🇼đŸ‡č Entretien avec H. Ć krat de Blutsauger

Blutsauger est encore un groupe jeune, mais son univers apparaĂźt dĂ©jĂ  clairement dĂ©fini : black metal cru, imagerie vampirique, apocalypse nuclĂ©aire, violence frontaliĂšre, hĂ©ritage centre-europĂ©en et refus du monde moderne. Originaire de Gorizia, dans le nord-est italien, le groupe Ă©volue dans une zone gĂ©ographique chargĂ©e d’histoire, entre monde latin, espace slave et anciennes ombres austro-hongroises. Avec Path of the Bleeding Dead, Blutsauger posait les bases d’un black metal primitif, court et venimeux. Avec Nocturnal Blood Tyrants, sorti chez De Tenebrarum Principio / ATMF, le groupe affirme une identitĂ© plus structurĂ©e, sans perdre son style.

Pour LumiĂšre Mourante, il Ă©tait donc naturel d’interroger H. Ć krat afin de revenir sur les origines du projet, son rapport au territoire, ses thĂšmes vampiriques et apocalyptiques, son esthĂ©tique musicale et sa vision du black metal.

1. De Nuclear Aggressor Ă  Blutsauger

Blutsauger apparaßt aprÚs ton expérience avec Nuclear Aggressor, un groupe davantage lié au Thrash Metal. Pourtant, avec Blutsauger, on perçoit une rupture nette : le projet semble aller vers quelque chose de plus noir, plus primitif, plus hostile, avec une dimension apocalyptique et vampirique beaucoup plus marquée.

Pourquoi as-tu ressenti le besoin de crĂ©er Blutsauger ? Comment es-tu entrĂ© en contact avec le Black Metal Ă  l’origine ? Et qu’est-ce que ce nouveau projet te permettait d’exprimer que Nuclear Aggressor ne permettait plus ?

– J’ai créé Blutsauger principalement comme un exutoire personnel. J’ai dissous Nuclear Aggressor en aoĂ»t 2020 parce que, musicalement, j’étais arrivĂ© dans une impasse ; en 2019, je suis tombĂ© dans une crise de composition dĂ©vastatrice et, ne recevant aucune aide en ce sens de la part des autres membres, j’ai aussi perdu la motivation de continuer le groupe. Il y a Ă©galement eu des problĂšmes de line-up : nous avons dĂ» changer trois fois de batteur en deux ans.

AprĂšs la dissolution de Nuclear Aggressor, je me suis concentrĂ© sur les autres projets dont je faisais partie, Aganis et Akroterion, qui s’en Ă©loignent beaucoup sur le plan stylistique.

Puis, en 2021, en pleine pandĂ©mie, j’ai ressenti le besoin de revenir Ă  certaines sonoritĂ©s, Ă  la violence sans compromis du Thrash, mais en donnant libre cours Ă  toutes mes influences majeures, qui viennent justement du Black Metal. J’ai commencĂ© Ă  composer les premiers morceaux sans me fixer de limites et sans trop rĂ©flĂ©chir Ă  ce que j’étais en train de faire ; tout a Ă©tĂ© trĂšs instinctif.

Je me souviens que je traversais une pĂ©riode de frustration et que j’avais beaucoup de colĂšre refoulĂ©e. Blutsauger m’a permis d’évacuer tout cela et de m’exprimer librement. De plus, Ă©tant l’unique membre, je n’ai pas eu Ă  faire de compromis, contrairement Ă  ce qui se passait auparavant.

Il faut aussi prendre en compte mon ancienne implication dans Azrath XI, un groupe de Death/Black Metal dont j’ai Ă©tĂ© cofondateur en 2007 et avec lequel j’ai jouĂ© jusqu’en 2010. Le style Ă©tait trĂšs diffĂ©rent de celui de Blutsauger, mais certains Ă©lĂ©ments m’ont suivi, comme par exemple l’interlude « Path Of The Bleeding Dead », que j’avais justement composĂ© durant cette pĂ©riode.

2. Le nom Blutsauger, l’allemand et la figure du vampire

Le nom Blutsauger est immĂ©diatement Ă©vocateur. Il signifie littĂ©ralement “suceur de sang” en allemand, mais il renvoie aussi Ă  quelque chose de parasitaire, nocturne, prĂ©dateur. Pour un groupe italien, ce choix linguistique crĂ©e dĂ©jĂ  une distance avec l’imaginaire mĂ©diterranĂ©en classique et ouvre vers une Europe centrale plus froide, plus funĂšbre. De plus, l’allemand apparaĂźt aussi dans certains textes du groupe.

Dans votre univers, le vampire ne semble pas ĂȘtre une figure romantique ou aristocratique : il apparaĂźt plutĂŽt bestial, cadavĂ©rique, violent, presque comme un survivant d’un monde dĂ©truit.

