
La Bosnie-HerzĂ©govine nâest sans doute pas le premier pays qui vient Ă lâesprit lorsque lâon parle de Black Metal. Pour ma part, je ne connaissais pas grand-chose de cette scĂšne, hormis 1389, projet Ă la discographie particuliĂšrement dense, accumulant splits, CD, compilations et dĂ©mos au point de pouvoir presque rivaliser avec celle de Via Dolorosa.
Puis, en creusant un peu, on dĂ©couvre une scĂšne rĂ©duite, mais bien rĂ©elle, concentrĂ©e en grande partie autour de Sarajevo. Un underground discret, sans prĂ©tention commerciale, qui distille un Black Metal primitif, cru et efficace. Rien ici ne cherche Ă plaire au plus grand nombre. La scĂšne bosniaque avance dans lâombre, avec peu de moyens, mais avec une identitĂ© sombre et cohĂ©rente.
Ce pays porte une histoire dâune violence rare : massacres, guerres ethniques, occupations impĂ©riales, dĂ©placements de populations, mĂ©moires antagonistes. Une vĂ©ritable Ukleta Zemljo âTerre mauditeâ pour reprendre le titre de lâalbum de Krv.
Avant les mosquĂ©es ottomanes, avant les Ă©glises orthodoxes et catholiques, avant mĂȘme les frontiĂšres dessinĂ©es par les empires, ce territoire appartient dâabord au vieux monde illyrien. Dans les vallĂ©es, les montagnes et les plateaux de lâactuelle Bosnie-HerzĂ©govine vivaient des peuples comme les Daesitiates, les Delmatae, les Maezaei ou les Daorsi. Leur univers religieux relevait dâun paganisme local, prĂ©chrĂ©tien, fragmentĂ©, oĂč dominaient les forces naturelles : le soleil, lâeau, la foudre, les serpents, les chevaux, les forĂȘts, les sources et les cultes propres Ă chaque tribu.
Il ne sâagit pas dâun paganisme organisĂ© et codifiĂ© comme celui des Grecs ou des Romains, mais dâun fond archaĂŻque, tribal, enracinĂ© dans la terre. Une mĂ©moire presque effacĂ©e par la conquĂȘte romaine, la latinisation, puis la christianisation progressive des Balkans.
Ă partir du haut Moyen Ăge, les Slaves descendent vers les Balkans depuis les rĂ©gions situĂ©es au nord du Danube, entre Carpates, monde danubien, Pologne mĂ©ridionale et Ukraine occidentale. Ils ne trouvent pas une terre vide. Ils sâinstallent sur un sol dĂ©jĂ peuplĂ©, marquĂ© par les hĂ©ritages illyriens, romains et palĂ©o-balkaniques. Peu Ă peu, la langue slave sâimpose, mais une partie des populations anciennes est absorbĂ©e plutĂŽt quâeffacĂ©e.
De cette matrice sud-slave naissent peu Ă peu les premiĂšres formations mĂ©diĂ©vales croates, serbes, bosniennes et slovĂšnes. Mais leur destin ne sera pas identique. La Bosnie, la Serbie et une partie de la Croatie passeront durablement sous la pression, puis sous la domination directe ou indirecte de lâEmpire ottoman. La SlovĂ©nie, elle, restera davantage rattachĂ©e au monde germanique et habsbourgeois.
La Bosnie bascule pleinement dans lâordre ottoman Ă partir du XVe siĂšcle, aprĂšs la chute du royaume mĂ©diĂ©val. La Serbie connaĂźt elle aussi plusieurs siĂšcles de domination ottomane, mais rĂ©siste plus a lâislamisation forcĂ©. La Croatie, quant Ă elle, devient une terre-frontiĂšre : une partie tombe sous contrĂŽle ottoman, tandis quâune autre reste dans lâorbite des Habsbourg et sert de rempart militaire face Ă Istanbul. Ă la fin du XIXe siĂšcle, lâEmpire austro-hongrois chasse progressivement lâinfluence ottomane dâune partie des Balkans, se prĂ©sentant comme une puissance libĂ©ratrice avant de prendre Ă son tour la place du maĂźtre impĂ©rial.
Puis, le 28 juin 1914, Ă Sarajevo, un jeune nationaliste bosniaque, Gavrilo Princip, abat lâarchiduc François-Ferdinand et son Ă©pouse Sophie. Ce geste dĂ©clenche lâengrenage diplomatique qui mĂšnera Ă la PremiĂšre Guerre mondiale, puis Ă lâeffondrement de lâordre europĂ©en ancien, ouvrant la voie aux bouleversements majeurs du XXe siĂšcle.
Lâeffondrement de la Yougoslavie communiste ouvre une guerre civile dâune violence extrĂȘme, oĂč alliances et trahisons se succĂšdent entre Serbes, Croates et Bosniaques. La Bosnie devient alors le cĆur sanglant du conflit : Sarajevo subit un siĂšge de 1 425 jours, prĂšs de quarante-quatre mois sous les obus, les snipers, la faim, les enfants soldats et les massacres de civils. La guerre fera environ 100 000 morts Ă lâĂ©chelle du pays, dont plus de 11 000 civils tuĂ©s dans la capitale assiĂ©gĂ©e, parmi lesquels prĂšs de 1 600 enfants.
Dans ce chaos, il est difficile de ne pas mentionner Gaston Besson volontaire français engagĂ© aux cĂŽtĂ©s des forces croates, puis bosno-croates. Les chiffres Ă©voquent plusieurs centaines de volontaires Ă©trangers dans le camp croate, dont au moins plusieurs dizaines de Français. Gaston Besson appartient Ă cette lignĂ©e rare dâhommes pour qui lâengagement ne reste pas une posture, mais devient un acte. Figure hĂ©roĂŻque, il incarne cette vieille idĂ©e de la Furia Francese : une violence de combat, une fidĂ©litĂ© au feu, et cette capacitĂ© française Ă surgir loin de ses frontiĂšres quand lâhistoire bascule. Et pour toujours anti-communiste.

Le Black Metal bosniaque commence rĂ©ellement Ă Ă©merger au dĂ©but des annĂ©es 2000 autour de deux noms importants. Le premier, Agonize, formĂ© en 1997, ne relĂšve pas strictement du Black Metal pur. Sa musique se situe plutĂŽt dans un registre Black/Death mĂ©lodique, proche par moments de la scĂšne de Göteborg. LâĂ©coute nâest pas bouleversante, mais le groupe mĂ©rite dâĂȘtre citĂ© : il fait partie des premiers combos extrĂȘmes bosniaques Ă avoir portĂ© cette scĂšne hors de ses frontiĂšres, avec plus de 300 concerts donnĂ©s Ă travers lâEurope.
Le second nom est KRV, formation venue de Sarajevo, dont la place est autrement plus centrale pour le Black Metal bosniaque. Plus raw, plus sombre, plus enracinĂ© dans la langue et la mĂ©moire locale, KRV constitue lâun des piliers de cette scĂšne. Le groupe aura dâailleurs un article Ă part entiĂšre sur LumiĂ©re Mourante, tant sa contribution reste fondatrice pour comprendre lâidentitĂ© du Black Metal bosniaque.
Ă partir des annĂ©es 2010, un collectif commence Ă se structurer Ă Sarajevo sous le nom de Black Plague Circle. Le Black Plague Circle rĂ©sume lui-mĂȘme son programme par une formule simple et parfaite : âMusic to watch the world burnâ. Il sâagit dâun cercle restreint dâactivistes gravitant autour dâune sĂ©rie de projets liĂ©s entre eux : Cave Ritual, Deathcircle, Masterâs Voice, Nigrum Ignis Circuli, Nightâs Majesty, Niteris, Obskuritatem, Sulphuric Night, SuĆĄa, Void Prayer ou encore VraÄ.
La scĂšne reste rĂ©duite, presque clandestine, mais elle parvient Ă crĂ©er un vĂ©ritable rĂ©seau dâentraide. Plusieurs de ces projets seront diffusĂ©s par des labels underground reconnus comme Altare Productions, Black Gangrene Productions, Signal Rex ou New Era Productions. Les tirages demeurent limitĂ©s, la promotion minimale, les interviews rares, voire inexistantes. En cela, le Black Plague Circle respecte pleinement les codes du Black Metal des annĂ©es 90 : discrĂ©tion, distance, supports physiques confidentiels, refus de la surexposition et culte de lâombre.
Ce cercle sarajévien développe un Black Metal profondément individualiste, souvent primaire dans sa forme, mais pas uniforme. Chaque projet conserve ses propres nuances : raw Black Metal, atmosphÚres funéraires, dissonances, passages plus rituels ou violence plus directe. DerriÚre cette austérité, la scÚne bosniaque montre donc une variété réelle, sans jamais rompre avec son identité noire.
Les thĂ©matiques reviennent avec insistance : la mort, le nihilisme, lâindividualisme, une forme de nietzschĂ©isme hostile et dĂ©sabusĂ©. Cela colle naturellement Ă lâhistoire sombre du pays.
Nous allons maintenant prĂ©senter quelques formations bosniaques, avec quelques recommandations. Une playlist accompagnera Ă©galement lâarticle sur notre canal Telegram, afin de prolonger la lecture par lâĂ©coute et de donner un aperçu plus concret de cette scĂšne aussi rĂ©duite que singuliĂšre.
Tamo gdje svjetlost mre !

