ă©galement y voir, par affinitĂ© plus large, quelque chose de la vieille sensibilitĂ© nordique oĂč la montagne, la forĂȘt et le brouillard ne sont jamais de simples dĂ©cors, mais des espaces oĂč subsistent encore les traces dâun monde antĂ©rieur Ă lâĂ©vangĂ©lisation.
Lâalbum nâest pas pour autant exempt de dĂ©fauts. Comme The Call from the Pagan Woods, il souffre parfois de la monotonie propre au style de Woodtemple, de cette maniĂšre trĂšs dirigiste et rigide de conduire les morceaux sans toujours leur offrir assez de ruptures ou de variations internes. Ce reproche a dâailleurs pu ĂȘtre adressĂ©, dans une certaine mesure, Ă une partie de la discographie de Graveland elle-mĂȘme, notamment aprĂšs Memory and Destiny. Cela dit, dans le black metal, la rĂ©pĂ©tition nâest pas nĂ©cessairement un dĂ©faut : elle peut aussi devenir une mĂ©thode, un principe dâhypnose, une maniĂšre dâimposer la durĂ©e contre lâimpatience moderne.
En dĂ©finitive, Voices of Pagan Mountains nâest peut-ĂȘtre pas un chef-dâĆuvre absolu, mais il nâen reste pas moins un album solide, inspirĂ© et supĂ©rieur Ă la moyenne du genre. Plus largement, Woodtemple nâa jamais rĂ©ellement produit de mauvais disque. Le groupe a ses limites, ses fidĂ©litĂ©s parfois trop visibles, ses rigiditĂ©s, mais il conserve dâun bout Ă lâautre une cohĂ©rence rare, celle dâun pagan black metal qui prĂ©fĂšre la continuitĂ©, la mĂ©moire et la gravitĂ© Ă lâagitation stĂ©rile du neuf.

Sorrow Of The Wind – CD 2008 Folk Produktion â FP001

QuatriĂšme et dernier album de la pĂ©riode active des annĂ©es 2000, publiĂ© cette fois chez Folk Produktion. Ce label allemand, aujourdâhui disparu, Ă©tait un sous-label de No Colours Records et se situait dans une zone esthĂ©tique plus nettement tournĂ©e vers les formes oĂč le black metal rencontrait le pagan metal, le folk metal et le neofolk. LĂ oĂč No Colours incarnait surtout un pĂŽle radical du black metal, Folk Produktion occupait une marge plus spĂ©cifique, dĂ©diĂ©e aux productions oĂč la mĂ©moire, le paysage, les traditions et lâimaginaire prĂ©chrĂ©tien prenaient une place centrale. Le catalogue de Folk Produktion est restĂ© relativement modeste, mais il nâen dessine pas moins une ligne esthĂ©tique assez claire. On y retrouve notamment un autre one-man band autrichien, Ancient Wrath, dont le fondateur Aratron participera ensuite comme musicien de session aux rares prestations live de Woodtemple. Le label a Ă©galement publiĂ© Slavogorje, formation croato-polonaise de pagan black metal, ainsi que les Espagnols de Stone of Erech, projet fortement inspirĂ© par Summoning et par lâunivers de Tolkien. Au final, Folk Produktion aura peu produit, mais ce peu suffit Ă faire apparaĂźtre une orientation nette : celle dâun underground paĂŻen, atmosphĂ©rique et traditionaliste, situĂ© Ă la jonction du black metal, du folklore europĂ©en et de lâimaginaire mythique. Dans le cas de Woodtemple, ce dĂ©placement de cadre Ă©ditorial convient parfaitement Ă Sorrow of the Wind, album plus atmosphĂ©rique, plus forestier, plus Ă©lĂ©giaque, oĂč la brutalitĂ© sâefface partiellement au profit dâune mĂ©lancolie paĂŻenne plus diffuse.
Outre son Ă©dition standard, limitĂ©e Ă 500 exemplaires, Sorrow of the Wind bĂ©nĂ©ficiera Ă©galement dâune version A5 Digibook en tirage limitĂ©, ainsi que dâune Ă©dition vinyle strictement pressĂ©e Ă 200 copies, ce qui confirme une fois de plus lâancrage du disque dans une logique dâunderground matĂ©riel et de circulation restreinte.