Pourquoi as-tu choisi ce nom allemand ? Parles-tu aussi allemand, ou utilises-tu cette langue pour sa force sonore et symbolique ? Et que reprĂ©sente exactement la figure du vampire dans l’univers de Blutsauger ?

– J’ai trouvĂ© le nom Blutsauger quelques annĂ©es auparavant, en feuilletant un bestiaire de crĂ©atures mythologiques europĂ©ennes, et il m’a immĂ©diatement frappĂ©, aussi bien pour sa sonoritĂ© que pour la figure qu’il reprĂ©sente. Le Blutsauger est justement un vampire allemand, dont l’origine est pourtant balkanique, trĂšs proche du Nosferatu traditionnel.

Quand j’ai commencĂ© le projet, ce choix s’est imposĂ© de maniĂšre trĂšs instinctive et naturelle. Personnellement, je me sens beaucoup plus liĂ© Ă  mes origines mittel-europĂ©ennes, mĂȘme si mes papiers indiquent que je suis italien. Je ne parle pas allemand au quotidien, mais j’ai voulu l’utiliser Ă  la fois pour mettre en valeur certains passages et comme hommage Ă  mes origines. Je trouve cette langue trĂšs macabre et archaĂŻque sur le plan sonore, pour ainsi dire ; elle s’adapte beaucoup mieux Ă  la description de certaines situations.

En plus, cela contribue Ă  rendre le projet beaucoup moins inclusif ; le Black Metal ne peut pas et ne doit pas ĂȘtre inclusif.

Certains ont pensĂ© que j’utilisais l’allemand pour des raisons “politiques”, mais je peux assurer qu’il n’y a rien de politique dans Blutsauger.

En ce qui concerne la figure du vampire, je dĂ©teste personnellement sa version romantique et aristocratique ; je prĂ©fĂšre de loin sa forme bestiale. Quand j’ai commencĂ© ce projet, en rĂ©flĂ©chissant aux thĂšmes Ă  utiliser dans les textes, j’ai dĂ©cidĂ© de me concentrer sur la part la plus obscure et sauvage de l’ñme humaine, celle qui Ă©merge en l’absence de rĂšgles, de lois et de morale.

En mĂ©taphorisant tout cela, on obtient la figure du vampire : le prĂ©dateur, celui qui veut prĂ©valoir et dominer, mais aussi le mal qui consume et qui te rend esclave de toi-mĂȘme.

3. Hörske, les musiciens live et la dimension collective du groupe

Blutsauger semble au dĂ©part trĂšs liĂ© Ă  ta vision personnelle, mais le groupe ne se limite pas seulement Ă  toi. On retrouve aussi Hörske Ă  la guitare, qui apporte une seconde prĂ©sence instrumentale, et j’ai vu que sur scĂšne vous ĂȘtes Ă©galement accompagnĂ©s par une batteuse et un autre musicien live. Cela donne Ă  Blutsauger une dimension plus collective, surtout en concert.

Peux-tu nous prĂ©senter Hörske et les musiciens qui vous accompagnent en live ? Quel est leur background musical, comment les as-tu rencontrĂ©s, et qu’apportent-ils Ă  l’identitĂ© de Blutsauger sur scĂšne ? Avez-vous dĂ©jĂ  fait beaucoup de concerts ensemble ?

– Exactement. Hörske est une machine Ă  riffs, en plus d’ĂȘtre un trĂšs grand ami de longue date. Il y a quelques annĂ©es, alors qu’il venait tout juste de commencer Ă  jouer de la guitare, il m’a fait Ă©couter quelques riffs qu’il avait composĂ©s, et j’ai immĂ©diatement pensĂ© Ă  l’impliquer dans Blutsauger.

Malheureusement, il n’est pas encore techniquement prĂȘt Ă  jouer sur scĂšne, mais sa prĂ©sence dans la partie composition est fondamentale. Son style est lĂ©gĂšrement diffĂ©rent du mien, ce qui aide Ă  rendre la partie musicale plus variĂ©e.

En live, en revanche, je suis accompagnĂ© par deux musiciens de session, eux aussi deux amis de longue date : Manuel Scapinello Ă  la guitare et Giulia Zuliani Ă  la batterie, dĂ©jĂ  connus comme membres de Solfar et UnviĂąr. Manuel, entre autres choses, s’affirme de plus en plus comme illustrateur ; il a un grand talent et je suis sĂ»r qu’il ira loin aussi dans ce domaine.