Krv : le sang noir de Sarajevo et la mémoire intransigeante du Black Metal bosniaque.
Krv est le nom le plus important du Black Metal bosniaque. FormĂ© Ă Sarajevo en 2003, le groupe naĂźt autour de Ban Krvnik, Koldvoid, Kurvar, Vihor et Bjes, avec une intention assez claire : jouer un Black Metal old school, rude, sombre, enracinĂ© dans les annĂ©es 90, loin des standards modernes. Le nom lui-mĂȘme donne le ton : Krv signifie âsangâ dans la plupart des langues slaves. Sang de la lignĂ©e, sang de la terre, sang de lâhistoire, sang des ruines. Chez Krv, rien ne sonne dĂ©coratif. Le groupe vient de Sarajevo, et cette origine suffit dĂ©jĂ Ă charger sa musique dâun poids particulier.
Les premiĂšres influences revendiquĂ©es sont simples et directes : Bombarder, formation culte de Thrash Metal de lâex-Yougoslavie, et Darkthrone. Cela explique la nature premiĂšre de Krv : un Black Metal sans ornement, construit sur des riffs nets, une batterie nerveuse, une production crade et une voix stridente, plus proche de lâattaque que de la plainte. Le groupe ne cherche pas Ă crĂ©er une atmosphĂšre artificielle. Il produit un Black Metal traditionnel, froid, souvent primitif, mais toujours tenu par une vraie identitĂ©.
La premiĂšre sortie importante est Silna volja srebra, EP publiĂ© en septembre 2005 chez Walk Records, au format cassette limitĂ©e. Certaines sources locales le rattachent aussi Ă lâannĂ©e 2006, ce qui montre dĂ©jĂ le caractĂšre parfois flottant des donnĂ©es autour de lâunderground bosniaque. Cette premiĂšre trace pose les bases : Black Metal raw, titres courts, Ă©nergie directe, et une reprise de Bombarder âPakaoâ, qui montre clairement lâancrage rĂ©gional du groupe. Krv assume aussi une filiation balkanique plus ancienne.
En janvier 2007, Krv publie U kamenom grobu, EP de cinq titres remis ensuite en circulation par KRV Propaganda. Le titre signifie âDans une tombe de pierreâ, et il annonce dĂ©jĂ une partie de lâimaginaire du groupe : pierre, tombe, froid, mort, enfermement. Cette mĂȘme annĂ©e, le groupe franchit une Ă©tape avec son premier vĂ©ritable album, Ukleta Zemljo, publiĂ© le 29 avril 2007 chez Walk Records, au format CD. Ukleta Zemljo â âTerre mauditeâ â reste lâun des titres les plus forts de la premiĂšre pĂ©riode. Il condense parfaitement la vision de KRV : une terre hantĂ©e, une mĂ©moire lourde, une violence ancienne qui ne disparaĂźt jamais vraiment. Lâalbum contient aussi une reprise de Satan Panonski, âIza zidaâ, autre signe dâun lien profond avec lâunderground ex-yougoslave, punk, marginal et violent. Bizarrement, cet opus mâa rappelĂ© le Black Metal français du dĂ©but des annĂ©es 2000, avec cette froideur directe, cette production amateur et ce cĂŽtĂ© sans compromis.
En 2008, KRV publie Ponor, album sorti en 2008 chez Atrum Toringi, en vinyle limitĂ© Ă 300 copies, puis diffusĂ© aussi en cassette chez Spiritual WarArt Productions. Ponor signifie âAbĂźmeâ ou âGouffreâ, et le disque porte bien son nom. Le groupe y gagne en ampleur sans quitter son socle raw. Les morceaux deviennent plus longs, plus construits, avec une atmosphĂšre plus froide et plus Ă©pique par moments. Sur les passages les plus lents et mĂ©lodiques, lâalbum rappelle les dĂ©buts de Rotting Christ. La mĂȘme annĂ©e, le groupe partage Ă©galement le split The Burialâs Flavours avec les Catalans de Foscor, publiĂ© en 2008 chez Diachell Musik. Cette collaboration donne Ă Krv une visibilitĂ© plus internationale.
En 2010, Krv sort Ograma, album publiĂ© chez le label canadien Northern Horde Records. Ograma clĂŽt la premiĂšre pĂ©riode du groupe. Lâalbum conserve la violence du Krv ancien, mais avec une forme plus dense et plus maĂźtrisĂ©e. On y retrouve une production toujours abrasive, des riffs rapides, des vocaux hargneux et une atmosphĂšre noire, moins chaotique que sur les dĂ©buts. Ici, lâinfluence nordique prend le dessus, surtout du cĂŽtĂ© de lâĂ©cole suĂ©doise. Câest solide, tranchant, et certains passages filent Ă une vitesse impressionnante. On pense alors Ă Marduk, Allegiance, Setherial ou encore aux premiers Dark Funeral, avec ce Black Metal rapide, glacial et sans dĂ©tour.
AprĂšs cette sortie, Krv cesse ses activitĂ©s pendant plus dâune dĂ©cennie.

Le retour arrive en 2021 avec Grob i tama, publiĂ© par KRV Propaganda. Le titre signifie âTombe et tĂ©nĂšbresâ. AprĂšs onze ans de silence, Krv revient avec une formation resserrĂ©e autour de Ban Krvnik au chant et aux guitares, Kurvar Ă la batterie et Kasapin Ă la basse. Lâalbum a Ă©tĂ© enregistrĂ© en janvier et fĂ©vrier 2021 Ă Espawned Studio, Ă Sarajevo. Ce retour est important : Krv ne se contente pas de rejouer son passĂ©. Cet EP, qui marque le retour de Krv, reste assez Ă©trange. Pour moi, il sâagit de la production la plus faible de leur discographie. On y trouve un Black Metal mid-tempo brouillon, un peu criard, traversĂ© par une influence Thrash, voire Punk. On ne retrouve pas vraiment lâambiance de la premiĂšre pĂ©riode, et lâensemble manque clairement de puissance. Heureusement, le groupe va trĂšs vite rectifier le tir par la suite.
Quelques mois plus tard, KRV publie lâEP Jama, sorti en 2021 via KRV Propaganda. Le titre signifie âFosseâ. Deux morceaux seulement, âJamaâ et âKosacâ, mais une continuitĂ© claire avec Ograma. LâEP a Ă©tĂ© enregistrĂ© en juillet 2021 Ă Espawned Studio Sarajevo. Avec cet EP, Krv retrouve une partie de lâintensitĂ© de ses dĂ©buts. Les deux titres tiennent bien la route, alternant entre passages rapides et ralentissements anxiogĂšnes. Câest peut-ĂȘtre un peu plus moderne dans lâapproche, mais cela reste efficace, sombre et bien plus solide que le retour prĂ©cĂ©dent.
En 2022, le groupe publie Kroz polja Slavije, sorti en 2022 via KRV Propaganda. Le titre signifie âĂ travers les champs de Slavieâ. Cette sortie contient quatre titres : âNoÄ kada je ustao Ärtâ, âOkovi od ledaâ, âU plamenu vatreâ et âKroz polja Slavijeâ. Elle confirme le retour durable du groupe dans un Black Metal rudimentaire trĂ©s dĂ©buts 2000.
En 2024, Krv publie Sin, sorti chez le label britannique Death Prayer Records, en digital et en vinyle limitĂ© Ă 200 copies. Lâalbum contient six titres et poursuit la mutation du style du groupe : production plus propre, riffs plus construits, davantage de passages mĂ©lodiques, voire occultes, qui peuvent rappeler les premiers Rotting Christ ou Samael. On retrouve Ă©galement O. au chant, figure centrale de lâunderground bosniaque, fondateur du Black Plague Circle et membre dâune dizaine de formations locales. Le disque montre aussi que Krv commence Ă retrouver une vraie circulation hors de Bosnie, grĂące Ă un label Ă©tranger actif dans lâunderground.
Le dernier album en date, Princip, sort le 20 mai 2026. La version digitale paraĂźt via Krv Propaganda. Le digipack CD de luxe est annoncĂ© chez le label luxembourgeois Mantratya Productions dans les semaines Ă venir, tandis que la cassette professionnelle est publiĂ©e par Sect Entropy. Lâalbum a Ă©tĂ© enregistrĂ© entre septembre et octobre 2025, et lâintroduction « Marsz ĆŒaĆobny » est interprĂ©tĂ©e par Amir Äefo. Avec ce disque, Krv choisit un titre impossible Ă neutraliser : Princip, rĂ©fĂ©rence Ă©vidente Ă Gavrilo Princip, lâhomme qui abat lâarchiduc François-Ferdinand et son Ă©pouse Sophie Ă Sarajevo, le 28 juin 1914. Dans une ville comme Sarajevo, un tel nom ne peut jamais ĂȘtre anodin. Pour ma part, câest dâailleurs cet aspect historique qui mâa immĂ©diatement marquĂ©. Princip contient sept titres assez longs. Musicalement, le disque sâinscrit dans la continuitĂ© de la seconde pĂ©riode de Krv, dĂ©jĂ amorcĂ©e avec lâalbum prĂ©cĂ©dent : un Black Metal plus lancinant, plus mĂ©lodique quâautrefois, mais qui conserve encore quelques passages rapides, mĂȘme si lâon ne retrouve plus totalement la fureur des dĂ©buts. On sent aussi, par moments, une influence Thrash discrĂšte. Le chant en bosnien tend presque vers la voix claire sur certains passages, et je trouve que cela fonctionne plutĂŽt bien. Lâensemble donne parfois lâimpression dâĂ©couter une forme de premiĂšre vague Black Metal, dans un esprit qui peut rappeler Celtic Frost ou Master’s Hammer. Le seul dĂ©faut, selon moi, vient de certains passages trop techniques, notamment les solos. Ă vrai dire, ce nâest pas ce que je recherche dans ce type de Black Metal, et ces moments me sortent un peu de lâambiance gĂ©nĂ©rale.
Ce qui rend Krv important, ce nâest pas seulement son anciennetĂ©. Câest sa cohĂ©rence. Entre Silna volja srebra en 2005, Ukleta Zemljo en 2007, Ponor en 2008, Ograma en 2010, puis le retour avec Grob i tama en 2021, SIN en 2024 et Princip en 2026, le groupe traverse plus de vingt ans sans perdre son axe. La forme Ă©volue, la production change, les textes deviennent parfois plus sociaux ou historiques, mais la base reste la mĂȘme : Black Metal slave, sang, pierre, tombe, abĂźme, mĂ©moire, haine froide.
Pour dĂ©couvrir Krv, le mieux est de choisir son point dâentrĂ©e selon ses goĂ»ts. Pour ceux qui, comme moi, aiment le Black Metal raw, il faut commencer par Ukleta Zemljo et Ponor. Ceux qui sont plus attirĂ©s par une approche scandinave pourront se tourner vers Ograma. Enfin, pour les auditeurs qui prĂ©fĂšrent des formes plus travaillĂ©es, tout en gardant un esprit old school, Sin et Princip constituent de trĂšs bons points de dĂ©part.

