
Avant d’être un État catholique, dynastique puis écrasé sous la botte impériale des Habsbourg, l’Autriche fut d’abord une terre païenne brute, une forteresse de montagnes habitées par le sacré, de vallées où le monde n’avait pas encore été réduit à la gestion technocratique, à la morale universaliste et au quadrillage spirituel des religions du désert. Une grande partie de son territoire correspond à l’ancien Noricum, royaume celtique des Alpes orientales. L’héritage de Hallstatt l’enracine dans l’une des plus vieilles couches profondes de l’Europe de l’âge du Fer. Bien avant la croix, bien avant Vienne, bien avant l’ordre impérial et ses disciplines de soumission, il y eut ici le tertre, le bois, le sel, la pierre, la pente et les dieux sans évangile ni pardon.
Ce rappel n’est pas une simple fantaisie folklorique. Le paganisme européen ne renvoie pas seulement à un catalogue de croyances mortes ou à un pittoresque de reconstitution. Il est une manière concrète d’habiter le monde : enracinement, mémoire des lignages, continuité du sang et du sol, rapport organique au paysage, conscience d’un ordre cosmique infiniment plus ancien que les morales égalitaristes importées du Proche-Orient. Qu’il soit celtique, germanique, slave ou nordique, ce vieux fond européen repose sur une seule intuition vitale : une civilisation ne tient que tant qu’elle reste liée à une terre, à des rites, à des fidélités, à des saisons et à ses morts. Dans sa branche païenne, le black metal n’est pas une simple esthétique : il est une arme de guerre culturelle. Une arme dirigée contre le progressisme, contre la modernité et contre les religions du désert qui ont colonisé l’âme européenne pendant des siècles.

Le fait que Woodtemple soit né à Steyr, en Haute-Autriche, n’est pas anodin. Située au confluent de l’Enns et de la Steyr, la ville plonge ses racines à la fin du Xe siècle et fut longtemps un bastion du fer et de l’acier. Steyr n’évoque ni la capitale cosmopolite ni la mondanité viennoise dégénérée, mais une Autriche intérieure, minérale, tellurique, où la rivière, la forge, la pente et la forêt forment encore un décor crédible pour un imaginaire païen authentique. Cet ancrage géographique n’est pas décoratif : il donne au projet une densité territoriale elle donne au projet un ancrage territorial plus solide que celui de tant de groupes qui affichent des runes sur une musique sans sol, sans mémoire et sans densité.
C’est dans ce cadre qu’apparaît en 1998 le projet d’Aramath. Les thèmes sont clairs et sans ambiguïté : anti-christianisme radical et paganisme assumé. Aramath insistera toujours sur une vision du paganisme liée à la tradition, à la fierté ethnique et à un ordre ancien des choses, bien loin de la simple pose esthétique ou du folklore inoffensif. Chez Woodtemple, le paganisme n’est pas une nostalgie passive : c’est une négation active du christianisme, perçu comme la force historique de recouvrement, de domestication spirituelle et d’effacement des identités européennes. La forêt païenne ne s’oppose pas seulement à la ville moderne : elle s’oppose à la croix comme principe étranger de nivellement, comme machine à broyer les particularismes au nom d’un dieu unique venu du désert.

Le groupe a vu le jour pour prendre part à la guerre menée contre l’Église décadente ; le pagan metal devait y tenir son rôle. En 1999, Woodtemple enregistre et publie sa première et unique démo, Swords of Hate, tirée à seulement 88 exemplaires numérotés à la main (un hasard !). Ce premier enregistrement relève encore du black metal, mais il laisse déjà entrevoir les fondations de la dimension épique qui marquera la suite. Cette démo, que je n’ai pas pu écouter, sera réenregistrée en 2000, sans toutefois jamais connaître de publication.
Woodtemple appartient ainsi à cette frange combative du black metal européen qui refuse l’innovation pour l’innovation, la modernisation servile et la compatibilité avec l’époque. Il ne cherche pas à plaire, il cherche à restaurer. Restaurer l’imaginaire d’une Europe des montagnes, des bois, des fidélités archaïques et des dieux déchus. Un imaginaire qui constitue aujourd’hui une ligne de front symbolique dans la guerre culturelle contre le progressisme et la modernité. Le groupe n’a jamais caché sa filiation avec Graveland : cette proximité est à la fois sa force et sa limite. Woodtemple sait installer une atmosphère, moins souvent imposer une souveraineté totale. Mais cette dépendance même révèle sa nature profonde : il ne s’agit pas d’un projet de rupture nihiliste, mais d’un projet de fidélité guerrière à l’héritage.
C’est depuis cet horizon qu’il faut lire ce qui suit. Pour ma part, étant un très grand adepte de Graveland depuis les débuts jusqu’à Creed of Iron, mon regard sur Woodtemple est nécessairement traversé par cette matrice essentielle du pagan black metal. Je ne l’aborde pas en auditeur neutre, mais depuis une familiarité ancienne avec l’une des armes les plus tranchantes de la guerre culturelle païenne. Mon jugement s’inscrit dans cette lignée : celle d’un black metal conçu non comme distraction extrême pour adolescents en colère, mais comme mémoire hostile, continuité symbolique et refus total du monde moderne, de ses valeurs progressistes et des religions du désert qui l’ont rendu possible.
Feel The Anger Of The Wind – CD 2002 No Colours Records – NC 059

