đŸ‡«đŸ‡· Hexenkreis – La paix est morte, les ruines demeurent

Hexenkreis naĂźt en Alsace, dans l’anonymat de la scĂšne Black Metal française radicale du dĂ©but des annĂ©es 2000. Cette pĂ©riode marque un basculement important. Les liens entre Black Metal, engagement politique, paganisme, rejet du monde moderne et militantisme deviennent de plus en plus visibles. Une partie de la scĂšne française refuse alors la normalisation du genre, son intĂ©gration progressive au marchĂ©, ses codes plus acceptables, ses ambitions de reconnaissance.

C’est aussi l’époque du Pagan Front, Resistance Records, de Musique et Tradition, des premiĂšres passerelles entre certains cercles RAC et Black Metal, ainsi que des premiers ezines clairement orientĂ©s. Les limites habituelles du discours musical sautent. Le Black Metal ne se prĂ©sente plus seulement comme une musique extrĂȘme, mais comme une contre-culture totale, avec ses idĂ©es, ses rĂ©seaux, ses fidĂ©litĂ©s, ses ruptures et ses zones d’ombre. Cette radicalisation ne concerne pas seulement la France. Elle traverse alors plusieurs scĂšnes europĂ©ennes, chacune avec ses rĂ©fĂ©rences, ses obsessions et ses tensions propres.

Dans ce contexte, Hexenkreis apparaĂźt comme l’un de ces groupes discrets mais rĂ©vĂ©lateurs d’une Ă©poque. Le nom, en allemand, Ă©voque le cercle des sorciĂšres. Il annonce dĂ©jĂ  un univers fermĂ©, nocturne, presque claustrĂ©. La musique du groupe avance dans un cadre volontairement limitĂ©, avec une intention nette : construire un Black Metal raw, idĂ©ologique, froid, marquĂ© par l’influence de Burzum, mais inscrit dans une sensibilitĂ© française du dĂ©but des annĂ©es 2000.

La courte discographie du groupe tient en deux actes : L’effondrement
, dĂ©mo dĂ©jĂ  trĂšs construite, puis La paix se meurt
 la paix est morte, album plus long, plus dĂ©veloppĂ©, plus pesant. Les titres annoncent clairement le territoire mental d’Hexenkreis : Europe, dĂ©cadence, dĂ©gĂ©nĂ©rescence, ruines, peste, civilisation en fin de course. On y retrouve une vision proche de certaines thĂ©matiques dĂ©veloppĂ©es par Julius Evola : l’ñge sombre, la fin d’un cycle, l’homme debout au milieu des ruines, le refus de l’effondrement intĂ©rieur.

Hexenkreis dĂ©crit un monde occidental perçu comme vaincu depuis 1945, livrĂ© Ă  l’inversion des valeurs, Ă  la perte des formes anciennes et Ă  l’impossibilitĂ© d’un retour. Tout, dans cette musique, semble partir de ce constat : il n’y a plus de refuge, plus de paix, plus de consolation. Il ne reste que la ruine, la fidĂ©litĂ©, le refus et la mort comme horizon ultime.

Je ne vais pas cacher ici la part personnelle de cet article. J’ai trĂšs bien connu le crĂ©ateur d’Hexenkreis. J’ai beaucoup partagĂ© avec lui. C’était quelqu’un de brillant, de cultivĂ©, comme il y en avait beaucoup dans ce milieu Ă  l’époque. Cette scĂšne ne se rĂ©duisait pas Ă  quelques provocations ou Ă  une simple pose extrĂȘme. Elle reposait aussi sur des lectures, des discussions, des engagements, une formation idĂ©ologique rĂ©elle. C’est ce terreau qui a permis l’émergence d’un Black Metal aussi marquĂ©, aussi fermĂ©, aussi radical.

Hexenkreis n’aura laissĂ© qu’une dĂ©mo et un album. Mais ces deux traces suffisent Ă  comprendre une Ă©poque oĂč le Black Metal français cherchait encore Ă  ĂȘtre autre chose qu’un style musical : une rupture, une fidĂ©litĂ©, une arme culturelle, un cercle fermĂ© au milieu du dĂ©sastre.

Europa — 01:36
DĂ©cadence — 06:19
DĂ©gĂ©nĂ©rescence — 07:05
De notre sang
 à nos origines — 03:53
Ruines — 06:25
Durée totale : 25:18.

Sortie en 2003 sur cassette, limitĂ©e Ă  seulement 88 copies (le clin d’Ɠil n’échappera Ă  personne) L’Effondrement
 pose d’entrĂ©e les bases d’un Black Metal radical, fermĂ©, sans recherche de compromis. Cinq titres, vingt-cinq minutes, aucune dispersion : Hexenkreis livre une premiĂšre trace courte, hostile, dĂ©jĂ  trĂšs cohĂ©rente.