Sorrow of the Wind se compose de six morceaux pour une durĂ©e dâun peu moins de trente-huit minutes, encadrĂ©s par une intro et une outro. Les titres restent relativement longs, mais moins excessivement Ă©tirĂ©s que sur les albums prĂ©cĂ©dents, ce qui constitue dĂ©jĂ une amĂ©lioration sensible. LĂ oĂč le disque marque surtout une Ă©volution, câest dans son caractĂšre moins primitif, moins frontalement belliqueux, et dans une approche plus aĂ©rĂ©e, plus atmosphĂ©rique, presque contemplative par moments. Un morceau comme âPath of the Runesâ, entiĂšrement instrumental, en fournit lâexemple le plus net : Woodtemple y privilĂ©gie le climat, la suggestion, la lente installation dâune ambiance, plutĂŽt que la seule logique du riff martial.
De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la ligne de chant devient ici presque secondaire. La touche neofolk se fait plus perceptible dans les influences, au point que lâon croirait parfois entendre une rencontre improbable entre Graveland et certains rĂ©flexes plus dĂ©pouillĂ©s, plus crĂ©pusculaires, que lâon pourrait rapprocher de Death in June. Câest en tout cas un dĂ©paysement Ă©vident par rapport Ă ce que Woodtemple avait proposĂ© jusque-lĂ . LĂ oĂč les premiers disques sâinscrivaient davantage dans une logique de guerre paĂŻenne, de haine de la croix et de lourdeur rituelle, Sorrow of the Wind semble chercher autre chose : une forme de retrait, comme si la forĂȘt cessait dâĂȘtre un théùtre de massacre pour devenir un lieu de mĂ©moire et dâĂ©puisement.
Le morceau-titre, âSorrow of the Windâ, laisse dâailleurs entrevoir un arriĂšre-fond presque Summoning dans sa volontĂ© de dĂ©ployer un souffle Ă©pique plus ample et plus brumeux. On y trouve mĂȘme une tentative de chant clair sur une partie du titre. Lâintention est intĂ©ressante, mais Aramath ne possĂšde malheureusement pas tout Ă fait le coffre ni lâautoritĂ© vocale nĂ©cessaires pour donner Ă ce registre lâampleur quâil exigerait. Câest peut-ĂȘtre lâun des regrets du disque : plusieurs idĂ©es montrent une volontĂ© dâĂ©largir la palette du groupe, sans que celui-ci ait encore les moyens complets de leur donner une forme pleinement convaincante.
Cette tentative de dĂ©placement se ressent aussi dans les effets sonores. Lâajout de samples de vent vise clairement Ă renforcer la dimension Ă©pique et atmosphĂ©rique de lâensemble, dans une logique qui Ă©voque lĂ encore certains procĂ©dĂ©s de Summoning. Mais lâeffet reste imparfait. Le vent paraĂźt parfois trop fabriquĂ©, trop ostensiblement posĂ© sur la musique, et le cri de lâaigle â ou de lâoiseau utilisĂ© â perd vite toute force Ă©vocatrice dĂšs lors que lâon comprend quâil sâagit exactement du mĂȘme Ă©chantillon rĂ©pĂ©tĂ© plusieurs fois. Lâillusion se brise alors assez vite : au lieu dâĂ©largir lâhorizon du disque, ces ajouts donnent parfois lâimpression dâune mĂ©canique visible, comme si quelquâun appuyait simplement sur un bouton au moment voulu. Nâest pas Summoning qui le veut.
En ce sens, on pourrait presque soutenir que Woodtemple aurait mieux fait de rester dans lâinfluence Graveland, terrain sur lequel Aramath paraissait plus naturellement Ă lâaise. Pourtant, ce serait sans doute trop simple. Car ce qui rend Sorrow of the Wind intĂ©ressant tient prĂ©cisĂ©ment Ă ce moment dâincertitude. Lâalbum donne lâimpression dâun disque de transition, comme si Aramath cherchait Ă dĂ©placer lĂ©gĂšrement lâaxe de Woodtemple, Ă consolider certains acquis tout en testant une orientation diffĂ©rente â ce que viendra confirmer, dâune certaine maniĂšre, le long silence qui suivra.