Premier vrai album, pressé à 666 exemplaires numérotés avec une feuille de paroles au format 11×11 pouces (les détails comptent dans ce monde où la forme est message). Enregistré à l’Eastclan Forge Studio en Pologne avec l’assistance du réseau Graveland, Feel the Anger of the Wind pose les bases d’un son que Woodtemple affinera sur les sorties suivantes : black metal épique, très lent par moments, avec ces nappes de claviers qui rappellent les grandes plaines slaves des âges anciens.
Dès l’introduction, ce premier album évoque immédiatement Graveland, jusque dans une manière d’installer d’emblée une atmosphère qui renvoie aux premières grandes heures du pagan black metal slave. Le premier morceau rappelle notamment Creed of Blood, tant par sa structure que par cette impression de marche guerrière lente et hostile. Les compositions, longues pour la plupart et dépassant souvent les dix minutes, reposent sur un mid-tempo austère, un son raw à l’ancienne et une ligne de chant volontairement lointaine, presque étouffée, comme crachée depuis l’arrière d’une forêt ou d’un champ de ruines.
Les textes sont écrits dans ce que la biographie officielle présente comme un style « intentionnellement primitif », ce qui renforce encore cette impression de brutalité archaïque et de refus de toute sophistication moderne. Dans ce cadre, Woodtemple développe un imaginaire frontalement anti-judéo-chrétien, où la haine de la croix se formule à travers des textes exaltant les massacres de villages chrétiens, dans une veine qui évoque les raids des peuples slaves ou nordiques au Moyen Âge. On se situe clairement dans un univers thématique qui renvoie à In the Glare of Burning Churches ou à Thousand Swords, pour citer encore une fois Graveland. La filiation est évidente, presque revendiquée, mais elle donne aussi au disque sa cohérence : celle d’un black metal païen de guerre, archaïque, haineux et sans concession.
Personnellement, j’ai eu un peu de mal lors des premières écoutes de ce premier album. À l’époque, beaucoup ont rapidement rangé Woodtemple dans la catégorie du « sous-Graveland », lui reprochant de ne pas posséder d’identité propre. Le jugement me semble tout de même assez sévère. Qu’Amarath ait été fasciné par le style polonais relève d’un choix artistique parfaitement assumé. Pour ma part, j’ai toujours partagé cette fascination : au milieu des années 1990, je préférais largement collectionner les albums polonais plutôt que les sorties norvégiennes, dont je n’ai finalement conservé que peu de choses. La Norvège a certes posé une partie du décor, mais nombre de ses groupes ont assez vite renoncé à l’esprit originel du black metal, ou l’ont dilué dans des directions plus acceptables.
Pour revenir à cet opus, les titres dégagent une dimension profondément dépressive. C’est précisément là que Woodtemple se distingue des premiers Graveland, dont la matière première était davantage la haine frontale, la rage païenne et la violence primitive. L’influence reste évidemment omniprésente, parfois même écrasante, mais Woodtemple ne se limite pas à une simple imitation. Le groupe développe une atmosphère plus morne, plus résignée, presque funèbre par endroits. Les mélodies et les passages au synthétiseur, à la fois triomphaux et guerriers, ne viennent pas seulement donner de l’ampleur au disque : ils assombrissent encore davantage l’ensemble, comme si la marche héroïque se transformait peu à peu en procession crépusculaire.
L’album demeure assez minimaliste et peu évolutif, donc moins captivant qu’il aurait pu l’être sur la durée. Pourtant, la formule fonctionne. Il y a dans cette répétition, dans cette austérité et dans cette fidélité presque obsessionnelle à une certaine vision du black metal, quelque chose de sincère et de réellement attachant. Je le recommanderais sans hésiter aux amateurs de Graveland, Sacrilegium, North, Veles, Infernum, Kataxu et de toute cette scène polonaise qui restera, à mes yeux, l’une des plus fortes et des plus essentielles au monde.
Pour moi, malgré ses limites, ce disque conserve une vraie force d’évocation. Il ne s’agit peut-être pas de l’album le plus original de Woodtemple (est-ce qu’il y en a un?), mais il reste l’un de ceux qui me parlent le plus, et probablement l’un de mes favoris dans sa discographie.