L’ouverture, « Europa », installe un climat funĂšbre et cĂ©rĂ©moniel. Courte, maladive, elle Ă©voque immĂ©diatement certaines atmosphĂšres sombres et rituelles d’Aghast, le projet culte de NebelhexĂ« et Nachthexe. Hexenkreis ne s’attarde pas sur un occultisme dĂ©coratif ni sur une simple misanthropie de surface. Le groupe inscrit sa musique dans une vision plus vaste : celle d’une Europe ancienne, fantasmĂ©e, perçue comme une civilisation en dĂ©composition avancĂ©e, rongĂ©e de l’intĂ©rieur et prĂ©cipitĂ©e vers sa chute.

Avec « DĂ©cadence » et « DĂ©gĂ©nĂ©rescence », la dĂ©mo rĂ©vĂšle sa vĂ©ritable nature. Le Black Metal est raw, les riffs restent tranchants et lisibles, rĂ©pĂ©tĂ©s jusqu’à produire une forme d’hypnose froide. On peut entendre, dans cette maniĂšre de laisser les guitares tourner et s’user, l’ombre de Burzum, de Judas Iscariot, d’Akitsa, mais aussi une proximitĂ© avec l’atmosphĂšre de Wanderings d’I Shalt Become. Le chant, arrachĂ© et hostile, relĂšve davantage de l’invective que de la plainte. MĂȘme noyĂ©es dans le mix, les paroles laissent passer une tonalitĂ© de mĂ©pris profond, civilisationnel et racialiste, typique d’une frange prĂ©cise du Black Metal europĂ©en de cette pĂ©riode.

La force de cette dĂ©mo rĂ©side dans son Ă©quilibre malsain. Hexenkreis Ă©vite la surenchĂšre gratuite. Les riffs tournent, reviennent, creusent inlassablement la mĂȘme idĂ©e, jusqu’à crĂ©er une sensation d’usure psychologique et de lente corruption. La violence ne naĂźt pas seulement de la vitesse, mais de cette insistance, de cette rĂ©pĂ©tition qui finit par enfermer l’auditeur dans un cercle sans issue.

« De notre sang
 Ă  nos origines » renforce encore la direction idĂ©ologique du projet. Plus cru, plus direct, moins mĂ©lodique, le titre expose clairement la ligne du groupe : filiation, racines, rejet du monde moderne, refus de la sociĂ©tĂ© multiraciale et obsession de la continuitĂ© historique. Hexenkreis s’inscrit ici sans ambiguĂŻtĂ© dans la frange la plus extrĂȘme du Black Metal français du dĂ©but des annĂ©es 2000, celle qui mĂȘle musique, identitĂ©, vision politique radicale et imaginaire de guerre culturelle.

La conclusion, « Ruines », Ă©tendue sur plus de six minutes, parachĂšve l’Ɠuvre dans un tourbillon burzumien qui peut rappeler l’atmosphĂšre de Hvis Lyset Tar Oss. Le morceau ne laisse aucune place Ă  l’espoir. Dans la vision portĂ©e par Hexenkreis, l’Europe n’est plus Ă  sauver : elle est dĂ©jĂ  morte, symboliquement Ă©crasĂ©e par l’aprĂšs-1945, livrĂ©e Ă  un long pourrissement civilisationnel. Il ne reste que les ruines, non comme dĂ©cor passager, mais comme paysage permanent.

L’Effondrement
 constitue donc bien plus qu’une simple premiĂšre dĂ©mo. C’est un document cohĂ©rent, hostile, marquĂ© par un vocabulaire dĂ©jĂ  pleinement maĂźtrisĂ© : riffs froids, production raw, chant chargĂ© de haine, obsession de la dĂ©cadence et de la fin d’une civilisation. DestinĂ©e Ă  un cercle restreint, cette cassette conserve encore aujourd’hui une aura particuliĂšre dans l’underground français, prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle appartient Ă  une Ă©poque oĂč le Black Metal pouvait encore se vivre comme une rupture totale, dangereuse, fermĂ©e au monde extĂ©rieur.

Marche des rats — 05:34
CrĂ©puscule d’une civilisation — 07:16
L’avancĂ©e de la peste — 07:40
Donjons de Sion — 09:19
La paix est morte — 08:58
Durée totale : 38:47
Le CD est sorti chez Tour de Garde en 2004, limité à 500 copies.

Un an plus tard, Hexenkreis passe au format album avec La paix se meurt
 la paix est morte, publiĂ© chez Tour de Garde. Le titre annonce une radicalisation du ton. La paix n’est pas seulement fragile ; elle est dĂ©jĂ  morte. L’album ne se prĂ©sente pas comme une suite apaisĂ©e de la dĂ©mo. Il pousse la mĂȘme logique plus loin, avec des compositions plus longues et une ambiance plus lourde.

