
Hexenkreis naĂźt en Alsace, dans lâanonymat de la scĂšne Black Metal française radicale du dĂ©but des annĂ©es 2000. Cette pĂ©riode marque un basculement important. Les liens entre Black Metal, engagement politique, paganisme, rejet du monde moderne et militantisme deviennent de plus en plus visibles. Une partie de la scĂšne française refuse alors la normalisation du genre, son intĂ©gration progressive au marchĂ©, ses codes plus acceptables, ses ambitions de reconnaissance.
Câest aussi lâĂ©poque du Pagan Front, Resistance Records, de Musique et Tradition, des premiĂšres passerelles entre certains cercles RAC et Black Metal, ainsi que des premiers ezines clairement orientĂ©s. Les limites habituelles du discours musical sautent. Le Black Metal ne se prĂ©sente plus seulement comme une musique extrĂȘme, mais comme une contre-culture totale, avec ses idĂ©es, ses rĂ©seaux, ses fidĂ©litĂ©s, ses ruptures et ses zones dâombre. Cette radicalisation ne concerne pas seulement la France. Elle traverse alors plusieurs scĂšnes europĂ©ennes, chacune avec ses rĂ©fĂ©rences, ses obsessions et ses tensions propres.
Dans ce contexte, Hexenkreis apparaĂźt comme lâun de ces groupes discrets mais rĂ©vĂ©lateurs dâune Ă©poque. Le nom, en allemand, Ă©voque le cercle des sorciĂšres. Il annonce dĂ©jĂ un univers fermĂ©, nocturne, presque claustrĂ©. La musique du groupe avance dans un cadre volontairement limitĂ©, avec une intention nette : construire un Black Metal raw, idĂ©ologique, froid, marquĂ© par lâinfluence de Burzum, mais inscrit dans une sensibilitĂ© française du dĂ©but des annĂ©es 2000.
La courte discographie du groupe tient en deux actes : LâeffondrementâŠ, dĂ©mo dĂ©jĂ trĂšs construite, puis La paix se meurt⊠la paix est morte, album plus long, plus dĂ©veloppĂ©, plus pesant. Les titres annoncent clairement le territoire mental dâHexenkreis : Europe, dĂ©cadence, dĂ©gĂ©nĂ©rescence, ruines, peste, civilisation en fin de course. On y retrouve une vision proche de certaines thĂ©matiques dĂ©veloppĂ©es par Julius Evola : lâĂąge sombre, la fin dâun cycle, lâhomme debout au milieu des ruines, le refus de lâeffondrement intĂ©rieur.
Hexenkreis dĂ©crit un monde occidental perçu comme vaincu depuis 1945, livrĂ© Ă lâinversion des valeurs, Ă la perte des formes anciennes et Ă lâimpossibilitĂ© dâun retour. Tout, dans cette musique, semble partir de ce constat : il nây a plus de refuge, plus de paix, plus de consolation. Il ne reste que la ruine, la fidĂ©litĂ©, le refus et la mort comme horizon ultime.
Je ne vais pas cacher ici la part personnelle de cet article. Jâai trĂšs bien connu le crĂ©ateur dâHexenkreis. Jâai beaucoup partagĂ© avec lui. CâĂ©tait quelquâun de brillant, de cultivĂ©, comme il y en avait beaucoup dans ce milieu Ă lâĂ©poque. Cette scĂšne ne se rĂ©duisait pas Ă quelques provocations ou Ă une simple pose extrĂȘme. Elle reposait aussi sur des lectures, des discussions, des engagements, une formation idĂ©ologique rĂ©elle. Câest ce terreau qui a permis lâĂ©mergence dâun Black Metal aussi marquĂ©, aussi fermĂ©, aussi radical.
Hexenkreis nâaura laissĂ© quâune dĂ©mo et un album. Mais ces deux traces suffisent Ă comprendre une Ă©poque oĂč le Black Metal français cherchait encore Ă ĂȘtre autre chose quâun style musical : une rupture, une fidĂ©litĂ©, une arme culturelle, un cercle fermĂ© au milieu du dĂ©sastre.
Hexenkreis – L’Effondrement Demo 2003