The Call From The Pagan Woods – CD 2004 No Colours Records – NC 075

Ce second album, de nouveau enregistré à l’Eastclan Forge, demeure pleinement inscrit dans le giron de l’infrastructure polonaise, tout en paraissant encore chez No Colours Records.
The Call from the Pagan Woods ne marque pas une rupture, mais plutôt une consolidation du son de Woodtemple. Ce n’est pas nécessairement un défaut : la consolidation est souvent la démarche d’un artiste qui sait précisément où il veut aller. Les compositions s’allongent nettement, avec un titre de quatorze minutes et un autre de dix-sept minutes, soit presque la durée d’un EP à eux seuls. L’atmosphère s’épaissit, les structures deviennent plus cycliques, et les riffs dominants reviennent comme des incantations païennes répétées jusqu’à l’épuisement.
Derrière ses claviers brumeux, ses lenteurs forestières et son imaginaire de fidélité archaïque, l’album touche à quelque chose qui dépasse le simple folklore païen. Il renvoie, au moins sur le plan esthétique, à un vieux fond völkisch germanique entendu dans son sens culturel le plus large et le plus noble : celui d’une réaction romantique à l’aliénation moderne, d’un désir profond de communauté organique, d’un paysage vécu comme âme collective, et d’un peuple conçu comme continuité historique vivante plutôt que comme simple addition d’individus atomisés.
Cette sensibilité trouve un écho particulièrement beau dans l’idée du Blut und Boden telle que l’a défendue Walter Darré : une vision harmonieuse où le sang, le sol et l’enracinement forment le fondement sacré d’une vie authentique, reliant l’homme à sa terre nourricière et à ses ancêtres. Chez Woodtemple, cette mystique s’exprime avec une grande pureté : la forêt n’y est pas seulement un décor, mais une contre-société imaginaire, un refuge enraciné et une véritable patrie spirituelle opposée à la froideur du monde moderne. Elle célèbre la beauté intemporelle du lien indissoluble entre le peuple, le sang et la terre.
Musicalement, l’album reste très répétitif et poursuit clairement la voie tracée par le premier opus, mais cette répétition fonctionne encore en partie. Le résultat conserve ce son puissant, glorieux et martial, tout en maintenant une atmosphère forestière et mélancolique. Cette beauté abattue naît tantôt des nappes de synthétiseurs, tantôt du travail des guitares, dont les motifs simples et obsédants installent une forme de procession crépusculaire. Le morceau-titre, The Call from the Pagan Woods, m’a notamment évoqué Antichrist’s Hammer du groupe RAC Honor, formation qui avait d’ailleurs partagé un split devenu incontournable avec Graveland en 2000. Chez Woodtemple, cependant, cette impression est plus lente, plus pesante, plus dépressive.
On retrouve également quelques similitudes avec le Burzum de Hvis Lyset Tar Oss, surtout dans la ligne de chant, même si celle-ci reste inférieure à celle de Varg Vikernes en intensité et en singularité. Les vocaux portent néanmoins une forme de désespoir râpeux qui s’intègre correctement à l’ensemble. Il s’en dégage une sonorité tragique, douce-amère, qui fonctionne assez bien avec le rythme des riffs et de la batterie. Ces éléments ajoutent à l’album un sentiment de gloire, d’honneur et de fierté païenne, comme si la musique avançait lentement vers une fin déjà connue, entre marche funèbre et célébration guerrière.
L’ensemble demeure assez homogène, ce qui peut se comprendre puisqu’il n’y a que trois véritables morceaux, tous très longs. Pourtant, l’album n’est pas totalement figé : certains passages évoluent, des motifs reviennent, d’autres s’effacent, et l’on n’a pas exactement l’impression d’écouter la même séquence pendant une demi-heure. La répétition fait donc partie intégrante de sa force, mais aussi de sa faiblesse. Là où le premier album parvenait davantage à transformer cette monotonie en atmosphère, The Call from the Pagan Woods s’y enferme parfois un peu trop.
Au final, je trouve ce second opus nettement inférieur au premier, en grande partie à cause de cette impression de monotonie plus marquée. Il faudra sans doute plusieurs écoutes pour en saisir les qualités réelles, car l’album n’est pas mauvais, loin de là. Il reste même tout à fait décent dans son registre, avec une identité légèrement moins écrasée par l’influence de Graveland que son prédécesseur. Mais il lui manque cette étincelle, cette capacité à maintenir la tension sur la durée, qui aurait pu en faire une œuvre vraiment supérieure.