Le disque s’ouvre sur « Marche des rats ». Le titre donne le mouvement : quelque chose avance, rampe, prolifĂšre. Musicalement, l’album semble plus abouti que la dĂ©mo. Les morceaux prennent davantage de temps pour s’installer. Hexenkreis ne gagne pas en ampleur. La thĂ©matique est encore plus radicale sur ce premiere opus.

« CrĂ©puscule d’une civilisation » constitue l’un des sommets du disque. Ici, Hexenkreis ne dĂ©crit pas une chute lente : il la prĂ©cipite. Le morceau avance comme un dĂ©ferlement continu, rapide, violent, sans vĂ©ritable respiration. On peut y sentir une proximitĂ© avec l’intensitĂ© froide de Judas Iscariot, dans cette maniĂšre de faire surgir l’émotion par la rĂ©pĂ©tition, la vitesse et l’acharnement des guitares.

Ce titre fait surgir tout un imaginaire de fin de cycle : les pages d’Orages d’acier de JĂŒnger, les corps francs de Von Salomon dans les combats de la Baltique, les derniers carrĂ©s français perdus dans Berlin en flammes, ou encore Evola Ă©crivant au milieu des ruines. Non comme une illustration historique prĂ©cise, mais comme une mĂȘme sensation : celle d’hommes debout dans un monde qui s’écroule, sans consolation, sans avenir clair, avec seulement la tenue, la rupture et le refus.

Le changement de rythme arrive sans prĂ©cipitation. Il prend le temps d’installer une autre tension, plus lourde, presque Ă©crasante, et le rendu fonctionne parfaitement. C’est prĂ©cisĂ©ment ce genre de titre qui rappelle que le Black Metal reste une musique d’émotion Ă  part entiĂšre. Pas une Ă©motion confortable, ni dĂ©monstrative, mais quelque chose de plus profond : une morsure froide, sombre, sans Ă©chappatoire. Ici, il ne reste plus aucun espoir.

« L’avancĂ©e de la peste » dĂ©veloppe une imagerie plus concrĂšte et plus directe. Ici, l’ennemi n’est plus seulement suggĂ©rĂ© : il est dĂ©signĂ© Ă  travers des samples de responsables politiques, utilisĂ©s comme marqueurs d’un monde dĂ©jĂ  fracturĂ©, oĂč chacun aurait choisi son camp. Hexenkreis transforme ces fragments de discours en matiĂšre hostile. Le titre prend alors une dimension clairement militante, plus accusatrice que symbolique.

Le morceau garde cette tension entre attaque rapide et progression lente. Le groupe ne se contente pas d’accĂ©lĂ©rer : il laisse les sĂ©quences s’installer, tourner, se charger peu Ă  peu d’un poids presque hypnotique. On se trouve alors dans un mĂ©lange de Black Metal cru et de pulsation martiale, avec une sensation de marche forcĂ©e, de masse en mouvement, d’étau qui se referme.

À mi-parcours, la ligne de chant se met Ă  vocifĂ©rer sa litanie d’hostilitĂ© au cƓur d’un chaos sonore de plus en plus dense. Sur ce long titre de plus de sept minutes, Hexenkreis Ă©tire la violence jusqu’à la rendre presque mĂ©canique. Certains passages peuvent faire penser Ă  Akitsa, dans cette maniĂšre de mĂȘler son cru, rĂ©pĂ©tition entĂȘtante, haine froide et dĂ©sordre contrĂŽlĂ©. Le morceau devient alors l’un des moments les plus oppressants de l’album.

« Donjons de Sion » est sans doute le titre le plus chargĂ© du disque. Il renvoie Ă  un imaginaire politique marquĂ©, oĂč l’ennemi est dĂ©signĂ© Ă  travers des symboles anciens, religieux et conspirationnistes. Sur plus de neuf minutes, Hexenkreis dĂ©ploie un morceau long, pesant, avec une influence de Burzum assez nette dans la maniĂšre de faire durer les motifs et de laisser la tension se dĂ©placer plutĂŽt que d’exploser d’un seul coup.

Le changement de rythme ouvre un passage acoustique traversĂ© par des samples de tempĂȘte. Cette respiration ne calme pas le morceau : elle l’enfonce au contraire dans une atmosphĂšre plus menaçante, comme une marche forcĂ©e vers une issue dĂ©jĂ  scellĂ©e. Le titre avance avec cette impression de fatalitĂ©, de froid, de ruine morale et de monde fermĂ© sur lui-mĂȘme.