Dans lâhistoire du pagan black metal, ces disques de transition ne sont jamais tout Ă fait nĂ©gligeables. Ils tĂ©moignent souvent du moment oĂč la simple exaltation guerriĂšre commence Ă se fissurer, laissant apparaĂźtre autre chose : non plus seulement lâappel au combat, mais la fatigue des anciens mondes, la mĂ©lancolie de ce qui a Ă©tĂ© vaincu, lâimpression que les dieux ne parlent plus quâĂ travers des ruines, des rafales ou des souvenirs de rites perdus. Sorrow of the Wind appartient partiellement Ă cette catĂ©gorie. Il ne regarde plus seulement vers le village chrĂ©tien Ă incendier ou la bataille Ă venir ; il semble aussi contempler, en arriĂšre-plan, le crĂ©puscule mĂȘme de lâunivers quâil prĂ©tend invoquer.
Le disque nâest pas exempt dâune certaine fatigue crĂ©ative, ou peut-ĂȘtre dâune saturation du format. Certaines formules reviennent, certaines idĂ©es auraient gagnĂ© Ă ĂȘtre davantage resserrĂ©es, et la relative faiblesse du chant empĂȘche parfois les morceaux de prendre toute lâampleur Ă©motionnelle quâils visent. Mais il ne faut pas non plus rĂ©duire lâalbum Ă ses insuffisances. Il contient de vĂ©ritables moments de grĂące, en particulier dans le morceau-titre qui, fidĂšle Ă la tradition du groupe, construit lentement sa tension avant de la rĂ©soudre dans une forme de catharsis faite de vent, de mĂ©lodie et de riff.
Au fond, Sorrow of the Wind nâest ni un sommet, ni une sortie nĂ©gligeable. Câest un disque honnĂȘte, Ă©trange par endroits, imparfait mais sincĂšre, qui mĂ©rite pleinement sa place dans la discographie de Woodtemple. Il montre un groupe tentĂ© par un Ă©largissement de son langage, sans parvenir encore Ă rompre complĂštement avec ses vieilles dĂ©pendances. Dans le meilleur des cas, il Ă©voque moins la guerre triomphante que le souvenir venteux dâun paganisme dĂ©jĂ crĂ©pusculaire, comme si les anciennes montagnes nâabritaient plus des dieux en marche, mais seulement leur Ă©cho.

Forgotten Pride – CD 2014 Sacrilege Records â 001

AprĂšs plusieurs annĂ©es de silence, Woodtemple revient avec Forgotten Pride, paru le 26 septembre 2014 chez Sacrilege Records en digibook limitĂ© Ă 500 exemplaires. La sortie se distingue notamment par la prĂ©sence de Rob Darken Ă la basse, ainsi que par les interventions de Racanon. Sur le plan symbolique, ce dĂ©tail est capital : il officialise presque le lien organique entre Woodtemple et lâunivers Graveland.
Le label Sacrilege Records est, lui, beaucoup plus opaque que No Colours ou Folk Produktion. La fiche Metal Archives nâindique ni pays certain, ni date de fondation, ni spĂ©cialitĂ© prĂ©cise, et ne montre quâune activitĂ© extrĂȘmement rĂ©duite autour de Woodtemple. Cette discrĂ©tion presque fantomatique convient dâailleurs assez bien au type dâunderground auquel le groupe appartient : une pĂ©riphĂ©rie Ă©ditoriale faite de petites structures, de tirages limitĂ©s et de circulation restreinte, oĂč le label fonctionne parfois moins comme institution durable que comme vĂ©hicule ponctuel pour une sortie donnĂ©e.
On aurait pu croire que la proximitĂ© de Rob Darken accoucherait dâune Ćuvre dâĂ©mancipation, voire dâun album dĂ©finitif. Ce nâest pas vraiment le cas. Les chroniques de lâĂ©poque reviennent souvent au mĂȘme constat : le disque conserve une certaine noblesse dâallure, quelques atmosphĂšres dignes, une batterie solide, mais il reste trop dĂ©pendant de son modĂšle et manque dâune vraie force propre. Forgotten Pride nâest pas un mauvais album ; il a mĂȘme une forme de tenue funĂšbre et dâorgueil crĂ©pusculaire. Mais ce nâest pas la grande Ćuvre de libĂ©ration quâil aurait pu devenir.