Au dĂ©part, Blutsauger devait ĂȘtre un projet strictement “studio”, comme une voix venue de l’intĂ©rieur d’une tombe. Puis une proposition de concert est arrivĂ©e, et j’ai commencĂ© Ă  chercher des musiciens pour m’accompagner sur scĂšne. Manuel et Giulia ont tout de suite acceptĂ© avec enthousiasme, et je dirais que je n’aurais pas pu avoir de meilleurs collaborateurs qu’eux, aussi bien pour l’attitude que pour la cohĂ©sion qui existe entre nous. Pour moi, ils sont comme des frĂšres.

Ils sont tous les deux extrĂȘmement professionnels, trĂšs solides techniquement, et ils ont une grande passion pour la musique. DĂ©vastateurs. En plus, nous nous soutenons mutuellement dans nos projets respectifs ; il y a un vrai sens de la participation.

4. Gorizia, la frontiĂšre slovĂšne et l’identitĂ© frontaliĂšre

Blutsauger vient de Gorizia, ville-frontiĂšre entre l’Italie et la SlovĂ©nie, longtemps sĂ©parĂ©e de Nova Gorica par la frontiĂšre. Cette rĂ©gion porte une mĂ©moire particuliĂšre : monde italien, monde slave, hĂ©ritage austro-hongrois, frontiĂšres dĂ©placĂ©es, guerres et identitĂ©s superposĂ©es. Dans l’imaginaire de Blutsauger, on perçoit aussi une orientation plus froide, plus centre-europĂ©enne, presque balkanique ou carpatique, loin d’une Italie mĂ©diterranĂ©enne classique.

Ton pseudonyme, Ć krat, semble d’ailleurs renvoyer au slovĂšne, oĂč le mot dĂ©signe un lutin, un gnome ou une crĂ©ature du folklore populaire. Cela ajoute encore une dimension frontaliĂšre, linguistique et folklorique Ă  l’identitĂ© du groupe.

Quelles sont tes origines familiales et culturelles ? Comment se passe aujourd’hui la cohabitation entre Italiens et SlovĂšnes Ă  Gorizia ? Ton pseudonyme Ć krat a-t-il un lien avec cette culture slovĂšne ou avec le folklore local ? Et cette histoire de frontiĂšre influence-t-elle l’identitĂ© de Blutsauger ?

– Comme je l’ai Ă©voquĂ© prĂ©cĂ©demment, je suis mittel-europĂ©en et frioulan, culturellement comme gĂ©nĂ©alogiquement. Vivre sur une terre de frontiĂšre influence forcĂ©ment beaucoup ma mentalitĂ©, mon identitĂ© et, par consĂ©quent, ce que j’exprime Ă  travers la musique.

Je n’ai pas envie de gĂ©nĂ©raliser sur la question de la cohabitation ; je parle seulement Ă  partir de mon expĂ©rience. Personnellement, j’ai plusieurs amis slovĂšnes et je me suis toujours senti Ă  l’aise en jouant de l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre, beaucoup plus qu’en Italie.

Le pseudonyme vient lui aussi d’une crĂ©ature du folklore local, entre l’Italie et la SlovĂ©nie. En slovĂšne, cela signifie justement “gnome” ou “nain”, mais on peut aussi le retrouver dans d’autres cultures, par exemple dans la culture germanique. Il semble mĂȘme que son Ă©tymologie soit Ă  chercher dans le vieux norrois. C’est un sujet long et complexe.

J’ai choisi ce pseudonyme Ă  la fois pour mes origines et pour une sorte de “coĂŻncidence de facteurs”. Mon vrai prĂ©nom, Elvis, vient du vieux norrois Alvis, qui signifie “sage”. Dans la mythologie scandinave, Alvis est un nain qui voulait Ă©pouser une fille du dieu Thor.

5. Les foibe et la mémoire noire de la frontiÚre orientale

Le nord-est italien reste marquĂ© par la mĂ©moire des foibe, massacres commis par les communistes contre les Italiens Ă  la fin de la guerre et dans l’aprĂšs-guerre. Pour un groupe venant de Gorizia, cette mĂ©moire de la frontiĂšre, des gouffres et de la terreur politique semble difficile Ă  ignorer. Plus largement, cette histoire donne au territoire une profondeur tragique, oĂč la gĂ©ographie elle-mĂȘme semble liĂ©e Ă  la disparition, Ă  l’ensevelissement et Ă  la violence politique.

Les foibe et cette mĂ©moire des massacres communistes font-elles partie, mĂȘme indirectement, de l’arriĂšre-plan mental de Blutsauger ?

Cela n’en fait pas directement partie, car cette tragĂ©die n’est que l’une des nombreuses qui ont eu lieu par ici. Pour moi, elles sont toutes Ă©galement importantes en ce qui concerne l’identitĂ© du territoire.

MĂȘme en se concentrant seulement sur les cent ou cent vingt derniĂšres annĂ©es, il s’est passĂ© toutes sortes de choses : Ă  commencer par l’invasion italienne de la PremiĂšre Guerre mondiale, l’italianisation forcĂ©e de l’aprĂšs-guerre, les massacres politiques
 Tout compte, mais aucun de ces Ă©vĂ©nements ne prĂ©vaut sur les autres. Tout fait partie d’un unicum culturel.