Bandcamp -> https://krvpropaganda.bandcamp.com

Obskuritatem : ombre vampyrique, nihilisme européen et crasse funéraire
Obskuritatem figure parmi les entitĂ©s les plus marquantes du Black Plague Circle sarajĂ©vien. LĂ oĂč Krv incarne la vieille garde, brutale et historique, Obskuritatem reprĂ©sente la face spectrale, maladive et funĂ©raire de la nouvelle gĂ©nĂ©ration bosniaque : un black metal raw, saturĂ©, rampant, rĂ©solument hostile Ă toute concession.
Le projet reste entourĂ© dâun certain flou, fidĂšle aux codes de lâunderground le plus fermĂ© : peu dâinformations publiques, peu dâexplications, une communication rĂ©duite au minimum. Obskuritatem fonctionne surtout comme une entitĂ© de lâombre, liĂ©e Ă la figure dâOdron, musicien central du projet, responsable des instruments et du chant sur plusieurs sorties. Cette discrĂ©tion nâest pas un simple effet de style. Elle correspond Ă lâesprit mĂȘme du groupe : Obskuritatem ne cherche ni public ni validation. Il impose son monde clos, froid et rĂ©pugnant.
Musicalement, il sâagit dâun raw black metal noir, hypnotique et poussiĂ©reux, imprĂ©gnĂ© dâune esthĂ©tique vampyrique et funĂ©raire. Les influences se situent du cĂŽtĂ© de Drowning the Light ou Black Funeral : atmosphĂšres nocturnes, occultes et volontairement sale. Les premiĂšres Ćuvres possĂšdent une dimension rampante, presque noise/ambient par endroits. Avec âU kraljevstvu mrtvih…â puis surtout âArogantni nihilizamâ, le projet gagne en densitĂ© et en structure sans jamais trahir sa crasse originelle. Les riffs se font plus incisifs, la violence plus dirigĂ©e, la noirceur plus habitĂ©e.
Les thĂ©matiques sont sans ambiguĂŻtĂ© : mort, nihilisme radical, solitude absolue, haine viscĂ©rale du monde moderne, obsession du nĂ©ant et du dĂ©clin. Les titres â Hronika iz mraka, Arogantni nihilizam â disent lâessentiel. Il ne sâagit pas dâun nihilisme de salon philosophique, mais dâune misanthropie concrĂšte, physique, presque organique. Un refus total de la modernitĂ©, de ses mensonges multiculturels et de la civilisation agonisante. Dans cette musique saturĂ©e rĂ©sonnent les fantĂŽmes dâune Sarajevo marquĂ©e par le siĂšge, les massacres ethniques et lâeffondrement yougoslave : une ville qui nâa jamais vraiment Ă©tĂ© reconstruite, seulement recouverte dâun vernis dâune union europĂ©ene artificielle.
Obskuritatem parvient Ă rester dans les limites les plus strictes et primitives du genre â anonymat, esthĂ©tique funĂšbre, tirages confidentiels, rejet de la visibilitĂ© â tout en dĂ©veloppant une signature reconnaissable. Ce nâest ni du black metal brouillon de garage ni une simple copie. Obskuritatem forme une entitĂ© cohĂ©rente, refermĂ©e sur elle-mĂȘme, fidĂšle Ă lâesprit originel du Black Metal europĂ©en : Ă©litiste, antisocial, tournĂ© vers la nuit, la solitude et la contemplation du vide.

Obskuritatem nâest pas le projet le plus accessible de la scĂšne bosniaque, mais il en est lâun des plus essentiels. Il reprĂ©sente parfaitement ce que le Black Plague Circle a rĂ©ussi Ă imposer : un Black Metal fermĂ©, hostile, habitĂ© par la mort, la solitude et lâombre persistante de Sarajevo. Un son issu des ruines, pour ceux qui reconnaissent encore la valeur du sang.
Bandcamp -> https://blackplaguecircle.bandcamp.com

Void Prayer : effondrement intérieur et priÚre au néant au sein du Black Plague Circle.
Void Prayer occupe une place centrale dans le Black Plague Circle. LĂ oĂč Obskuritatem incarne la dimension vampyrique, funĂ©raire et rampante, Void Prayer explore la face la plus introspective, psychotique et mĂ©taphysique de la scĂšne bosniaque : un black metal tournĂ© vers lâabĂźme mental, la dissolution de lâĂȘtre et lâappel du vide.
Le projet repose sur un socle raw tout en dĂ©veloppant une approche plus mĂ©lodique, dissonante et atmosphĂ©rique. Les structures longues, les riffs hypnotiques et rĂ©pĂ©titifs, la tension permanente et un chant spectral Ă©voquent par moments la seconde pĂ©riode de Blut Aus Nord ou certaines Ćuvres de Deathspell Omega. Void Prayer ne cherche pas la pestilence directe ni lâagression frontale. Il creuse une brume psychique lourde, une descente intĂ©rieure oĂč la musique devient le reflet dâun esprit fissurĂ© par le poids de lâexistence.
Apparu au milieu des annĂ©es 2010 avec une dĂ©mo Ă©ponyme en 2014, le projet livre en 2017 Stillbirth From the Psychotic Void chez le label chinois GoatowaRex. Suivent The Grandiose Return to the Void en 2020 et lâEP Relics of the Storm, la mĂȘme annĂ©e, chez Black Gangrene Productions, fidĂšle soutien de plusieurs entitĂ©s bosniaques.
Ce qui distingue Void Prayer au sein du cercle, câest sa capacitĂ© Ă dĂ©passer le raw black metal strictement primitif pour atteindre une forme plus abyssale et mentale. Sarajevo nây apparaĂźt plus seulement comme ville assiĂ©gĂ©e ou ruine ethnique, mais comme point de dĂ©part dâune chute intĂ©rieure. La guerre des annĂ©es 1990, les fractures ethniques irrĂ©solues, lâĂtat artificiel imposĂ© par Dayton et la vacuitĂ© de la modernitĂ© europĂ©enne ne sont plus des faits extĂ©rieurs : ils deviennent une pathologie de lâĂąme, une psychose collective, un nĂ©ant spirituel que la musique rend palpable.