Hidden In Eternal Shadow – EP 2005 No Colours Records – NC 093

Deux titres. Vingt-sept minutes. Et pourtant, c’est peut-être ici que Woodtemple trouve sa pleine mesure. Hidden in Eternal Shadow demeure, pour de nombreux observateurs de l’underground, la meilleure sortie de la formation autrichienne. Enregistré à l’Eastclan Forge et à l’ATS Studio entre l’automne 2004 et 2005, ce mini-album montre un Aramath parvenu à un équilibre stylistique nettement plus convaincant. Toujours publié chez No Colours Records, sous la référence NC093, le disque semble corriger une partie des limites entrevues sur le second album.
Les deux titres sont construits selon une logique presque wagnérienne. La comparaison n’est pas gratuite : comme chez le compositeur de Bayreuth, Woodtemple travaille ici par thèmes conducteurs, motifs récurrents et tensions successives. Les riffs s’affrontent, se résolvent, disparaissent puis reviennent sous une forme légèrement transformée. Cette manière de bâtir les morceaux donne au disque une ampleur que le groupe n’avait pas toujours su atteindre jusque-là. La guitare acoustique vient régulièrement briser la densité électrique, ouvrant des espaces de respiration qui rendent les passages les plus massifs d’autant plus efficaces.
Autant le dire clairement : les faiblesses du second album semblent ici en grande partie effacées. Là où The Call from the Pagan Woods pouvait parfois s’enfermer dans une monotonie trop appuyée, Hidden in Eternal Shadow se montre plus varié, plus dynamique, plus maîtrisé. Les changements de rythme sont nombreux, les ruptures mieux amenées, et les longues plages ne donnent plus cette impression d’étirement excessif. La répétition reste évidemment au cœur du langage de Woodtemple, mais elle sert davantage la progression interne des morceaux. Elle devient incantation, marche, tension, au lieu de simplement prolonger une idée déjà exposée.
L’influence de Graveland, que l’on avait pu sentir légèrement moins présente sur le disque précédent, revient ici avec force, notamment celle de la période Memory And Destiny et The Fire of Awakening. On retrouve cette sensation de marche païenne, de souffle épique, de black metal enraciné dans une vision guerrière et archaïque du monde. Pourtant, Woodtemple ne se contente pas de reproduire un modèle : l’album possède une mélancolie propre, une couleur plus forestière, plus solitaire, presque spectrale par moments.
Les textes demeurent simples, parfois rudimentaires, mais ils s’inscrivent dans la logique idéologique et symbolique du projet : exaltation du nationalisme ethnique, défense d’un paganisme fantasmé, résistance contre l’ennemi éternel de l’ancien monde. On retrouve ici cette opposition au monothéisme que Nietzsche pouvait désigner, dans une formule célèbre, comme l’héritage des « trois sœurs du désert ». Le propos n’a rien de subtil, mais il correspond à l’esthétique du disque : frontal, archaïque, obsédé par l’idée de survivance spirituelle et de guerre culturelle.
Au final, Hidden in Eternal Shadow est un très bon EP, peut-être même l’une des œuvres les plus abouties de Woodtemple. Son format resserré joue clairement en sa faveur : deux longs titres, mais aucune vraie dispersion. Il demande toutefois une écoute dans de bonnes conditions. Ce n’est pas une musique de fond, ni un disque à lancer distraitement avant un concert, une soirée ou une agitation collective. Il appelle plutôt la solitude, la concentration, pourquoi pas la lecture d’un livre d’heroic fantasy ou d’histoire ancienne. Dans ce cadre, le disque prend toute sa dimension : celle d’une marche sombre, épique et mélancolique, où Woodtemple atteint probablement son sommet.

Voices Of Pagan Mountains – CD 2006 No Colours Records – NC 106