On peut relier cela au concept principal de Blutsauger : cette part bestiale et obscure de l’ñme humaine, la volontĂ© de prĂ©valoir et de dominer. Mais il n’y a aucune rĂ©fĂ©rence directe Ă  des Ă©vĂ©nements historiques prĂ©cis.

6. Le Black Metal comme refus du monde moderne

Je ne vais pas te cacher que, pour moi, le monde actuel ressemble assez peu au monde idĂ©al que l’on nous avait promis aprĂšs la Seconde Guerre mondiale. DerriĂšre les discours sur le progrĂšs, la paix, les droits de l’homme et la prospĂ©ritĂ© universelle, on voit plutĂŽt un monde profondĂ©ment infĂąme, dĂ©racinĂ©, marchandisĂ© et dĂ©cadent. Dans ce contexte, j’ai tendance Ă  considĂ©rer le Black Metal comme quelque chose de plus qu’une simple musique : une forme de refus, une nĂ©gation active des valeurs dominantes, en particulier de l’hĂ©ritage judĂ©o-chrĂ©tien et de la morale humaniste moderne.

Tu as toi-mĂȘme dĂ©fini le Black Metal comme l’antithĂšse du monde moderne. C’est une idĂ©e forte, parce qu’elle replace le Black Metal non seulement comme un style musical, mais comme une posture spirituelle, esthĂ©tique et existentielle.

Peux-tu dĂ©velopper cette idĂ©e ? Qu’est-ce que le Black Metal doit encore refuser aujourd’hui ? Et peut-il encore ĂȘtre une vraie force d’opposition dans un monde qui rĂ©cupĂšre presque tout ?

– Avant tout, puisqu’il s’agit d’une attitude exprimĂ©e principalement Ă  travers la musique, il doit refuser la modernitĂ© dans le domaine musical. Je vois beaucoup de groupes occupĂ©s Ă  rendre leur proposition agrĂ©able aux gens, y compris au public metal gĂ©nĂ©raliste, en rendant le son plus moderne et plus sĂ©duisant, ou bien en mettant en scĂšne des spectacles carnavalesques et ridicules. Alors qu’en rĂ©alitĂ©, dans le Black Metal, il faudrait faire exactement l’inverse : c’est l’auditeur qui doit s’en approcher ; sinon, il peut trĂšs bien Ă©couter autre chose.

Il y a quelques jours Ă  peine, j’ai Ă©coutĂ© un morceau d’un groupe italien, que je ne veux pas nommer, et je me suis vraiment Ă©nervĂ© en entendant ce mixage moderne, avec des sons propres, des guitares Ă©crasĂ©es par la basse et la batterie, et une voix sĂšche et agaçante. Ça, ce n’est pas du Black Metal, mĂȘme s’ils le vendent comme tel. C’est du marketing.

Il ne suffit pas de mettre quelques hurlements, un blast beat Ă  280 bpm et des guitares bourdonnantes pour faire du Black Metal ; s’il n’y a pas la bonne attitude, c’est le nĂ©ant cosmique. Je ne dis pas qu’il ne doit pas y avoir d’évolution dans le genre, ni qu’en 2026 il faut faire des disques comme on les faisait en 1996, mais il ne faut pas non plus faire des compromis simplement pour vendre quelques CD ou quelques t-shirts de plus.

Et ne parlons mĂȘme pas des thĂ©matiques des textes, qui deviennent de plus en plus inoffensives, stĂ©riles et inutiles. Il y a aussi ceux qui utilisent volontairement des thĂšmes “controversĂ©s” pour crĂ©er une sorte d’“effet choc”, et pour moi c’est tout aussi pĂ©nible. Des poseurs.

En second lieu, il doit y avoir un refus de certains systĂšmes et comportements “promotionnels” modernes, utilisĂ©s aussi dans des genres musicaux beaucoup plus commerciaux. Je fais rĂ©fĂ©rence Ă  l’usage immodĂ©rĂ© des rĂ©seaux sociaux, aux courtes vidĂ©os oĂč des idiots braillent : “Salut les gars, notre nouveau single est sorti, allez vite l’écouter !”, Ă  l’utilisation de cette maudite IA
 Au fond, tout cela aussi, ce sont des compromis destinĂ©s Ă  vendre quelques copies de plus, et personnellement je ne les accepte pas, catĂ©goriquement.

Un groupe de Black Metal — et mĂȘme, plus largement, un groupe de Metal de n’importe quel sous-genre — ne peut pas et ne doit pas, Ă  mon avis, se plier Ă  certaines rĂšgles, Ă  certaines logiques de marchĂ©. Il doit rester cohĂ©rent et fidĂšle uniquement Ă  lui-mĂȘme.