Avec son titre en français « LâAppel du vide », Void Prayer livre un excellent opus de Black Metal : travaillĂ©, sombre, habitĂ©, et fidĂšle aux codes les plus exigeants du genre. Un disque qui plonge dans le nĂ©ant sans perdre en intensitĂ©, entre rigueur underground et atmosphĂšre vĂ©ritablement funĂšbre.
Chez Void Prayer, la « priĂšre » nâest adressĂ©e Ă aucun dieu, ni chrĂ©tien, ni musulman, ni Ă aucune idole progressiste. Elle sâĂ©lĂšve vers le vide absolu, vers lâeffondrement de toutes les illusions collectives. Dans un pays oĂč les identitĂ©s serbe, croate et bosniaque coexistent sous surveillance internationale sans jamais fusionner, Void Prayer exprime la vĂ©ritĂ© la plus inconfortable : lâhomme europĂ©en moderne nâest pas en paix avec lui-mĂȘme, ni avec les autres, ni avec le monde quâon lui impose. La musique devient alors un rituel de dislocation, une mĂ©ditation sur le nĂ©ant dans un continent qui refuse de regarder son propre dĂ©clin en face.
Void Prayer prouve que le Black Plague Circle nâest pas monolithique. Il sait aussi produire une noirceur froide, hallucinatoire et profondĂ©ment Ă©litiste, loin des facilitĂ©s du genre. Un black metal pour ceux qui contemplent lâabĂźme sans chercher Ă le remplir de mensonges humanistes ou multiculturels.
Bandcamp -> https://blackplaguecircle.bandcamp.com

De Void Prayer à Izrod : Quand le vide devient chair et béton
Izrod â âdĂ©gĂ©nĂ©rĂ©â, âabominationâ â est lâun des projets les plus rĂ©cents issus du Black Plague Circle. Le choix du nom par les hĂ©ritiers directs de Void Prayer indique dĂ©jĂ la direction prise. Ce nâest plus seulement le vide philosophique qui est convoquĂ©, mais quelque chose de plus viscĂ©ral, de plus corrosif, presque organique dans sa maniĂšre de contaminer le Black Metal.
La transition entre Void Prayer et Izrod coĂŻncide avec une Ă©volution musicale perceptible. LĂ oĂč Void Prayer pratiquait un Raw Black Metal atmosphĂ©rique, tournĂ© vers lâeffondrement intĂ©rieur et lâappel du nĂ©ant, Izrod pousse cette base vers une forme plus physique, plus tendue et plus dissonante. Le groupe se rapproche par moments du courant orthodoxe, avec des Ă©chos de Deathspell Omega ou MisĂŸyrming, sans jamais y adhĂ©rer complĂštement. La musique reste noire et hostile, mais elle se construit avec davantage de relief : riffs obliques, lignes de basse plus prĂ©sentes, ruptures rythmiques, tension permanente et atmosphĂšre urbaine malade.
Les membres dâIzrod sont identiques au dernier line-up de Void Prayer. Cette continuitĂ© explique la parentĂ© entre les deux projets, mais aussi la rupture esthĂ©tique. Izrod nâest pas un simple prolongement de Void Prayer.

Le groupe se fait connaĂźtre avec Sarajevski Odisej, publiĂ© en 2023 chez Signal Rex. Le titre signifie âOdyssĂ©e sarajĂ©vienneâ, et rĂ©sume bien lâintention du projet : faire de Sarajevo non pas un simple dĂ©cor, mais une traversĂ©e mentale, urbaine et noire. Lâalbum a Ă©tĂ© Ă©crit et enregistrĂ© Ă Sarajevo entre 2020 et 2023. En 2025, Izrod revient avec lâEP Ulica, trnje i kamenje, publiĂ© Ă©galement chez Signal Rex. Le titre peut se traduire par âRue, Ă©pines et pierresâ, image parfaite pour ce projet : une musique de bĂ©ton, de froid, de ronces et de ruine.
Le label portugais joue ici un rĂŽle notable : en publiant ces sorties, il offre Ă la scĂšne bosniaque une visibilitĂ© et une distribution solides au sein de lâunderground europĂ©en, sans pour autant la diluer dans la complaisance. Signal Rex permet Ă ces projets de circuler tout en conservant leur caractĂšre fermĂ© et intransigeant.
Izrod possĂšde une force certaine et trouvera sans doute son public parmi ceux qui apprĂ©cient un black metal plus contemporain dans sa construction et son orthodoxie dissonante. Pour ma part, cette orientation plus moderne, plus structurĂ©e et moins purement abyssale, le rend moins essentiel que Void Prayer, dont la plongĂ©e hallucinĂ©e et mĂ©taphysique demeure plus radicale et plus fidĂšle Ă lâesprit originel de nĂ©gation totale.
Bandcamp -> https://blackplaguecircle.bandcamp.com
Signal Rex -> https://www.signalrex.com

Sulphuric Night : fidélité brute et tyrannie black metal.
Sulphuric Night est lâun des projets du Black Plague Circle les plus attachĂ©s aux codes originels et traditionnels du black metal. LĂ oĂč dâautres entitĂ©s explorent le nihilisme mĂ©taphysique ou la dissonance moderne, Sulphuric Night incarne une ligne plus primitive, spectrale et martiale, refusant toute concession Ă lâair du temps.
Les dĂ©buts sont ceux dâun underground impitoyable : Rehearsal Demo (2013, Dungeon Tapes), Endless Night (2014, Nocturnal Emissions, tirĂ© Ă 33 exemplaires), le split Of Infinite Cold Wanderings… avec Primogenorum (Parasyte Curse, 2014), Scorpio Acuelum (2015) et Last Wound (2016, Black Gangrene Productions). Toute cette pĂ©riode primitive est rassemblĂ©e en 2018 sur la compilation Arcane Monoliths of Triumphant Death chez Black Gangrene, puis rééditĂ©e en CD et double LP avec le soutien dâAltare Productions. Ces premiĂšres Ćuvres restent brutes, souvent rudimentaires, plus proches de lâarchive souterraine que dâune rĂ©alisation pleinement convaincante. Elles posent nĂ©anmoins les fondations : raw black metal spectral, riffs simples et directs, atmosphĂšre nocturne glaciale, voix possĂ©dĂ©e. Meme si je trouve tout ça assez brouillon.
Le vĂ©ritable tournant intervient en 2019 avec Forever Cursed (Altare Productions en collaboration avec Black Gangrene). Six titres numĂ©rotĂ©s seulement, un black metal raw, froid et tranchant, clairement nourri par la scĂšne finlandaise traditionnelle â Sargeist, Horna, Sarastus, Clandestine Blaze en tĂȘte. Les riffs gagnent en soliditĂ©, les compositions en tenue, et lâensemble dĂ©gage une noirceur majestueuse, presque triomphale dans son austĂ©ritĂ©. Sulphuric Night ne cherche ni innovation ni sophistication moderne : il creuse la puretĂ© dâun langage ancien, hostile, fermĂ© et intransigeant. Pour moi câest un petit chef dâoeuvre !

Les splits suivants confirment cette trajectoire : Death Slumbers Amidst the Ruins avec Candelabrum (2020, Altare / Black Gangrene) et le split avec Bordaâs Rope (2021, Black Gangrene). Les morceaux « To Those Who Slumber Eternally » et « Passage to the Soulâs Final Rest » accentuent une dimension funĂ©raire et mĂ©lodique tout en restant ancrĂ©s dans la tradition. En 2023, lâEP Black Metal Tyranny (Black Gangrene Productions, 7â) marque une affirmation sans Ă©quivoque : un black metal autoritaire, fier de ses racines, martial et impitoyable. Le titre lui-mĂȘme constitue un programme clair de rejet total des dĂ©rives contemporaines.
Sulphuric Night nâest pas le projet le plus original du cercle, mais il en est lâune des expressions les plus pures et les plus fidĂšles. AprĂšs des dĂ©buts inĂ©gaux typiques dâun vĂ©ritable underground, Forever Cursed impose une identitĂ© reconnaissable : un black metal bosniaque froid, nocturne, guerrier, inspirĂ© par le Nord europĂ©en traditionnel tout en restant enracinĂ© dans lâombre pesante de Sarajevo.
Dans un genre saturĂ© de poseurs, de modernistes et de suiveurs, Sulphuric Night dĂ©fend une ligne droite : celle dâun black metal europĂ©en intransigeant, anti-moderne et conscient de sa propre tyrannie esthĂ©tique. Une voix parmi les ruines qui refuse de se diluer.