Troisième album complet de Woodtemple, toujours publié dans le giron de No Colours Records et toujours façonné avec cette infrastructure polonaise qui confère au groupe une part essentielle de sa sonorité, Voices of Pagan Mountains prolonge directement la dynamique de Hidden in Eternal Shadow. On y retrouve de longues compositions, une architecture épique solidement charpentée et un usage mesuré mais pertinent des claviers atmosphériques. Les morceaux atteignent, voire dépassent, les dix minutes, signe qu’Aramath ne transige toujours pas avec cette exigence de durée qu’il juge nécessaire au déploiement complet de sa vision.
Un élément mérite toutefois d’être souligné : l’arrivée de Racanon à la batterie, encore crédité ici comme invité, mais appelé à devenir par la suite un véritable membre de Woodtemple. Sa prestation, plus ferme et plus assurée, apporte au disque une assise rythmique qui manquait parfois aux albums précédents. Cette frappe plus solide donne davantage de corps aux compositions et renforce leur portée martiale, là où les premières sorties du groupe pouvaient encore sembler trop rigides ou trop statiques dans leur exécution.
Si Voices of Pagan Mountains domine légèrement le reste de la discographie, c’est d’abord grâce à une production particulièrement propre, sans être aseptisée. Les claviers surgissent avec retenue à l’arrière-plan et ajoutent à la musique une couche atmosphérique de bon goût, tandis que les guitares claires, presque éthérées, flottent régulièrement dans le léger brouillard des rythmiques saturées. L’album est ainsi tissé de multiples détails de cet ordre, et c’est précisément cette trame discrète qui le rend plus captivant à l’écoute. La marque de Graveland demeure évidemment perceptible, mais Woodtemple y accentue davantage la dimension atmosphérique, presque contemplative par endroits, sans renoncer pour autant à sa dureté païenne.
À ce titre, Voices of Pagan Mountains évoque moins le raid immédiat que la mémoire longue, celle des montagnes comme lieux de permanence, de résistance et de survivance cultuelle. Dans un cadre autrichien, cette solennité n’est pas sans rappeler la profondeur historique d’un territoire marqué par le vieux fond celtique du Noricum et par ces hauteurs alpines où l’imaginaire préchrétien conserve, même à l’état de ruine, une puissance symbolique intacte. On pourrait également y voir, par affinité plus large, quelque chose de la vieille sensibilité nordique où la montagne, la forêt et le brouillard ne sont jamais de simples décors, mais des espaces où subsistent encore les traces d’un monde antérieur à l’évangélisation.
L’album n’est pas pour autant exempt de défauts. Comme The Call from the Pagan Woods, il souffre parfois de la monotonie propre au style de Woodtemple, de cette manière très dirigiste et rigide de conduire les morceaux sans toujours leur offrir assez de ruptures ou de variations internes. Ce reproche a d’ailleurs pu être adressé, dans une certaine mesure, à une partie de la discographie de Graveland elle-même, notamment après Memory and Destiny. Cela dit, dans le black metal, la répétition n’est pas nécessairement un défaut : elle peut aussi devenir une méthode, un principe d’hypnose, une manière d’imposer la durée contre l’impatience moderne.
En définitive, Voices of Pagan Mountains n’est peut-être pas un chef-d’œuvre absolu, mais il n’en reste pas moins un album solide, inspiré et supérieur à la moyenne du genre. Plus largement, Woodtemple n’a jamais réellement produit de mauvais disque. Le groupe a ses limites, ses fidélités parfois trop visibles, ses rigidités, mais il conserve d’un bout à l’autre une cohérence rare, celle d’un pagan black metal qui préfère la continuité, la mémoire et la gravité à l’agitation stérile du neuf.