« Donjons de Sion » montre ainsi comment une partie de l’underground Black Metal français a pu mĂȘler rejet du monde moderne, mythologie europĂ©enne, obsession politique et vision du monde radicale. Le morceau ne se contente pas d’installer une ambiance noire : il condense tout un climat idĂ©ologique, dur, hostile, profondĂ©ment marquĂ© par son Ă©poque.

Au dĂ©but des annĂ©es 2000, cette scĂšne Ă©volue aussi dans un climat de surveillance accrue. Le Black Metal le plus radical commence Ă  attirer l’attention des mĂ©dias, des autoritĂ©s et des milieux militants adverses, avec son lot d’arrestations, de polĂ©miques, d’interdictions et de censure. Hexenkreis apparaĂźt moins comme une anomalie que comme le symptĂŽme d’un moment prĂ©cis : celui oĂč une partie de l’underground français transforme la musique en position de rupture, avec tout ce que cela implique de tension, de violence symbolique et d’enfermement idĂ©ologique.

« La Paix est Morte » se dĂ©tache du reste de l’album par son statut particulier. Le titre a Ă©tĂ© composĂ© et jouĂ© par Heivoth pour Hexenkreis, ce qui lui donne une place Ă  part dans le disque. Heivoth, originaire du Venezuela, avait dĂ©jĂ  explorĂ© un dark ambient marquĂ© par des influences martiales, notamment Ă  travers une dĂ©mo confidentielle limitĂ©e Ă  cinquante copies. Cette sensibilitĂ© se retrouve ici pleinement.

Le morceau agit comme une longue sortie crĂ©pusculaire. Il ne cherche plus l’impact direct des titres prĂ©cĂ©dents ; il laisse l’atmosphĂšre se dĂ©ployer lentement, avec une intensitĂ© froide, presque immobile. Tout semble figĂ© aprĂšs la catastrophe. La guerre est passĂ©e, la paix n’existe plus, et il ne reste qu’un dĂ©cor de cendres.

L’outro distille une fascination Ă©trange. Elle donne vraiment l’impression de se tenir seul au milieu des ruines de Berlin, face Ă  la Porte de Brandebourg en flammes, dans un silence chargĂ© de dĂ©faite, de grandeur brisĂ©e et de monde englouti. Sans riff assassin, sans explosion finale, Hexenkreis termine l’album par une vision : celle d’une civilisation morte, dont les derniers Ă©chos rĂ©sonnent encore dans la poussiĂšre. Adepte d’Arditi, Triarii, Toroidh ou Puissance cela vous parlera.

ComparĂ© Ă  la dĂ©mo, La paix se meurt
 la paix est morte apparaĂźt comme une Ɠuvre plus aboutie, plus ample, plus maĂźtrisĂ©e. Pour moi, il s’agit tout simplement d’un chef-d’Ɠuvre du Black Metal français. Un disque rare, dur, habitĂ©, qui a su pousser jusqu’au bout une vision musicale et idĂ©ologique sans chercher Ă  l’adoucir. Il faut aussi saluer le travail de Tour de Garde, qui a eu le mĂ©rite de sortir cet opus et de lui donner une existence matĂ©rielle dans l’underground.

Avec le recul, Hexenkreis apparaĂźt comme l’un des jalons de ce Black Metal engagĂ©, radical et sans compromis, dont on peut retrouver l’écho chez des groupes plus rĂ©cents comme Autarcie, BMH, Vermine, Elitism et d’autres formations issues de cette mĂȘme veine. Tous n’ont pas le mĂȘme son, ni exactement la mĂȘme approche, mais une continuitĂ© existe : celle d’un Black Metal pensĂ© comme une prise de position, une rupture avec le monde moderne, un refus de la neutralitĂ©.

Je tiens aussi Ă  ajouter ici un message plus personnel. J’adresse ces lignes avec une sincĂšre fidĂ©litĂ© Ă  mon camarade derriĂšre Hexenkreis, ainsi qu’à Vilkas, graphiste de la pochette, avec qui j’ai partagĂ© tant de bruit, de fureur et de moments liĂ©s Ă  cette Ă©poque. Plus de vingt ans ont passĂ©. Je ne sais pas s’ils sont encore prĂ©sents, s’ils ont quittĂ© ce monde, ou s’ils ont simplement disparu dans le silence, comme beaucoup d’acteurs de l’underground.

Mais si, par le plus grand des hasards, ils lisent ces quelques mots, qu’ils sachent que rien n’a Ă©tĂ© oubliĂ©. Les annĂ©es passĂ©es ensemble au sein du RT resteront toujours gravĂ©es dans mon cƓur. Les chemins se perdent, les scĂšnes changent, les visages disparaissent parfois, mais certaines fidĂ©litĂ©s demeurent.

Et la flamme brûle toujours.

Qu’ils m’écrivent Ă  l’adresse email du site. Ce message leur est destinĂ©.

Posted in ,