7. Influences musicales et refus du simple Black/Thrash

Avec ton background dans un groupe Thrash Metal, on aurait pu s’attendre Ă  ce que Blutsauger Ă©volue dans un registre plus Black/Thrash, quelque part entre Aura Noir, Deströyer 666 ou Abigail. Mais ce n’est pas vraiment le cas. Blutsauger propose plutĂŽt un Black Metal violent, primitif, froid et direct, qui me semble davantage influencĂ© par Marduk, MĂŒtiilation ou encore les premiers Gorgoroth. C’est assez surprenant pour un groupe italien, oĂč l’on retrouve souvent d’autres traditions : occultisme, atmosphĂšres plus mĂ©diterranĂ©ennes, symphonisme sombre ou hĂ©ritage Death/Thrash.

Quelles sont les principales influences de Blutsauger ? As-tu consciemment voulu Ă©viter une approche trop Black/Thrash ? Et comment vois-tu l’évolution future du style du groupe ?

– Les groupes que tu as citĂ©s font clairement partie de mes influences principales ; je parle de Marduk et Gorgoroth, qui comptent parmi les groupes qui m’ont le plus rapprochĂ© du Black Metal, avec Impaled Nazarene. Je pourrais aussi citer Urgehal, Horna, Behexen, mais aussi Sodom, Absu, Destruction, Kreator
 et tous ces groupes qui font partie de ma jeunesse artistique.

Mais s’il y a un groupe qui m’a Ă©normĂ©ment influencĂ© dans l’attitude, dans la maniĂšre d’écrire les textes, et mĂȘme dans mon son de basse, ce sont les MANOWAR. Je ne parle Ă©videmment pas des Ă©pĂ©es, des muscles huilĂ©s et des slips en fourrure ; ça, c’est un dĂ©corum qui n’appartient qu’à eux.

En ce qui concerne l’approche, comme je le disais avant, tout a Ă©tĂ© trĂšs instinctif et naturel. Je suis parti de quelques riffs que j’avais de cĂŽtĂ© et je les ai dĂ©veloppĂ©s, trĂšs simplement. La seule chose qui est restĂ©e de Nuclear Aggressor, c’est l’attitude violente et sans compromis : pas de fioritures, pas d’embellissements gratuits.

“ZĂ©ro technique, seulement l’impact”, comme disait quelqu’un de plus sage que moi.

Je me suis limité à faire sortir de moi toute ma part la plus perverse, chaotique et nihiliste, en la déversant dans la musique, en me foutant complÚtement de toute limite artistique ou technique.

Quant Ă  l’évolution future, je la vois dĂ©jĂ  maintenant avec les nouveaux morceaux que nous sommes en train de composer pour le deuxiĂšme album : une approche toujours violente et sans compromis, mais avec un peu plus d’attention portĂ©e Ă  l’atmosphĂšre, sombre et tombale. Dans tous les cas, je le rĂ©pĂšte, je ne me fixe aucune limite artistique ; je m’exprime avec sincĂ©ritĂ©, et c’est le plus important.

8. Path of the Bleeding Dead : la premiĂšre morsure

Votre premiĂšre dĂ©mo, Path of the Bleeding Dead, Ă©tait courte, primitive, trĂšs violente, presque comme une premiĂšre morsure. Elle avait quelque chose de brut, d’instinctif, de directement venimeux, comme si Blutsauger apparaissait dĂ©jĂ  entiĂšrement formĂ© dans son intention.

Comment regardes-tu cette sortie aujourd’hui ? Était-ce seulement une premiĂšre dĂ©mo, ou dĂ©jĂ  une vĂ©ritable dĂ©claration d’intention ?

– Personnellement, j’adore Path
 et j’y suis trĂšs attachĂ©, parce qu’en plus d’avoir Ă©tĂ© la premiĂšre crĂ©ation pour ce projet, c’était aussi la premiĂšre fois que je m’occupais de toute la production, mixage et mastering inclus, Ă  l’exception de l’enregistrement de la batterie. J’en suis trĂšs fier, et c’est aussi pour cette raison que nous avons voulu le rééditer rĂ©cemment, en l’enrichissant avec deux titres bonus enregistrĂ©s lors de notre premier concert.

Je peux dire que c’était les deux Ă  la fois. D’un cĂŽtĂ©, une dĂ©mo pour “tester le terrain”, pour comprendre ce que j’étais capable de faire. De l’autre, une dĂ©claration d’intention pour dĂ©montrer qu’une certaine approche du Black Metal — raw, violente et primitive — Ă©tait encore possible, en opposition Ă  certains modernismes trĂšs Ă  la mode, qui n’ont apportĂ© que stĂ©rilitĂ© et faiblesse au genre, comme je l’ai dit prĂ©cĂ©demment.