Sorrow Of The Wind – CD 2008 Folk Produktion – FP001

Quatrième et dernier album de la période active des années 2000, publié cette fois chez Folk Produktion. Ce label allemand, aujourd’hui disparu, était un sous-label de No Colours Records et se situait dans une zone esthétique plus nettement tournée vers les formes où le black metal rencontrait le pagan metal, le folk metal et le neofolk. Là où No Colours incarnait surtout un pôle radical du black metal, Folk Produktion occupait une marge plus spécifique, dédiée aux productions où la mémoire, le paysage, les traditions et l’imaginaire préchrétien prenaient une place centrale. Le catalogue de Folk Produktion est resté relativement modeste, mais il n’en dessine pas moins une ligne esthétique assez claire. On y retrouve notamment un autre one-man band autrichien, Ancient Wrath, dont le fondateur Aratron participera ensuite comme musicien de session aux rares prestations live de Woodtemple. Le label a également publié Slavogorje, formation croato-polonaise de pagan black metal, ainsi que les Espagnols de Stone of Erech, projet fortement inspiré par Summoning et par l’univers de Tolkien. Au final, Folk Produktion aura peu produit, mais ce peu suffit à faire apparaître une orientation nette : celle d’un underground païen, atmosphérique et traditionaliste, situé à la jonction du black metal, du folklore européen et de l’imaginaire mythique. Dans le cas de Woodtemple, ce déplacement de cadre éditorial convient parfaitement à Sorrow of the Wind, album plus atmosphérique, plus forestier, plus élégiaque, où la brutalité s’efface partiellement au profit d’une mélancolie païenne plus diffuse.
Outre son édition standard, limitée à 500 exemplaires, Sorrow of the Wind bénéficiera également d’une version A5 Digibook en tirage limité, ainsi que d’une édition vinyle strictement pressée à 200 copies, ce qui confirme une fois de plus l’ancrage du disque dans une logique d’underground matériel et de circulation restreinte.
Sorrow of the Wind se compose de six morceaux pour une durée d’un peu moins de trente-huit minutes, encadrés par une intro et une outro. Les titres restent relativement longs, mais moins excessivement étirés que sur les albums précédents, ce qui constitue déjà une amélioration sensible. Là où le disque marque surtout une évolution, c’est dans son caractère moins primitif, moins frontalement belliqueux, et dans une approche plus aérée, plus atmosphérique, presque contemplative par moments. Un morceau comme “Path of the Runes”, entièrement instrumental, en fournit l’exemple le plus net : Woodtemple y privilégie le climat, la suggestion, la lente installation d’une ambiance, plutôt que la seule logique du riff martial.
De manière générale, la ligne de chant devient ici presque secondaire. La touche neofolk se fait plus perceptible dans les influences, au point que l’on croirait parfois entendre une rencontre improbable entre Graveland et certains réflexes plus dépouillés, plus crépusculaires, que l’on pourrait rapprocher de Death in June. C’est en tout cas un dépaysement évident par rapport à ce que Woodtemple avait proposé jusque-là. Là où les premiers disques s’inscrivaient davantage dans une logique de guerre païenne, de haine de la croix et de lourdeur rituelle, Sorrow of the Wind semble chercher autre chose : une forme de retrait, comme si la forêt cessait d’être un théâtre de massacre pour devenir un lieu de mémoire et d’épuisement.
Le morceau-titre, “Sorrow of the Wind”, laisse d’ailleurs entrevoir un arrière-fond presque Summoning dans sa volonté de déployer un souffle épique plus ample et plus brumeux. On y trouve même une tentative de chant clair sur une partie du titre. L’intention est intéressante, mais Aramath ne possède malheureusement pas tout à fait le coffre ni l’autorité vocale nécessaires pour donner à ce registre l’ampleur qu’il exigerait. C’est peut-être l’un des regrets du disque : plusieurs idées montrent une volonté d’élargir la palette du groupe, sans que celui-ci ait encore les moyens complets de leur donner une forme pleinement convaincante.
Cette tentative de déplacement se ressent aussi dans les effets sonores. L’ajout de samples de vent vise clairement à renforcer la dimension épique et atmosphérique de l’ensemble, dans une logique qui évoque là encore certains procédés de Summoning. Mais l’effet reste imparfait. Le vent paraît parfois trop fabriqué, trop ostensiblement posé sur la musique, et le cri de l’aigle — ou de l’oiseau utilisé — perd vite toute force évocatrice dès lors que l’on comprend qu’il s’agit exactement du même échantillon répété plusieurs fois. L’illusion se brise alors assez vite : au lieu d’élargir l’horizon du disque, ces ajouts donnent parfois l’impression d’une mécanique visible, comme si quelqu’un appuyait simplement sur un bouton au moment voulu. N’est pas Summoning qui le veut.
En ce sens, on pourrait presque soutenir que Woodtemple aurait mieux fait de rester dans l’influence Graveland, terrain sur lequel Aramath paraissait plus naturellement à l’aise. Pourtant, ce serait sans doute trop simple. Car ce qui rend Sorrow of the Wind intéressant tient précisément à ce moment d’incertitude. L’album donne l’impression d’un disque de transition, comme si Aramath cherchait à déplacer légèrement l’axe de Woodtemple, à consolider certains acquis tout en testant une orientation différente — ce que viendra confirmer, d’une certaine manière, le long silence qui suivra.
Dans l’histoire du pagan black metal, ces disques de transition ne sont jamais tout à fait négligeables. Ils témoignent souvent du moment où la simple exaltation guerrière commence à se fissurer, laissant apparaître autre chose : non plus seulement l’appel au combat, mais la fatigue des anciens mondes, la mélancolie de ce qui a été vaincu, l’impression que les dieux ne parlent plus qu’à travers des ruines, des rafales ou des souvenirs de rites perdus. Sorrow of the Wind appartient partiellement à cette catégorie. Il ne regarde plus seulement vers le village chrétien à incendier ou la bataille à venir ; il semble aussi contempler, en arrière-plan, le crépuscule même de l’univers qu’il prétend invoquer.
Le disque n’est pas exempt d’une certaine fatigue créative, ou peut-être d’une saturation du format. Certaines formules reviennent, certaines idées auraient gagné à être davantage resserrées, et la relative faiblesse du chant empêche parfois les morceaux de prendre toute l’ampleur émotionnelle qu’ils visent. Mais il ne faut pas non plus réduire l’album à ses insuffisances. Il contient de véritables moments de grâce, en particulier dans le morceau-titre qui, fidèle à la tradition du groupe, construit lentement sa tension avant de la résoudre dans une forme de catharsis faite de vent, de mélodie et de riff.
Au fond, Sorrow of the Wind n’est ni un sommet, ni une sortie négligeable. C’est un disque honnête, étrange par endroits, imparfait mais sincère, qui mérite pleinement sa place dans la discographie de Woodtemple. Il montre un groupe tenté par un élargissement de son langage, sans parvenir encore à rompre complètement avec ses vieilles dépendances. Dans le meilleur des cas, il évoque moins la guerre triomphante que le souvenir venteux d’un paganisme déjà crépusculaire, comme si les anciennes montagnes n’abritaient plus des dieux en marche, mais seulement leur écho.