Deathcircle : cercle de mort et néant suffocant.
Deathcircle est lâun des projets les plus anciens et les plus consĂ©quents du Black Plague Circle. FormĂ© Ă Sarajevo en 2012, il incarne la face la plus nue, abstraite et asphyxiante de la scĂšne bosniaque : un black metal dĂ©pouillĂ© jusquâĂ lâos, tournĂ© vers la destruction intĂ©rieure, la nĂ©gativitĂ© pure et lâeffacement progressif de toute lumiĂšre.
LĂ oĂč Obskuritatem cultive la noirceur vampyrique, Void Prayer la chute mĂ©taphysique et Sulphuric Night une fidĂ©litĂ© martiale aux racines des annĂ©es 90, Deathcircle va plus loin dans lâabstraction maladive. Il ne sâagit plus de guerre, de paganisme explicite ou de satanisme de façade, mais dâune plongĂ©e dans le vide mental, la pourriture de la conscience et le sentiment dâĂȘtre piĂ©gĂ© dans une existence condamnĂ©e.
Le projet est un duo : O., figure centrale et omniprĂ©sente de lâunderground black metal sarajĂ©vien, et Kenneth van Hardeveld, NĂ©erlandais prolifique impliquĂ© dans une trentaine de projets noise/black aux stades embryonnaires et propriĂ©taire du label The Throat. Cette collaboration illustre parfaitement le fonctionnement du rĂ©seau bosniaque : affinitĂ©s personnelles europĂ©ennes directes.
DĂšs la premiĂšre dĂ©mo In These Depths of Madness We Proclaim Thy Name (2012, Dungeon Tapes), le programme est posĂ© : folie, invocation du nĂ©ant, dissolution du sujet. Suivent le split avec Cave Ritual (2014, The Throat), The Current of Deceit (2014, deux titres de plus de vingt-quatre minutes), Unfair Relief (2017) avec le morceau Ă©loquent « De leegte van mijn bestaan » (« Le vide de mon existence »). AprĂšs une pĂ©riode plus discrĂšte, Deathcircle revient avec le split XzĂŠlthu (2021), puis Feast Upon the World of Illusions (2023, Esfinge de la Calavera), qui marque dix ans dâexistence et offre sa forme la plus aboutie : six titres dâune procession noire, crue et hallucinĂ©e.Les compilations Kollektion â Unfiltered Hauntings (2023) et Chambers of… Unfair Relief (2024, Astral Nightmare Productions) rassemblent dĂ©mos, splits et inĂ©dits, confirmant le statut du projet : moins un groupe classique quâune entitĂ© dâarchives mentales, de fragments et dâinvocations longues issues dâun cauchemar permanent.

Musicalement, Deathcircle pratique un raw black metal hypnotique, lent, rĂ©pĂ©titif et sinistre, proche du DSBM le plus Ă©touffant. Riffs circulaires qui sâenfoncent comme une vrille, batterie en marche funĂšbre, chant distant et torturĂ© : la musique ne divertit pas, elle enferme. Elle produit une transe nĂ©gative, une chambre mentale close dont on ne sort pas indemne. LâatmosphĂšre Ă©voque parfois Bethlehem dans sa capacitĂ© Ă transformer la souffrance psychique en muraille sonore oppressante.
Feast Upon the World of Illusions constitue lâentrĂ©e la plus accessible pour saisir lâampleur du projet. The Current of Deceit et Unfair Relief ramĂšnent Ă lâessence brute : longues plages hypnotiques, production crasse et sensation dâĂ©touffement total.Deathcircle reprĂ©sente le pĂŽle le plus extrĂȘme et le plus impitoyable du Black Plague Circle : une noirceur poussĂ©e jusquâĂ la limite, abstraite, difficile, hostile Ă toute forme de consolation. Dans un Sarajevo marquĂ© par les ruines ethniques, lâĂtat artificiel et lâillusion multiculturelle imposĂ©e de lâextĂ©rieur, ce projet expose la vĂ©ritĂ© la plus inconfortable : le vide intĂ©rieur europĂ©en, la fatigue civilisationnelle et la pourriture lente dâune conscience qui refuse les mensonges du monde moderne.
Une entitĂ© essentielle pour qui cherche dans le black metal autre chose quâun simple divertissement. Une vĂ©ritable exploration des tĂ©nĂšbres de lâĂąme.
Bandcamp -> https://deathcircle.bandcamp.com

Niteris : volonté noire & décomposition
Niteris surgit du Black Plague Circle comme une entitĂ© parmi les plus primitives, violentes et instables de la scĂšne sarajĂ©vienne. Raw black metal sale, strident, cauchemardesque, produit comme si la musique rampait dans des caves sans lumiĂšre, guidĂ©e par une logique de destruction pure. FidĂšle Ă lâopacitĂ© du cercle, le projet offre peu dâinformations, aucune mise en scĂšne, aucun effort de sĂ©duction. Les mĂȘmes volontĂ©s se retrouvent dâun groupe Ă lâautre, formant un rĂ©seau fermĂ© par affinitĂ©s spirituelles.
FormĂ© en 2012, Niteris frappe dâabord avec le split Collusion of Slumbering Evil aux cĂŽtĂ©s des Hollandais de Profectum Iri (Dungeon Tapes, cassette limitĂ©e Ă 66 copies). Deux titres â « Death from Above » et « Sacrifice » â posent dĂ©jĂ le ton : black metal cru, court, vicieux, dans la lignĂ©e dâAkitsa. En 2014, la dĂ©mo Our Body, His Temple (Black Gangrene Productions) enfonce le clou avec des titres explicites : « Only Death Will Set Us Free », « Through Anxiety and Depression », « Black Holes ». Le corps y est perçu comme prison, la mort comme libĂ©ration, loin de toute pitiĂ© judĂ©o-chrĂ©tienne.
Le vĂ©ritable coup de force arrive en 2019 avec le split Sepulchral Silence of Satan partagĂ© avec les Portugais dâOrdem SatĂąnica (Harvest of Death / Signal Rex). Niteris y livre « Trijumf Volje I » et « Trijumf Volje II » â « Triomphe de la VolontĂ© ». Le titre, volontairement martial et nietzschĂ©en (en hommage a Leni Riefenstahl ?). Ces deux longues piĂšces dĂ©rangent profondĂ©ment : son dense, ivre, dĂ©shumanisĂ©, guitares tordues, basse hypnotique rampante, vocaux issus dâun abĂźme paĂŻen. Câest lugubre, perturbant, organiquement hostile. Câest franchement une rĂ©ussite !

En 2020, Our Death, His Monument paraĂźt chez Black Gangrene Productions. La dĂ©mo contient quatre titres : âHeed the Call of Darknessâ, âVoices from Beyondâ, âFlesh-made Hellâ et âMemento Moriâ. On retrouve ici la logique du projet : la mort comme appel, le corps comme enfer, la mĂ©moire de la fin comme seule vĂ©ritĂ©. Cette sortie semble avoir Ă©tĂ© enregistrĂ©e dĂšs 2017 au Ritual Chamber, ce qui montre aussi la maniĂšre dont ces projets fonctionnent : loin des calendriers classiques, avec des matĂ©riaux qui circulent parfois plusieurs annĂ©es aprĂšs leur enregistrement.
En 2022, Niteris partage un split avec les Russes de ĐŃŃĐșĐŸĐșŃĐ”ŃŃ, publiĂ© chez New Era Productions et coĂ©ditĂ© avec Horrible Room. La sortie existe notamment en CD limitĂ© Ă 200 copies, avec aussi des Ă©ditions vinyle et cassette mentionnĂ©es dans certaines chroniques. Niteris y prĂ©sente deux titres, âÄeĆŸnje plamenoga srcaâ et âU sjaju olujeâ, prolongeant cette approche atonale, sinistre et dĂ©sorientante. LĂ encore, le groupe se distingue par une basse trĂšs prĂ©sente, des guitares qui semblent se tordre sur elles-mĂȘmes, et une atmosphĂšre moins martiale que maladive.
Niteris pratique un black metal de la dĂ©composition europĂ©enne : instable, strident, anti-mĂ©lodique dans le sens oĂč il refuse toute consolation. Pas de riffs faciles, pas de messages universels, seulement la volontĂ© noire, la chair comme enfer et la haine instinctive du mensonge judĂ©o-chrĂ©tien qui a empoisonnĂ© lâĂąme europĂ©enne pendant des siĂšcles.
Ce Black Metal implicite, brutal et anti-humain refuse la soumission, la pitiĂ© et lâĂ©galitarisme. Il cĂ©lĂšbre au contraire la force, la domination intĂ©rieure, le triomphe de la volontĂ© sur le dĂ©clin.
Sepulchral Silence of Satan reste la sortie la plus marquante pour entrer dans leur monde. Our Body, His Temple et Our Death, His Monument révÚlent le noyau primitif le plus cru.
Niteris est un projet recommandable sans rĂ©serve pour ceux qui cherchent un black metal authentiquement europĂ©en, paĂŻen dans lâesprit, hostile Ă la morale esclave judĂ©o-chrĂ©tienne et Ă la modernitĂ© dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e. Une lame de plus dans lâarsenal du Black Plague Circle contre le monde mourant imposĂ© depuis 1945.