9. Nocturnal Blood Tyrants : de la démo au premier album

Avec Nocturnal Blood Tyrants, Blutsauger semble conserver la mĂȘme brutalitĂ©, mais avec une Ă©criture plus structurĂ©e, plus efficace, plus maĂźtrisĂ©e. Le groupe reste raw, mais l’album donne l’impression d’une vision plus complĂšte et plus affirmĂ©e.

Qu’avez-vous voulu approfondir ou amĂ©liorer par rapport Ă  Path of the Bleeding Dead ?

– Je considĂšre Nocturnal
 comme la continuation naturelle de la dĂ©mo, aussi bien sur le plan musical qu’en ce qui concerne certaines thĂ©matiques abordĂ©es dans Path
, que j’ai ensuite reprises et approfondies dans l’album. Au niveau de la production, il n’y a pas beaucoup de diffĂ©rence entre les deux disques.

10. La réception underground de Nocturnal Blood Tyrants

J’ai lu plusieurs chroniques positives de Nocturnal Blood Tyrants, notamment dans des webzines anglophones spĂ©cialisĂ©s. J’ai l’impression que l’album a Ă©tĂ© plutĂŽt bien reçu dans une partie de l’underground, surtout par ceux qui restent attachĂ©s Ă  un Black Metal raw, violent et archaĂŻque. En France, en revanche, je n’ai presque rien vu sur Blutsauger pour le moment. Il faudra donc que LumiĂšre Mourante fasse un peu parler de vous ici.

Comment as-tu vĂ©cu la rĂ©ception de Nocturnal Blood Tyrants jusqu’à prĂ©sent ? As-tu reçu des retours intĂ©ressants de l’étranger, venant de webzines, de labels, de groupes ou d’activistes underground ? Et est-ce important pour toi que Blutsauger commence Ă  sortir du seul cadre italien ?

– Je suis extrĂȘmement content de la maniĂšre dont Nocturnal
 a Ă©tĂ© accueilli, aussi bien par les auditeurs que par les professionnels du milieu. À vrai dire, je ne m’attendais pas Ă  recevoir autant d’éloges. Un Ă©norme travail de promotion a Ă©tĂ© fait, et pour cela je dois seulement remercier ATMF / De Tenebrarum Principio. La publication sur la chaĂźne YouTube Black Metal Promotion nous a Ă©galement Ă©normĂ©ment aidĂ©s.

Pour moi, sortir du contexte italien est vital, surtout en ce qui concerne le live. En fait, je pourrais mĂȘme te dire que nous sommes presque plus connus Ă  l’étranger qu’en Italie !

11. La pochette de Warhead Art

La pochette de Nocturnal Blood Tyrants a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e par Warhead Art, alias Konstantyn Kopacz, artiste ukrainien trĂšs actif dans la scĂšne Metal extrĂȘme. Son style, entre hĂ©raldique, guerre, mĂ©diĂ©valisme et brutalitĂ© visuelle, semble parfaitement adaptĂ© Ă  l’univers de Blutsauger.

Comment est nĂ©e cette collaboration, et Ă  quel point Ă©tait-il important pour vous que l’artwork transmette immĂ©diatement une idĂ©e de violence, d’obscuritĂ© et de domination nocturne ?

– Tu as visĂ© juste : nous avons choisi l’artwork de Warhead Art prĂ©cisĂ©ment parce que son style s’adapte parfaitement Ă  la musique, ce que je considĂšre comme trĂšs important.

LĂ  encore, les choses se sont faites de maniĂšre trĂšs simple et instinctive. J’ai vu le dessin en vente sur la page Facebook de Warhead Art et j’ai immĂ©diatement pensĂ© : “la voilĂ , c’est elle qui doit ĂȘtre la pochette de Nocturnal
”. J’ai aussitĂŽt contactĂ© Konstantyn pour l’acheter.

J’aimerais beaucoup collaborer de nouveau avec lui pour la pochette du deuxiĂšme disque, afin de crĂ©er une sorte de continuitĂ© pour les albums long format.

12. Ukraine, guerre européenne et imaginaire apocalyptique

Le fait que Warhead Art soit ukrainien donne aussi une rĂ©sonance particuliĂšre Ă  cette collaboration. Depuis l’invasion russe de 2022, l’Ukraine est redevenue l’un des centres tragiques de la guerre europĂ©enne contemporaine, avec son cortĂšge de ruines, de violence, de nationalitĂ©, de survie et de brutalisation du rĂ©el.

Le conflit ukrainien a-t-il modifiĂ©, mĂȘme indirectement, votre perception de l’Europe actuelle, de la guerre et de l’imaginaire apocalyptique qui traverse Blutsauger ?