Forgotten Pride – CD 2014 Sacrilege Records – 001

Après plusieurs années de silence, Woodtemple revient avec Forgotten Pride, paru le 26 septembre 2014 chez Sacrilege Records en digibook limité à 500 exemplaires. La sortie se distingue notamment par la présence de Rob Darken à la basse, ainsi que par les interventions de Racanon. Sur le plan symbolique, ce détail est capital : il officialise presque le lien organique entre Woodtemple et l’univers Graveland.
Le label Sacrilege Records est, lui, beaucoup plus opaque que No Colours ou Folk Produktion. La fiche Metal Archives n’indique ni pays certain, ni date de fondation, ni spécialité précise, et ne montre qu’une activité extrêmement réduite autour de Woodtemple. Cette discrétion presque fantomatique convient d’ailleurs assez bien au type d’underground auquel le groupe appartient : une périphérie éditoriale faite de petites structures, de tirages limités et de circulation restreinte, où le label fonctionne parfois moins comme institution durable que comme véhicule ponctuel pour une sortie donnée.
On aurait pu croire que la proximité de Rob Darken accoucherait d’une œuvre d’émancipation, voire d’un album définitif. Ce n’est pas vraiment le cas. Les chroniques de l’époque reviennent souvent au même constat : le disque conserve une certaine noblesse d’allure, quelques atmosphères dignes, une batterie solide, mais il reste trop dépendant de son modèle et manque d’une vraie force propre. Forgotten Pride n’est pas un mauvais album ; il a même une forme de tenue funèbre et d’orgueil crépusculaire. Mais ce n’est pas la grande œuvre de libération qu’il aurait pu devenir.
Avec l’aide de Rob Darken, Woodtemple poursuit globalement la même voie que sur Voices of Pagan Mountains, en poussant encore plus loin cette volonté de s’inscrire dans le sillage direct de Graveland. Une fois de plus, Aramath semble chercher moins à contourner son modèle qu’à le prolonger, à en retrouver la majesté rude, la lenteur épique et le souffle païen. Mais même avec Darken — autrement dit l’homme même qui a façonné l’identité de Graveland — à bord, le résultat reste inférieur à sa matrice. Qu’on ne s’y trompe pas : Forgotten Pride n’est pas dépourvu de beaux moments, loin de là, mais sa plus grande partie avance avec une certaine lourdeur, sans toujours parvenir à imposer l’élan héroïque qu’elle vise.
Le disque conserve pourtant une réelle noblesse d’allure. On y trouve quelques atmosphères dignes, une batterie solide, des claviers qui donnent parfois à l’ensemble une respiration plus ample, et cette tenue funèbre propre à Woodtemple, comme si chaque morceau voulait dresser un cairn sur les ruines d’un monde ancien. Mais l’album demeure trop dépendant de son modèle et manque d’une force propre qui lui permettrait de s’arracher définitivement à l’ombre de Graveland. Là où le groupe polonais savait parfois donner à ses œuvres une dimension presque historico-mythique, comme si les chants provenaient d’une mémoire collective encore vive, Woodtemple reste plus souvent dans l’évocation que dans l’incarnation.
Quelques passages se détachent néanmoins avec davantage de relief, en particulier “Sign of the Sun”, sans doute l’un des morceaux les plus convaincants du disque. Son passage aux accents presque Falkenbach, avec ses chants clairs à coloration ancestrale, ouvre brièvement une autre perspective. Pour une fois, la référence ne renvoie pas seulement à Graveland, mais davantage à Lord Wind, c’est-à-dire à un versant plus atmosphérique, plus contemplatif, presque rituel. On quitte alors pour un instant la seule logique du pagan black metal guerrier pour approcher quelque chose de plus ancien dans l’esprit : non plus seulement l’appel au combat, mais la survivance d’une mémoire sacrée, celle des forêts, des collines, des astres et des anciens cultes.
C’est là que Forgotten Pride devient le plus intéressant. Le disque touche parfois à une idée du paganisme européen qui dépasse le simple décor de genre. Il y a, en arrière-plan, quelque chose qui évoque les anciennes religions du continent avant l’uniformisation chrétienne : les cultes du soleil, les sanctuaires forestiers, les hauteurs consacrées, les sources, les pierres dressées, toute cette Europe antérieure à la croix, qu’elle soit germanique, slave, celtique ou nordique. Dans cet imaginaire, la nature n’est pas un paysage passif mais une présence habitée, et la mémoire païenne n’est pas un folklore de reconstitution mais une manière de sentir encore le monde comme ordre cosmique, enracinement et fidélité.
On pourrait presque dire que, dans ses meilleurs instants, Forgotten Pride cherche à renouer avec cette vieille vision européenne où la communauté humaine ne se concevait pas séparée du sol, des saisons et des puissances invisibles. Dans les mondes anciens, qu’il s’agisse des Germains, des Slaves ou des peuples celtiques des régions alpines et danubiennes, la montagne, l’arbre, le feu ou le soleil n’étaient pas de simples symboles décoratifs, mais les points d’ancrage d’une vision organique du monde. Le black metal païen, lorsqu’il atteint une certaine justesse, retrouve quelque chose de cette densité perdue. Woodtemple l’approche ici par moments, sans réussir toutefois à y demeurer pleinement.
C’est pourquoi l’album laisse une impression contrastée. Forgotten Pride n’est pas un mauvais disque ; il possède même une forme d’orgueil crépusculaire, une gravité mélancolique qui lui donne de la tenue. Mais ce n’est pas la grande œuvre de libération qu’il aurait pu devenir. Il reste avant tout un album appréciable pour un public bien précis, notamment pour les amateurs de scène polonaise et de pagan black metal traditionaliste, c’est-à-dire pour ceux qui acceptent qu’une partie de la force du genre réside aussi dans sa répétition, dans ses fidélités et dans son refus d’épouser les exigences modernes de renouvellement permanent.
On peut enfin ajouter une note plus secondaire, mais non négligeable, sur la série de photographies promotionnelles montrant Aramath et Darken grimés en guerriers slaves à l’ancienne manière du premier Graveland. L’intention est transparente, mais le résultat demeure franchement dispensable. Là où ce type d’iconographie pouvait autrefois conserver une part de rudesse naïve ou de pouvoir d’évocation, il ne produit plus ici qu’un effet un peu embarrassant, comme si le groupe cherchait à surligner une filiation déjà évidente au lieu de la laisser parler d’elle-même par la musique.
Au final, Forgotten Pride ressemble à un disque situé entre deux états : encore captif d’une influence trop visible, mais traversé par quelques éclairs qui rappellent ce que le pagan black metal peut encore produire lorsqu’il touche juste. Non pas simplement une bande-son pour amateurs de forêts et d’épées, mais l’écho affaibli d’une Europe païenne ancienne, multiple, enracinée, où les dieux étaient encore dans les bois, les hauteurs et le feu du ciel.