Masterâs Voice : voix de lâermite, ascĂšse noire et mort de lâhomme moderne.
Masterâs Voice est le projet le plus opaque et le plus retirĂ© du Black Plague Circle. Ses membres restent dĂ©libĂ©rĂ©ment inconnus, mĂȘme au sein du rĂ©seau sarajĂ©vien. Le projet donne lâimpression dâĂ©maner dâune cave humide, dâun ermitage en ruine ou dâune cellule monastique paĂŻenne retournĂ©e Ă la sauvagerie : un black metal spectral, sec, appauvri volontairement, ritualiste et anti-social.
Les thĂ©matiques sont sans concession : isolement total, corps en dĂ©composition, spiritualitĂ© malade, quĂȘte dâune sagesse terrifiante qui ne sauve pas mais achĂšve. Rien de rĂ©dempteur, rien dâhumaniste, rien de judĂ©o-chrĂ©tien. Masterâs Voice incarne une forme dâascĂšse noire europĂ©enne, hostile Ă la pitiĂ©, au salut collectif et Ă toute forme de vie moderne dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e.
La premiĂšre trace discographique est une dĂ©mo sans titre, publiĂ©e en 2014 chez les hollandais de The Throat, au format cassette limitĂ©e Ă 50 copies. Elle contient trois titres principaux â âTo Seek Deathâ, âCrumbling Walls of a Black Templeâ et âForbidden Knowledge of a Dying Hermitâ â ainsi que des versions alternatives sur la face B. Tout est dĂ©jĂ lĂ : recherche de la mort, temple noir en ruine, connaissance interdite dâun ermite mourant. Le Black Metal de Masterâs Voice nâest pas seulement raw ; il est sec, spectral, pauvre volontairement, comme rĂ©duit Ă un cadavre sonore.
La mĂȘme annĂ©e suit le split avec Folteraar. En 2015 sort ce qui demeure le cĆur du projet : A Hermitâs Longing for Dreadful Wisdom (The Throat), une unique piĂšce de vingt-deux minutes. Une longue marche funĂšbre, rĂ©pĂ©titive, usante, vers une sagesse qui dĂ©truit lâhomme ancien pour laisser place Ă quelque chose de plus dur, de plus froid, de plus paĂŻen. En 2017, A Hermit Is Dead conclut logiquement le cycle : deux morceaux sans titre, prĂšs de trente minutes, constat dâune fin. Lâermite a trouvĂ© ce quâil cherchait. Il nâen reste que le vide.
En 2017, le projet revient avec A Hermit Is Dead, toujours chez The Throat, sous le catalogue KEEL094, au format cassette limitĂ©e Ă 50 copies. LĂ encore, la forme reste minimale : deux morceaux sans titre, pour prĂšs de trente minutes. Le titre annonce une fin logique. AprĂšs la quĂȘte de sagesse terrible, lâermite meurt. Cette sortie ressemble Ă un dernier souffle, plus quâĂ une nouvelle Ă©tape.

Une derniĂšre manifestation paraĂźt ensuite avec Live at Invicta Requiem Mass III, publiĂ© en dĂ©cembre 2018 chez Harvest of Death, en cassette limitĂ©e Ă 100 copies. Lâenregistrement provient dâune performance donnĂ©e le 2 dĂ©cembre 2017 Ă Porto, au Portugal, lors de la troisiĂšme Ă©dition dâInvicta Requiem Mass. Ce live montre que Masterâs Voice nâĂ©tait pas seulement un projet de cassette isolĂ©, mais quâil a aussi existĂ© comme prĂ©sence rituelle, rare, sur scĂšne. La mĂȘme pĂ©riode voit Ă©galement le morceau âSilence the Blasphemous Chantingâ apparaĂźtre sur la compilation Invicta Requiem Mass IV, sortie le 30 novembre 2018 chez Harvest of Death en vinyle limitĂ© Ă 100 copies.
Masterâs Voice nâest ni le plus violent ni le plus mĂ©morable au sens spectaculaire. Son importance rĂ©side dans son austĂ©ritĂ© radicale, son refus total de plaire, son caractĂšre anti-social et presque anti-humain. Riffs simples et dessĂ©chĂ©s, production pauvre, atmosphĂšre poussiĂ©reuse et oppressante : un black metal ascĂ©tique qui rejette la chair moderne, la morale esclave judĂ©o-chrĂ©tienne et lâillusion du progrĂšs. Il cĂ©lĂšbre au contraire la solitude Ă©litiste, la ruine intĂ©rieure volontaire et la mort lente comme voie vers une vĂ©ritĂ© supĂ©rieure.
Pour dĂ©couvrir Masterâs Voice, A Hermitâs Longing for Dreadful Wisdom reste lâentrĂ©e la plus reprĂ©sentative. La dĂ©mo sans titre de 2014 permet de saisir le noyau primitif, tandis que A Hermit Is Dead donne lâimpression dâun tombeau final. Ce nâest pas un projet Ă recommander en prioritĂ© Ă quelquâun qui dĂ©couvre la scĂšne bosniaque, mais il reste essentiel pour comprendre la profondeur la plus recluse du Black Plague Circle.

Vrkolak : loup-garou carpatique et tyrannie spectrale
Vrkolak occupe une place Ă part dans le Black Metal bosniaque. FormĂ© en 2015, le projet ne semble pas appartenir au Black Plague Circle, mais gravite plutĂŽt autour du collectif VIIIXIII, aux cĂŽtĂ©s dâentitĂ©s tout aussi opaques comme AiqĂ«hahirit, DrĂ€kavtrĂ©, HumnerĂ«, LlahtarĂ«, TmĂ€rrdhĂ«, VetĂ«vrakh ou VrasĂ«sinerĂ«zve.
Lâorigine exacte de ces groupes reste volontairement obscure. On ignore presque tout des line-up, des lieux dâenregistrement, et mĂȘme de leur ancrage prĂ©cis en Bosnie. Difficile de savoir sâils proviennent rĂ©ellement de Sarajevo ou dâautres villes du pays. Cette absence dâinformations renforce une opacitĂ© extrĂȘme, presque totale, et donne Ă Vrkolak une aura encore plus fermĂ©e que celle des projets dĂ©jĂ discrets du Black Plague Circle.
Vrkolak, nom du loup-garou des folklores slaves et balkaniques, incarne Ă la perfection cette figure nocturne, ni morte ni vivante, condamnĂ©e Ă chasser sous la lune. Le projet dĂ©livre un raw black metal spectral, sale, primitif et froid, imprĂ©gnĂ© dâune violence archaĂŻque. Riffs glacĂ©s, production crasseuse, chant possĂ©dĂ©, atmosphĂšre de forĂȘt noire et de cave : un style old school dĂ©but 2000 rappelant la scĂšne française des LĂ©gions Noires (Vlad Tepes, BelkĂštre, MĂŒtiilation, Torgeist), la Pologne ou lâAllemagne des premiĂšres vagues. Peu dâoriginalitĂ©, mais une efficacitĂ© brutale et une fidĂ©litĂ© salutaire Ă lâesprit originel du genre, loin des innovations modernes et des dĂ©gĂ©nĂ©rescences actuelles.
La premiĂšre sortie notable est la dĂ©mo Legion of Spectral Night (octobre 2017, Black Gangrene Productions, cassette limitĂ©e Ă 30 copies). Deux titres « Legion of Spectral Night » et « Black Blood » dĂ©diĂ©s explicitement aux LĂ©gions Noires françaises. LâallĂ©geance est claire : culte de la haine pure, du satanisme le plus intransigeant et du rejet radical de lâordre judĂ©o-chrĂ©tien.
En 2019, le split vinyle Darkness Calleth upon Us avec les Canadiens de NĂ€chtlich (Black Gangrene Productions, repressĂ© en 2020) marque une Ă©tape supĂ©rieure. Vrkolak y livre « To Rape the God of Light » et « Black Dawn Riseth » : deux longues piĂšces hypnotiques, sales et tendues qui cĂ©lĂšbrent le viol symbolique du dieu chrĂ©tien et lâavĂšnement dâune aube noire.
En 2022, Vrkolak partage un autre split, cette fois avec les Portugais de Lythany, toujours chez Black Gangrene Productions, au format 12â vinyle. Vrkolak y livre âCursed Flesh Burnsâ et âNight of Sufferingâ. Cette alliance avec un projet portugais renforce encore le lien entre la scĂšne bosniaque et le rĂ©seau Black Metal underground lusitanien, dĂ©jĂ important autour de labels comme Black Gangrene ou Altare Productions. Le projet bosniaque y poursuit sa ligne : chair maudite, nuit, souffrance, riffing spectral et atmosphĂšre de persĂ©cution.

Le premier vĂ©ritable album, Carpathian Tyranny Returns (fĂ©vrier 2024, Black Gangrene Productions, 12â), constitue le sommet actuel du projet. La rĂ©fĂ©rence directe Ă Tepes DrÄculea affirme une esthĂ©tique carpatique : sang, nuit Ă©ternelle, souverainetĂ© du mal ancien et tyrannie aristocratique contre les valeurs Ă©galitaires. Lâinfluence des LĂ©gions Noires y reste Ă©crasante, mais maĂźtrisĂ©e au service dâune vision cohĂ©rente et impitoyable.
Vrkolak dĂ©fend un black metal europĂ©en archaĂŻque, anti-moderne et anti-chrĂ©tien dans son essence mĂȘme. Il rejette la lumiĂšre, la pitiĂ© et le progrĂšs pour exalter la bĂȘte, la forĂȘt, le sang et la volontĂ© de puissance nocturne. Dans un continent qui a trahi ses racines paĂŻennes et slaves, ce projet rappelle que la vieille Europe nâest pas morte : elle rĂŽde encore, affamĂ©e, sous la forme du loup-garou.
Pour dĂ©couvrir le projet, Carpathian Tyranny Returns reste lâentrĂ©e la plus complĂšte. Legion of Spectral Night montre le noyau primitif, tandis que les splits avec NĂ€chtlich et Lythany permettent de saisir sa place dans le rĂ©seau international du Raw Black Metal. Un projet recommandable pour ceux qui cherchent encore la violence originelle et la haine sacrĂ©e contre le monde moderne.