– Non, je ne crois pas que cela ait eu une quelconque influence sur l’imaginaire. Évidemment, cela en a eu une sur le plan “rĂ©el”, c’est inĂ©vitable.

13. De Tenebrarum Principio / ATMF et l’ancrage dans le nord-est italien

La signature avec De Tenebrarum Principio / ATMF donne Ă  Nocturnal Blood Tyrants un cadre trĂšs cohĂ©rent. Le label possĂšde une image sombre, underground, mais aussi sĂ©rieuse dans son travail de diffusion du Black Metal italien et international. De plus, ATMF est basĂ© Ă  Trieste, donc pas trĂšs loin de Gorizia, dans ce mĂȘme nord-est italien marquĂ© par les frontiĂšres, les mĂ©moires complexes et une certaine ouverture vers l’Europe centrale.

Comment est nĂ©e cette collaboration avec De Tenebrarum Principio / ATMF ? Connaissais-tu dĂ©jĂ  le label avant la signature ? Et cette proximitĂ© gĂ©ographique avec Trieste a-t-elle jouĂ© un rĂŽle, mĂȘme seulement symbolique, dans votre collaboration ?

– Je connaissais dĂ©jĂ  bien ATMF, ainsi que son boss, Diego, depuis plusieurs annĂ©es. C’est lui qui m’a proposĂ© le fameux premier concert de Blutsauger, en ouverture de Whiskey Ritual et Black Ancestry. DĂ©jĂ  juste aprĂšs la prestation, il a manifestĂ© beaucoup d’intĂ©rĂȘt pour le projet, et on commençait dĂ©jĂ  Ă  Ă©voquer un possible futur album.

Deux ans plus tard, cela s’est concrĂ©tisĂ© avec la sortie de Nocturnal
.

La proximitĂ© gĂ©ographique joue un rĂŽle important, parce qu’il est beaucoup plus facile de se rencontrer pour discuter ; c’est fondamental pour pouvoir faire avancer le projet. De plus, nous nous comprenons trĂšs bien, nous avons la mĂȘme mentalitĂ©.

14. La scĂšne Black Metal italienne actuelle

La scĂšne italienne a toujours Ă©tĂ© trĂšs diverse : occultisme, Black Metal traditionnel, approches plus expĂ©rimentales, paganisme, radicalitĂ©, hĂ©ritage Death/Thrash. Pour moi, c’est mĂȘme l’une des scĂšnes Black Metal les plus sous-estimĂ©es d’Europe. On ne va pas se mentir : elle est extrĂȘmement active, avec des groupes anciens comme Opera IX, Mortuary Drape ou Spite Extreme Wing, mais aussi des formations plus rĂ©centes comme Morcolac, Black Raptus ou Heathen Lifecode. Sans compter les nombreux concerts, notamment dans la rĂ©gion de Milan, et un rĂ©seau de labels trĂšs vivant.

Comment vois-tu la scĂšne Black Metal italienne actuelle ? Quels sont, selon toi, les groupes italiens de rĂ©fĂ©rence ? Et parmi les formations actuelles, lesquelles Ă©coutes-tu ou suis-tu avec intĂ©rĂȘt ?

– Je vois la scĂšne italienne d’assez loin. Je ne frĂ©quente plus certains milieux depuis des annĂ©es, aussi bien pour des raisons de distance gĂ©ographique que pour des divergences d’attitude.

J’apprĂ©cie quelques groupes italiens, y compris actuels, mais dans l’ensemble je vois beaucoup de vacarme, beaucoup de proclamations, mais peu de substance. Et trop, beaucoup trop de poseurs.

Parmi les groupes, en restant dans le Black Metal, j’aimais Ă©normĂ©ment Malfeitor, Spite Extreme Wing, Absentia Lunae, mais aussi UnviĂąr, Solfar, Malvento, Near et Black Faith.

15. La scùne Black Metal française vue d’Italie

Parlons un peu de la scĂšne française. Elle a souvent une mauvaise rĂ©putation, parfois pour des raisons musicales, parfois pour des raisons idĂ©ologiques, parfois aussi parce qu’elle a toujours cultivĂ© une certaine marginalitĂ© et une forte dimension provocatrice. Pourtant, selon moi, on ne peut pas Ă©crire sĂ©rieusement l’histoire du Black Metal europĂ©en sans citer certains groupes français comme MĂŒtiilation, Seigneur Voland, Ad Hominem, Peste Noire, mais aussi toute une constellation de projets plus underground.

Connais-tu la scĂšne Black Metal française ? Quels sont les groupes français que tu as le plus Ă©coutĂ©s ou qui t’ont le plus marquĂ© ? Et comment vois-tu la place de la France sur la carte internationale du Black Metal ?