Conclusion

On notera également que le label brésilien Pagan War Distro Rex, fer de lance de la scène black metal païenne et extrême d’Amérique du Sud, a réédité en 2021 les trois premiers albums de Woodtemple — Feel the Anger of the Wind, The Call from the Pagan Woods et Voices of Pagan Mountains — dans des versions CD souvent limitées et soignées. Ces disques redeviennent ainsi accessibles aux fidèles qui refusent de voir cet héritage païen disparaître dans l’oubli.
Woodtemple n’est pas un groupe central dans l’histoire du black metal européen. Il n’a ni l’autorité fondatrice des grandes matrices du genre, ni la violence inaugurale des formations de rupture, ni l’inventivité suffisante pour fonder une école. Mais il serait trop facile, et au fond trop paresseux, de le réduire à une simple copie alpine de Graveland. Woodtemple vaut par autre chose : par sa cohérence, par sa fidélité obstinée, par son refus du rajeunissement servile, et surtout par sa capacité à maintenir vivante une certaine idée du pagan black metal européen comme musique de mémoire, de paysage et de continuité.
Car derrière ses limites, parfois évidentes, le projet conserve une intuition que beaucoup ont perdue. Celle selon laquelle un disque de black metal n’a pas vocation à n’être qu’un produit de plus dans la circulation moderne des signes, mais peut encore servir de sanctuaire, de tombe, de stèle sonore dressée contre l’amnésie du temps. Chez Woodtemple, la forêt n’est pas un décor, la montagne n’est pas un fond d’écran, et le paganisme n’est pas un folklore de pacotille : tout cela renvoie à la vieille profondeur européenne, à ce continent antérieur à l’uniformisation morale, où les bois, les hauteurs, les sources et les pierres levées relevaient encore d’un ordre du monde habité.
C’est peut-être là que le groupe touche à quelque chose de plus important que sa seule discographie. Il rappelle, même imparfaitement, que la culture européenne ne se réduit ni à ses institutions épuisées, ni à ses musées, ni à ses capitales domestiquées. Elle plonge plus loin : dans les vieux cultes païens, dans les fidélités enracinées, dans les mythes de fondation, dans les sagas, les chants, les mémoires de frontière et les paysages où l’homme ne se pensait pas encore comme un individu flottant, mais comme l’héritier d’une lignée, d’un sol et d’un ciel. Le pagan black metal, quand il ne dégénère pas en simple mimétisme de surface, retrouve quelque chose de cette vérité perdue : non pas une reconstitution, mais un rappel.
À cet égard, Woodtemple participe, à sa modeste échelle, d’un renouveau de la conscience païenne européenne au sein du black metal : non comme programme politique simpliste, mais comme réflexe de résistance symbolique, comme refus d’une modernité qui dissout les appartenances, neutralise les paysages et transforme la mémoire en marchandise culturelle. On pourrait presque rapprocher cela, par certains aspects, de ce que Jean Mabire cherchait dans ses livres lorsqu’il réinvestissait les mondes nordiques, les fidélités guerrières, les légendes anciennes et les hommes du Nord : non la nostalgie molle d’un passé de carte postale, mais la recherche d’une verticalité perdue, d’une tenue, d’une manière d’habiter l’histoire sans ramper devant le présent.
Le vieux monde dont parle implicitement Woodtemple n’était ni confortable ni tiède. Il était dur, hiérarchique, exposé, tragique. Mais il avait encore pour lui la densité. Le monde moderne, lui, a gagné en confort ce qu’il a perdu en épaisseur ; il a remplacé les dieux par les procédures, les rites par la gestion, l’héritage par le flux, et les fidélités par l’échange général. Face à cela, le black metal païen conserve une fonction rare : rappeler que tout n’a pas vocation à être lissé, réconcilié, rendu compatible. Qu’il existe encore des formes artistiques capables de choisir le bois contre le béton, la tombe contre l’écran, la mémoire contre le présent perpétuel.
Woodtemple n’a peut-être jamais enfanté du chef-d’œuvre absolu. Mais il a conservé quelque chose que beaucoup ont sacrifié en chemin : la croyace qu’un disque peut encore être une arme symbolique contre le monde contemporain. La croyance que le black metal, lorsqu’il demeure fidèle à sa part païenne, peut encore travailler dans l’intérêt profond de la culture européenne — non celle des institutions fatiguées, mais celle des profondeurs, des mémoires longues, des fidélités charnelles et des paysages habités. En cela, Woodtemple mérite d’être défendu.
Non comme un sommet.
Mais comme un signe.
Le signe qu’au milieu des ruines policées du présent, quelque chose de l’ancien feu brûle encore sous la cendre.
Le signe qu’avant les empires mourants, les démocraties épuisées et les sociétés de gestion, il y eut les bois, les montagnes, les dieux sans salut et les hommes assez fiers pour leur rester fidèles.
Et que cette fidélité, même diminuée, même crépusculaire, vaut encore mieux que toutes les modernités sans âme.

*Petite parenthèse : si des anciens du RT lisent ces lignes, qu’ils me contactent par e-mail. J’avais à l’époque une interview de Woodtemple dans mes archives, mais elle a malheureusement été perdue, comme tant d’autres documents, lors de la disparition des données du site. Elle était en plus assez radicale de mémoire comme tout ce que l’on faisait a l’époque.














