Avec lâaide de Rob Darken, Woodtemple poursuit globalement la mĂȘme voie que sur Voices of Pagan Mountains, en poussant encore plus loin cette volontĂ© de sâinscrire dans le sillage direct de Graveland. Une fois de plus, Aramath semble chercher moins Ă contourner son modĂšle quâĂ le prolonger, Ă en retrouver la majestĂ© rude, la lenteur Ă©pique et le souffle paĂŻen. Mais mĂȘme avec Darken â autrement dit lâhomme mĂȘme qui a façonnĂ© lâidentitĂ© de Graveland â Ă bord, le rĂ©sultat reste infĂ©rieur Ă sa matrice. Quâon ne sây trompe pas : Forgotten Pride nâest pas dĂ©pourvu de beaux moments, loin de lĂ , mais sa plus grande partie avance avec une certaine lourdeur, sans toujours parvenir Ă imposer lâĂ©lan hĂ©roĂŻque quâelle vise.
Le disque conserve pourtant une rĂ©elle noblesse dâallure. On y trouve quelques atmosphĂšres dignes, une batterie solide, des claviers qui donnent parfois Ă lâensemble une respiration plus ample, et cette tenue funĂšbre propre Ă Woodtemple, comme si chaque morceau voulait dresser un cairn sur les ruines dâun monde ancien. Mais lâalbum demeure trop dĂ©pendant de son modĂšle et manque dâune force propre qui lui permettrait de sâarracher dĂ©finitivement Ă lâombre de Graveland. LĂ oĂč le groupe polonais savait parfois donner Ă ses Ćuvres une dimension presque historico-mythique, comme si les chants provenaient dâune mĂ©moire collective encore vive, Woodtemple reste plus souvent dans lâĂ©vocation que dans lâincarnation.
Quelques passages se dĂ©tachent nĂ©anmoins avec davantage de relief, en particulier âSign of the Sunâ, sans doute lâun des morceaux les plus convaincants du disque. Son passage aux accents presque Falkenbach, avec ses chants clairs Ă coloration ancestrale, ouvre briĂšvement une autre perspective. Pour une fois, la rĂ©fĂ©rence ne renvoie pas seulement Ă Graveland, mais davantage Ă Lord Wind, câest-Ă -dire Ă un versant plus atmosphĂ©rique, plus contemplatif, presque rituel. On quitte alors pour un instant la seule logique du pagan black metal guerrier pour approcher quelque chose de plus ancien dans lâesprit : non plus seulement lâappel au combat, mais la survivance dâune mĂ©moire sacrĂ©e, celle des forĂȘts, des collines, des astres et des anciens cultes.
Câest lĂ que Forgotten Pride devient le plus intĂ©ressant. Le disque touche parfois Ă une idĂ©e du paganisme europĂ©en qui dĂ©passe le simple dĂ©cor de genre. Il y a, en arriĂšre-plan, quelque chose qui Ă©voque les anciennes religions du continent avant lâuniformisation chrĂ©tienne : les cultes du soleil, les sanctuaires forestiers, les hauteurs consacrĂ©es, les sources, les pierres dressĂ©es, toute cette Europe antĂ©rieure Ă la croix, quâelle soit germanique, slave, celtique ou nordique. Dans cet imaginaire, la nature nâest pas un paysage passif mais une prĂ©sence habitĂ©e, et la mĂ©moire paĂŻenne nâest pas un folklore de reconstitution mais une maniĂšre de sentir encore le monde comme ordre cosmique, enracinement et fidĂ©litĂ©.
On pourrait presque dire que, dans ses meilleurs instants, Forgotten Pride cherche Ă renouer avec cette vieille vision europĂ©enne oĂč la communautĂ© humaine ne se concevait pas sĂ©parĂ©e du sol, des saisons et des puissances invisibles. Dans les mondes anciens, quâil sâagisse des Germains, des Slaves ou des peuples celtiques des rĂ©gions alpines et danubiennes, la montagne, lâarbre, le feu ou le soleil nâĂ©taient pas de simples symboles dĂ©coratifs, mais les points dâancrage dâune vision organique du monde. Le black metal paĂŻen, lorsquâil atteint une certaine justesse, retrouve quelque chose de cette densitĂ© perdue. Woodtemple lâapproche ici par moments, sans rĂ©ussir toutefois Ă y demeurer pleinement.