1389 : mémoire serbe, Kosovo Polje et NSBM radical depuis Banja Luka.
1389 est une date qui hante la mĂ©moire serbe. Le 28 juin 1389, la bataille du Champ des Merles oppose la coalition serbe du prince Lazar Ă lâinvasion de lâarmĂ©e ottomane de Mourad Ier. LâĂ©vĂ©nement se solde par la mort des deux chefs et par une dĂ©faite serbe appelĂ©e Ă devenir lâun des grands mythes historiques du monde orthodoxe balkanique. Plus quâun simple fait militaire, Kosovo Polje devient une blessure fondatrice : le symbole dâun sacrifice, dâune dĂ©faite transformĂ©e en fidĂ©litĂ©, dâune mĂ©moire nationale bĂątie sur la perte.
Que VoĆŸd Jovan Pogani â Ă©galement connu sous le nom de War Jovan, et actif sous plusieurs autres alias â ait choisi cette date comme nom de son projet principal dit dĂ©jĂ quelque chose de la matiĂšre premiĂšre dans laquelle il travaille : une identitĂ© forgĂ©e dans le ressentiment historique, une mĂ©moire de la dĂ©faite transformĂ©e en carburant idĂ©ologique.
Anciennement connu sous le nom Black SS Vomit entre 2007 et 2008, le projet adopte ensuite le nom 1389 avec une clartĂ© dâintention qui ne laisse guĂšre de place Ă lâambiguĂŻtĂ©. Avec des thĂ©matiques liĂ©es au national-socialisme, Ă lâantisĂ©mitisme, Ă lâhistoire, Ă la guerre et au paganisme, le groupe sâinscrit clairement dans le champ du NSBM, sans chercher Ă masquer cette orientation. 1389 est ainsi lâun des projets NSBM les plus anciens et les plus constants de la rĂ©gion des Balkans occidentaux, opĂ©rant depuis Banja Luka, en Republika Srpska, dans un isolement revendiquĂ© vis-Ă -vis du reste de la scĂšne bosniaque.
Musicalement, Pogani revendique une influence directe dâIldjarn, le projet norvĂ©gien de Vidar Vaaer, souvent considĂ©rĂ© comme lâune des formes les plus extrĂȘmes et les plus dĂ©pouillĂ©es du Black Metal primitif. La production est volontairement bruitiste, les structures rythmiques restent aussi simples que possible, et les mĂ©lodies, lorsquâelles existent, sont rĂ©duites Ă leur expression la plus squelettique. On peut aussi percevoir certaines influences RAC, dans une veine rappelant parfois le premier Absurd, mais le rĂ©sultat reste souvent primitif, inĂ©gal et redondant, mais cette rudesse fait partie de lâesthĂ©tique : un black metal froid, hivernal, volontairement brut, au service dâune idĂ©ologie sans compromis.
La premiĂšre pĂ©riode est particuliĂšrement confuse et prolifique. DĂšs 2008, 1389 publie une sĂ©rie de dĂ©mos : Dark, Cold & Black Metal, Sin tame, Sinister Spirit of War, Worshiping the Banner of Victory, Za krv i Äast, W.O.F.L., Die Forever ou encore Unknown. Ces sorties posent les bases du projet : Black Metal raw, imagerie hivernale, rĂ©fĂ©rences guerriĂšres, paganisme slave, rejet du christianisme et discours politique extrĂȘme. Beaucoup de ces enregistrements circulent dans des tirages limitĂ©s, parfois mal documentĂ©s, ce qui participe au caractĂšre opaque du projet.

En 2009, 1389 publie plusieurs sorties plus importantes, dont Ledena pustoĆĄ, Zima et Povratak. Ledena pustoĆĄ â âDĂ©sert glacĂ©â ou âDĂ©solation glacĂ©eâ â reste lâun des titres les plus connus du projet. On y trouve un Black Metal simple, froid, direct, avec une reprise de Darkthrone, âTransilvanian Hungerâ, qui indique clairement la filiation revendiquĂ©e. Zima, âHiverâ, prolonge cette obsession pour le froid, la neige et la mort, tandis que Povratak, âRetourâ, paraĂźt en CD chez Death Cult Records. Ces trois sorties donnent Ă 1389 une premiĂšre visibilitĂ© rĂ©elle dans lâunderground, au-delĂ de la simple avalanche de dĂ©mos.
La discographie devient ensuite presque incontrĂŽlable. Entre 2010 et 2014, 1389 multiplie les splits, compilations et sorties limitĂ©es : SjeÄanja na proĆĄle zime, Ixtaukayotl / 1389 / Via Dolorosa, Right Wing Funeral, Soldiers of Aryan Freedom, Cold Winter Spirit, puis lâalbum Windhorst en 2012, publiĂ© chez Winterkalt Records. Cette pĂ©riode montre bien la logique du projet : 1389 ne construit pas une discographie classique, avec quelques albums longuement prĂ©parĂ©s, mais une masse continue de matĂ©riaux, souvent inĂ©gaux, parfois redondants, mais toujours fidĂšles Ă la mĂȘme esthĂ©tique NSBM.
En 2013 et 2014, le projet poursuit cette accumulation avec des sorties comme War Black Metal, Satanic Black Metal, Garda crnog jarca, Srpska zima, Echoes from the Past, Slavic Brotherhood, Vukovi rata ou encore Ancient Funeral Cult / 1389. Les labels changent, les formats aussi : cassettes, CD, splits internationaux, compilations. On retrouve une circulation typique du Black Metal le plus fermé : petits labels, tirages réduits, alliances idéologiques ou esthétiques, diffusion underground et absence presque totale de filtre.
La pĂ©riode rĂ©cente montre que 1389 nâa pas disparu. AprĂšs plusieurs compilations et rééditions, le projet revient avec Zloslutni Äetinari Srpske, dâabord mis en ligne en 2024, puis publiĂ© en CD limitĂ© chez Culto Solar Productions en 2025. Cette sortie est plus proprement prĂ©sentĂ©e que beaucoup dâanciens matĂ©riaux, avec une production plus lisible sans trahir le socle raw du projet. Elle montre un 1389 toujours attachĂ© Ă ses obsessions : forĂȘt, hiver, mĂ©moire serbe, spiritualitĂ© paĂŻenne, hostilitĂ© et repli identitaire. En 2025, Kristalna noÄ paraĂźt ensuite chez Old Forest Production, confirmant que le projet continue de produire dans un registre idĂ©ologique toujours aussi explicite.
Sa discographie dĂ©passe largement celle de beaucoup de groupes locaux, et son activitĂ© sur prĂšs de deux dĂ©cennies en fait une entitĂ© difficile Ă ignorer. Mais 1389 reste Ă part. GĂ©ographiquement, parce que le projet vient de Banja Luka plutĂŽt que de Sarajevo. Musicalement, parce quâil demeure enfermĂ© dans un Raw Black Metal volontairement primitif. IdĂ©ologiquement, parce que son positionnement NSBM le place dans la frange la plus radicale du genre.
Pour entrer dans 1389, il vaut mieux Ă©viter de se perdre dans la totalitĂ© des splits, dĂ©mos et compilations. Ledena pustoĆĄ, Povratak et Windhorst permettent de comprendre lâidentitĂ© du projet. Zloslutni Äetinari Srpske donne une idĂ©e plus rĂ©cente de 1389, dans une forme plus lisible. Le reste appartient Ă lâarchive militante : cassettes, splits et provocations destinĂ©es Ă ceux qui partagent la mĂȘme vision.
1389 devait Ă©galement apparaĂźtre ce mois-ci au festival Wallachian Gates, en Roumanie, aux cĂŽtĂ©s de formations comme Funeral, Ad Hominem ou Goatmoon, avant dâĂȘtre finalement retirĂ© de lâaffiche. Lâorganisation a annoncĂ© son remplacement par Kaâaper, sans que cela change vraiment la nature du constat : prĂšs de vingt ans aprĂšs ses premiĂšres dĂ©mos, 1389 reste un nom actif, sulfureux et difficile Ă contourner lorsquâon cherche Ă dresser une cartographie complĂšte du Black Metal bosniaque.
Bandcamp -> https://vjpugrpropaganda.bandcamp.com