– Bien sĂ»r, je connais et j’apprĂ©cie Ă©normĂ©ment plusieurs groupes français. En plus de ceux que tu as citĂ©s, je peux nommer Aosoth, Arkhon Infaustus, Deathspell Omega, Antaeus, Reverence, Blut Aus Nord
 mais surtout Nocturnal Depression : Lord Lokhraed est un ami. Je collabore depuis dĂ©jĂ  quelques annĂ©es Ă  son projet Grim Landscape ; c’est moi qui ai enregistrĂ© les parties de basse sur le dernier disque, On This Day, We Fight, sorti en 2023.

Selon moi, le Black Metal français possĂšde une identitĂ© trĂšs forte et trĂšs reconnaissable sur le plan sonore, et je pense que c’est quelque chose de bien plus important que beaucoup d’autres aspects.

16. Black Metal, culture et instinct

Le Black Metal peut ĂȘtre vĂ©cu de diffĂ©rentes maniĂšres. Pour certains, il reste avant tout une musique extrĂȘme, instinctive, viscĂ©rale. Pour d’autres, il devient aussi une porte d’entrĂ©e vers des rĂ©fĂ©rences plus larges : histoire, philosophie, littĂ©rature, occultisme, politique, spiritualitĂ©, cinĂ©ma ou visions du monde plus radicales. Toutes ces approches peuvent coexister, et il n’est pas nĂ©cessaire de transformer chaque groupe en manifeste intellectuel pour qu’il soit lĂ©gitime.

Dans ton parcours personnel, le Black Metal t’a-t-il conduit vers certaines lectures, certains films, certaines idĂ©es ou certains Ă©vĂ©nements historiques ? Ou est-ce avant tout pour toi une expression musicale, instinctive et intĂ©rieure ?

– Pas exactement. Je dirais plutĂŽt que certaines lectures, certains films ou Ă©vĂ©nements historiques m’ont inspirĂ© Ă  plusieurs reprises pour l’écriture des textes.

Avant tout, c’est l’expression de mon cĂŽtĂ© obscur intĂ©rieur.

17. Quelques mots libres

Pour conclure sur quelque chose de plus libre, j’aimerais te proposer quelques mots ou rĂ©fĂ©rences, sans chercher forcĂ©ment une rĂ©ponse longue. Tu peux dire ce qu’ils Ă©voquent pour toi, musicalement, culturellement, personnellement ou symboliquement.

Que t’inspirent ces thùmes ?

  1. Burzum / Mayhem
    Musicalement fondamentaux. En ce qui concerne les questions extra-musicales, en revanche, on en a désormais beaucoup trop dit. I was on my way to kill Euronymous myself.
  2. Udinese Calcio
    Croix et dĂ©lice, mon Ă©quipe de cƓur, source de souffrances mais aussi de satisfactions. J’ai toujours eu une grande passion pour le football, transmise par ma mĂšre, elle aussi supportrice de l’Udinese.
  3. Nosferatu
    J’adore les trois versions cinĂ©matographiques, chacune Ă  sa maniĂšre.
  4. L’Empire romain
    Cela fait partie de l’histoire de ma terre ; j’ai visitĂ© plusieurs fois les ruines d’AquilĂ©e, qui ne se trouvent pas trĂšs loin de lĂ  oĂč je vis.
  5. Les Antifas
    Pour le moment, nous n’avons eu aucun problĂšme avec eux. Si quelqu’un devait avoir des doutes Ă  notre sujet, qu’il ait l’intelligence de nous interroger directement ; sinon, il ne ferait que dĂ©montrer son ignorance, son envie et son esprit partisan.

18. L’avenir de Blutsauger

Avec Path of the Bleeding Dead, puis Nocturnal Blood Tyrants, Blutsauger a déjà posé une identité forte : vampirisme, apocalypse, violence, Black Metal raw et refus du monde moderne. Mais le groupe semble encore au début de son développement.

Que peut-on attendre de Blutsauger aprĂšs Nocturnal Blood Tyrants ? Le futur du groupe sera-t-il encore plus brutal, plus sombre, plus apocalyptique ?

– Pour le moment, nous travaillons sur le deuxiĂšme album, qui sera la continuation naturelle de Nocturnal
 : toujours violent et apocalyptique, mais avec une atmosphĂšre plus macabre, plus obscure et pestilentielle.

Je veux conclure en te remerciant pour cette interview, personnellement la plus intĂ©ressante que j’aie faite jusqu’à prĂ©sent. J’en profite pour saluer et remercier Diego d’ATMF, Manuel et Giulia, ainsi que tous ceux qui nous soutiennent, en particulier ClĂ udia K., Claire A. et Rob de Museo del Black Metal Italiano.

Blutsauger -> https://blutsauger.bandcamp.com

Aeternitas Tenebrarum Musicae Fundamentum -> https://atmf.net

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