Câest pourquoi lâalbum laisse une impression contrastĂ©e. Forgotten Pride nâest pas un mauvais disque ; il possĂšde mĂȘme une forme dâorgueil crĂ©pusculaire, une gravitĂ© mĂ©lancolique qui lui donne de la tenue. Mais ce nâest pas la grande Ćuvre de libĂ©ration quâil aurait pu devenir. Il reste avant tout un album apprĂ©ciable pour un public bien prĂ©cis, notamment pour les amateurs de scĂšne polonaise et de pagan black metal traditionaliste, câest-Ă -dire pour ceux qui acceptent quâune partie de la force du genre rĂ©side aussi dans sa rĂ©pĂ©tition, dans ses fidĂ©litĂ©s et dans son refus dâĂ©pouser les exigences modernes de renouvellement permanent.
On peut enfin ajouter une note plus secondaire, mais non nĂ©gligeable, sur la sĂ©rie de photographies promotionnelles montrant Aramath et Darken grimĂ©s en guerriers slaves Ă lâancienne maniĂšre du premier Graveland. Lâintention est transparente, mais le rĂ©sultat demeure franchement dispensable. LĂ oĂč ce type dâiconographie pouvait autrefois conserver une part de rudesse naĂŻve ou de pouvoir dâĂ©vocation, il ne produit plus ici quâun effet un peu embarrassant, comme si le groupe cherchait Ă surligner une filiation dĂ©jĂ Ă©vidente au lieu de la laisser parler dâelle-mĂȘme par la musique.
Au final, Forgotten Pride ressemble Ă un disque situĂ© entre deux Ă©tats : encore captif dâune influence trop visible, mais traversĂ© par quelques Ă©clairs qui rappellent ce que le pagan black metal peut encore produire lorsquâil touche juste. Non pas simplement une bande-son pour amateurs de forĂȘts et dâĂ©pĂ©es, mais lâĂ©cho affaibli dâune Europe paĂŻenne ancienne, multiple, enracinĂ©e, oĂč les dieux Ă©taient encore dans les bois, les hauteurs et le feu du ciel.

Conclusion

On notera Ă©galement que le label brĂ©silien Pagan War Distro Rex, fer de lance de la scĂšne black metal paĂŻenne et extrĂȘme dâAmĂ©rique du Sud, a rééditĂ© en 2021 les trois premiers albums de Woodtemple â Feel the Anger of the Wind, The Call from the Pagan Woods et Voices of Pagan Mountains â dans des versions CD souvent limitĂ©es et soignĂ©es. Ces disques redeviennent ainsi accessibles aux fidĂšles qui refusent de voir cet hĂ©ritage paĂŻen disparaĂźtre dans lâoubli.
Woodtemple nâest pas un groupe central dans lâhistoire du black metal europĂ©en. Il nâa ni lâautoritĂ© fondatrice des grandes matrices du genre, ni la violence inaugurale des formations de rupture, ni lâinventivitĂ© suffisante pour fonder une Ă©cole. Mais il serait trop facile, et au fond trop paresseux, de le rĂ©duire Ă une simple copie alpine de Graveland. Woodtemple vaut par autre chose : par sa cohĂ©rence, par sa fidĂ©litĂ© obstinĂ©e, par son refus du rajeunissement servile, et surtout par sa capacitĂ© Ă maintenir vivante une certaine idĂ©e du pagan black metal europĂ©en comme musique de mĂ©moire, de paysage et de continuitĂ©.
Car derriĂšre ses limites, parfois Ă©videntes, le projet conserve une intuition que beaucoup ont perdue. Celle selon laquelle un disque de black metal nâa pas vocation Ă nâĂȘtre quâun produit de plus dans la circulation moderne des signes, mais peut encore servir de sanctuaire, de tombe, de stĂšle sonore dressĂ©e contre lâamnĂ©sie du temps. Chez Woodtemple, la forĂȘt nâest pas un dĂ©cor, la montagne nâest pas un fond dâĂ©cran, et le paganisme nâest pas un folklore de pacotille : tout cela renvoie Ă la vieille profondeur europĂ©enne, Ă ce continent antĂ©rieur Ă lâuniformisation morale, oĂč les bois, les hauteurs, les sources et les pierres levĂ©es relevaient encore dâun ordre du monde habitĂ©.