Goat Evil : la face satanique et blasphématoire
Goat Evil est un autre projet de VoĆŸd Jovan Pogani (1389), mais il en reprĂ©sente une expression plus satanique et plus blasphĂ©matoire. VoĆŸd Jovan Pogani relĂšve presque du cas pathologique dans lâunderground balkanique. Sa fiche discographique lâassocie Ă prĂšs dâune trentaine de groupes (!!) ou projets, entre entitĂ©s principales, avatars secondaires, collaborations Ă©phĂ©mĂšres et participations de session. 1389 et Goat Evil ne sont donc que les deux faces les plus visibles dâun rĂ©seau personnel beaucoup plus vaste, fait dâalias, de dĂ©mos, de splits, de projets morts-nĂ©s et de fragments enregistrĂ©s dans une logique dâaccumulation quasi obsessionnelle.
Si 1389 constitue la facette politique et historique, Goat Evil en est la face infernale : le mĂȘme individu, le mĂȘme black metal primitif, mais une iconographie diffĂ©rente. LĂ oĂč 1389 convoque la bataille du Champ des Merles, la mĂ©moire serbe et le panthĂ©on slave, Goat Evil appelle la ChĂšvre, lâenfer, Satan et la destruction du christianisme.
Goat Evil â que Pogani partage avec dâautres musiciens locaux selon les pĂ©riodes â constitue ainsi le volet le plus ouvertement blasphĂ©matoire de son catalogue. Câest un Black Metal raw presque dĂ©nuĂ© de mĂ©lodie, portĂ© par une production crasseuse, un son volontairement primitif et une influence Ă©vidente des premiĂšres heures de Beherit, Blasphemy ou encore Bestial Summoning, mais dans une version nettement moins convaincante.
Le projet ajoute parfois des samples de films dâhorreur, dans un esprit proche de Rosemaryâs Baby ou The Omen, afin de renforcer cette imagerie satanique de sĂ©rie noire. Mais lâensemble reste trĂšs sommaire. Il nây a aucune subtilitĂ©, aucune vraie tension dramatique, aucune construction mĂ©morable. Pour ĂȘtre honnĂȘte, Goat Evil vaut davantage comme archive de lâunivers de Pogani que comme projet rĂ©ellement intĂ©ressant sur le plan musical.
La premiĂšre trace est Demo I, sortie en 2008 de maniĂšre indĂ©pendante. On y trouve dĂ©jĂ les titres âZa oganj naĆĄih predaka!â, âBloodlusted Duke of Wallachianâ et âRuins for Eternityâ. Le matĂ©riel reste embryonnaire, mais les thĂšmes sont posĂ©s : feu ancestral, imaginaire valaque, ruines, haine primitive. La mĂȘme annĂ©e, Goat Evil publie Bloodlusted Duke of Wallachia, mis en ligne en 2008 en format digital. Cette dĂ©mo reprend certains Ă©lĂ©ments de Demo I, avec cinq titres courts, dont âThe Son of New-Born Terrorâ, âRuka spasaâ, âZa oganj naĆĄih oÄeva!â, âBloodlusted Duke of Wallachiaâ et âRuins for Eternityâ. Le titre renvoie Ă©videmment Ă lâimaginaire de Vlad ÈepeÈ, trĂšs utilisĂ© dans le Black Metal, entre vampirisme, cruautĂ© et folklore carpatique.
Toujours en 2008, le projet enchaĂźne avec Drim tieter je govno, dĂ©mo indĂ©pendante limitĂ©e Ă 10 copies. Le titre, que lâon peut traduire grossiĂšrement par âDream Theater, câest de la merdeâ, montre une autre facette de Goat Evil : une provocation anti-technique, anti-progressive, presque punk dans son rejet de la virtuositĂ©. Les morceaux sont courts, absurdes, moqueurs, parfois volontairement stupides dans lâintention. On y trouve des titres comme âBanjaluÄki tru metalciâ, âCrni metal nije za svakogaâ ou âSatanisti su loĆĄiâ. Goat Evil apparaĂźt alors moins comme un projet majeur que comme un dĂ©fouloir raw, hostile Ă toute sophistication musicale.
La mĂȘme annĂ©e paraĂźt Under the Power of Sadist, encore une dĂ©mo indĂ©pendante, sortie le 10 octobre 2008. Le matĂ©riel devient un peu plus cohĂ©rent, avec des titres comme âZauvijek vjeranâ, âYour Death Comeâ, âUnder the Power of Sadistâ, âLegion Gather Hordes Under Black Cloudsâ, âFrom Ash, I Returnâ ou âSeks, Satana i crni jebeni metalâ. Tout est dit : sexe, Satan, sadisme, hordes sous les nuages, retour depuis les cendres. Goat Evil reste dans une imagerie Black Metal basique.
En 2009, Goat Evil publie Luciferian Holocaustus Supremacy chez Krieg Distro & Productions, en CD limitĂ© Ă 100 copies, avec aussi une version cassette limitĂ©e Ă 20 copies. Cette sortie marque une premiĂšre diffusion physique plus nette du projet. Les titres â âAntihriĆĄÄanska pjesmaâ, âFuck for Satanâ, âPobjedaâ, âLuciferian Holocaustus Supremacyâ, âArijevska zemljaâ, âU ime smrtiâ, âCrni umâ ou encore une reprise de Mortician, âAnnihilationâ â montrent un mĂ©lange de satanisme, dâanti-christianisme primaire, de provocation extrĂȘme et de brutalitĂ© rudimentaire. Ce nâest pas forcĂ©ment trĂšs mĂ©morableâŠ
La mĂȘme annĂ©e, Goat Evil partage le split Plamen zla avec 1389, publiĂ© en digital indĂ©pendant en 2009. Goat Evil y propose âZa Äavolaâ, tandis que 1389 livre âSahrana krstiteljaâ. Ce split agit presque comme une dĂ©claration interne : deux visages dâune mĂȘme obsession, lâun plus satanique et blasphĂ©matoire, lâautre plus marquĂ© par lâimaginaire nationaliste, historique et guerrier.

Le seul vĂ©ritable album de Goat Evil, U ime zla, en 2009 chez Ugly Cunt Records, en CD limitĂ© Ă 30 copies. Le titre signifie âAu nom du malâ. Lâalbum contient huit titres : âZa Äavolaâ, âGospodar vjeÄnostiâ, âU ime zlaâ, âPogana krv Jehovinih svjedokaâ, âLaĆŸljivi voÄa, neuka gamadâ, âNazaretske laĆŸiâ, âBolestâ et âÄavolja gozbaâ. On retrouve les mĂȘmes obsessions : Satan, rejet du christianisme, haine des tĂ©moins de JĂ©hovah, maladie, mensonge religieux et banquet diabolique. Musicalement, le projet reste trĂšs limitĂ© : riffs simples, production pauvre, chant brut, structures courtes, absence de vĂ©ritable ambition. Mais U ime zla demeure la sortie la plus complĂšte pour saisir ce que Goat Evil cherche Ă faire.
AprĂšs ce pic dâactivitĂ©, Goat Evil publie encore le single âSatanâ le 8 aoĂ»t 2009, puis la dĂ©mo Slava jarcu le 24 fĂ©vrier 2011, de maniĂšre indĂ©pendante. Le titre signifie âGloire au boucâ, ce qui rĂ©sume parfaitement lâidentitĂ© du projet. Les morceaux âUvod (religije glupih)â, âSlava jarcuâ, âPut u podzemljeâ, âMraÄno dobaâ et âZalutala stokaâ prolongent cette ligne : anti-religion, culte du bouc, descente dans le monde souterrain, Ăąge sombre, mĂ©pris du troupeau. Cette sortie clĂŽt en quelque sorte la premiĂšre pĂ©riode connue de Goat Evil.
Le projet reste ensuite longtemps silencieux, malgrĂ© une activitĂ© officiellement prolongĂ©e jusquâen 2019, avant de rĂ©apparaĂźtre plus tard avec âTale of Deathâ, single numĂ©rique indĂ©pendant publiĂ© le 3 aoĂ»t 2025 et enregistrĂ© au Balkis Studio. Cette rĂ©activation tardive montre que Goat Evil nâĂ©tait pas totalement enterrĂ©, mĂȘme si le projet semble aujourdâhui avoir cessĂ© son activitĂ©. âTale of Deathâ donne une forme plus rĂ©cente Ă cette vieille obsession : la mort, toujours, mais sans vĂ©ritable renouvellement majeur.
Musicalement, Goat Evil reste trĂšs limitĂ© : riffs rudimentaires, structures basiques, production de cave. Ce nâest pas fin, ce nâest pas raffinĂ©, et souvent franchement mĂ©diocre sur le plan artistique. Mais ce nâest pas le propos. Goat Evil est un dĂ©fouloir brut, une arme de profanation dirigĂ©e contre le christianisme et la modernitĂ© quâil a enfantĂ©e. Un projet de haine sacrĂ©e, de bouc, de sang et de ruines, typique dâune certaine frange radicale du black metal europĂ©en qui refuse toute repentance et toute soumission aux valeurs du NazarĂ©en.
Bandcamp -> https://rawbmugr.bandcamp.com
Ainsi sâachĂšve cette premiĂšre plongĂ©e dans la scĂšne Black Metal bosniaque. Si ce nouveau format vous plaĂźt, nâhĂ©sitez pas Ă le faire savoir sur Telegram ou sur la page Facebook. Merci Ă tous pour votre soutien. La playlist complĂšte est disponible sur le canal Telegram de LumiĂšre Mourante, pour prolonger lâimmersion dans les tĂ©nĂšbres balkaniques : https://t.me/LumiereMourante