Câest peut-ĂȘtre lĂ que le groupe touche Ă quelque chose de plus important que sa seule discographie. Il rappelle, mĂȘme imparfaitement, que la culture europĂ©enne ne se rĂ©duit ni Ă ses institutions Ă©puisĂ©es, ni Ă ses musĂ©es, ni Ă ses capitales domestiquĂ©es. Elle plonge plus loin : dans les vieux cultes paĂŻens, dans les fidĂ©litĂ©s enracinĂ©es, dans les mythes de fondation, dans les sagas, les chants, les mĂ©moires de frontiĂšre et les paysages oĂč lâhomme ne se pensait pas encore comme un individu flottant, mais comme lâhĂ©ritier dâune lignĂ©e, dâun sol et dâun ciel. Le pagan black metal, quand il ne dĂ©gĂ©nĂšre pas en simple mimĂ©tisme de surface, retrouve quelque chose de cette vĂ©ritĂ© perdue : non pas une reconstitution, mais un rappel.
Ă cet Ă©gard, Woodtemple participe, Ă sa modeste Ă©chelle, dâun renouveau de la conscience paĂŻenne europĂ©enne au sein du black metal : non comme programme politique simpliste, mais comme rĂ©flexe de rĂ©sistance symbolique, comme refus dâune modernitĂ© qui dissout les appartenances, neutralise les paysages et transforme la mĂ©moire en marchandise culturelle. On pourrait presque rapprocher cela, par certains aspects, de ce que Jean Mabire cherchait dans ses livres lorsquâil rĂ©investissait les mondes nordiques, les fidĂ©litĂ©s guerriĂšres, les lĂ©gendes anciennes et les hommes du Nord : non la nostalgie molle dâun passĂ© de carte postale, mais la recherche dâune verticalitĂ© perdue, dâune tenue, dâune maniĂšre dâhabiter lâhistoire sans ramper devant le prĂ©sent.
Le vieux monde dont parle implicitement Woodtemple nâĂ©tait ni confortable ni tiĂšde. Il Ă©tait dur, hiĂ©rarchique, exposĂ©, tragique. Mais il avait encore pour lui la densitĂ©. Le monde moderne, lui, a gagnĂ© en confort ce quâil a perdu en Ă©paisseur ; il a remplacĂ© les dieux par les procĂ©dures, les rites par la gestion, lâhĂ©ritage par le flux, et les fidĂ©litĂ©s par lâĂ©change gĂ©nĂ©ral. Face Ă cela, le black metal paĂŻen conserve une fonction rare : rappeler que tout nâa pas vocation Ă ĂȘtre lissĂ©, rĂ©conciliĂ©, rendu compatible. Quâil existe encore des formes artistiques capables de choisir le bois contre le bĂ©ton, la tombe contre lâĂ©cran, la mĂ©moire contre le prĂ©sent perpĂ©tuel.
Woodtemple nâa peut-ĂȘtre jamais enfantĂ© du chef-dâĆuvre absolu. Mais il a conservĂ© quelque chose que beaucoup ont sacrifiĂ© en chemin : la croyace quâun disque peut encore ĂȘtre une arme symbolique contre le monde contemporain. La croyance que le black metal, lorsquâil demeure fidĂšle Ă sa part paĂŻenne, peut encore travailler dans lâintĂ©rĂȘt profond de la culture europĂ©enne â non celle des institutions fatiguĂ©es, mais celle des profondeurs, des mĂ©moires longues, des fidĂ©litĂ©s charnelles et des paysages habitĂ©s. En cela, Woodtemple mĂ©rite dâĂȘtre dĂ©fendu.
Non comme un sommet.
Mais comme un signe.
Le signe quâau milieu des ruines policĂ©es du prĂ©sent, quelque chose de lâancien feu brĂ»le encore sous la cendre.
Le signe quâavant les empires mourants, les dĂ©mocraties Ă©puisĂ©es et les sociĂ©tĂ©s de gestion, il y eut les bois, les montagnes, les dieux sans salut et les hommes assez fiers pour leur rester fidĂšles.
Et que cette fidĂ©litĂ©, mĂȘme diminuĂ©e, mĂȘme crĂ©pusculaire, vaut encore mieux que toutes les modernitĂ©s sans Ăąme.

*Petite parenthĂšse : si des anciens du RT lisent ces lignes, quâils me contactent par e-mail. Jâavais Ă lâĂ©poque une interview de Woodtemple dans mes archives, mais elle a malheureusement Ă©tĂ© perdue, comme tant dâautres documents, lors de la disparition des donnĂ©es du site. Elle Ă©tait en plus assez radicale de mĂ©moire comme tout ce que l’on faisait a l’Ă©poque.