DĂ©cadence â 06:19
DĂ©gĂ©nĂ©rescence â 07:05
De notre sang⊠à nos origines â 03:53
Ruines â 06:25
Durée totale : 25:18.
Sortie en 2003 sur cassette, limitĂ©e Ă seulement 88 copies (le clin dâĆil nâĂ©chappera Ă personne) LâEffondrement⊠pose dâentrĂ©e les bases dâun Black Metal radical, fermĂ©, sans recherche de compromis. Cinq titres, vingt-cinq minutes, aucune dispersion : Hexenkreis livre une premiĂšre trace courte, hostile, dĂ©jĂ trĂšs cohĂ©rente.
Lâouverture, « Europa », installe un climat funĂšbre et cĂ©rĂ©moniel. Courte, maladive, elle Ă©voque immĂ©diatement certaines atmosphĂšres sombres et rituelles dâAghast, le projet culte de NebelhexĂ« et Nachthexe. Hexenkreis ne sâattarde pas sur un occultisme dĂ©coratif ni sur une simple misanthropie de surface. Le groupe inscrit sa musique dans une vision plus vaste : celle dâune Europe ancienne, fantasmĂ©e, perçue comme une civilisation en dĂ©composition avancĂ©e, rongĂ©e de lâintĂ©rieur et prĂ©cipitĂ©e vers sa chute.
Avec « DĂ©cadence » et « DĂ©gĂ©nĂ©rescence », la dĂ©mo rĂ©vĂšle sa vĂ©ritable nature. Le Black Metal est raw, les riffs restent tranchants et lisibles, rĂ©pĂ©tĂ©s jusquâĂ produire une forme dâhypnose froide. On peut entendre, dans cette maniĂšre de laisser les guitares tourner et sâuser, lâombre de Burzum, de Judas Iscariot, dâAkitsa, mais aussi une proximitĂ© avec lâatmosphĂšre de Wanderings dâI Shalt Become. Le chant, arrachĂ© et hostile, relĂšve davantage de lâinvective que de la plainte. MĂȘme noyĂ©es dans le mix, les paroles laissent passer une tonalitĂ© de mĂ©pris profond, civilisationnel et racialiste, typique dâune frange prĂ©cise du Black Metal europĂ©en de cette pĂ©riode.
La force de cette dĂ©mo rĂ©side dans son Ă©quilibre malsain. Hexenkreis Ă©vite la surenchĂšre gratuite. Les riffs tournent, reviennent, creusent inlassablement la mĂȘme idĂ©e, jusquâĂ crĂ©er une sensation dâusure psychologique et de lente corruption. La violence ne naĂźt pas seulement de la vitesse, mais de cette insistance, de cette rĂ©pĂ©tition qui finit par enfermer lâauditeur dans un cercle sans issue.
« De notre sang⊠à nos origines » renforce encore la direction idĂ©ologique du projet. Plus cru, plus direct, moins mĂ©lodique, le titre expose clairement la ligne du groupe : filiation, racines, rejet du monde moderne, refus de la sociĂ©tĂ© multiraciale et obsession de la continuitĂ© historique. Hexenkreis sâinscrit ici sans ambiguĂŻtĂ© dans la frange la plus extrĂȘme du Black Metal français du dĂ©but des annĂ©es 2000, celle qui mĂȘle musique, identitĂ©, vision politique radicale et imaginaire de guerre culturelle.
La conclusion, « Ruines », Ă©tendue sur plus de six minutes, parachĂšve lâĆuvre dans un tourbillon burzumien qui peut rappeler lâatmosphĂšre de Hvis Lyset Tar Oss. Le morceau ne laisse aucune place Ă lâespoir. Dans la vision portĂ©e par Hexenkreis, lâEurope nâest plus Ă sauver : elle est dĂ©jĂ morte, symboliquement Ă©crasĂ©e par lâaprĂšs-1945, livrĂ©e Ă un long pourrissement civilisationnel. Il ne reste que les ruines, non comme dĂ©cor passager, mais comme paysage permanent.
LâEffondrement⊠constitue donc bien plus quâune simple premiĂšre dĂ©mo. Câest un document cohĂ©rent, hostile, marquĂ© par un vocabulaire dĂ©jĂ pleinement maĂźtrisĂ© : riffs froids, production raw, chant chargĂ© de haine, obsession de la dĂ©cadence et de la fin dâune civilisation. DestinĂ©e Ă un cercle restreint, cette cassette conserve encore aujourdâhui une aura particuliĂšre dans lâunderground français, prĂ©cisĂ©ment parce quâelle appartient Ă une Ă©poque oĂč le Black Metal pouvait encore se vivre comme une rupture totale, dangereuse, fermĂ©e au monde extĂ©rieur.

Hexenkreis – La Paix Se Meurt… La Paix Est Morte CD 2003 Tour De Garde â Garde004

CrĂ©puscule dâune civilisation â 07:16
LâavancĂ©e de la peste â 07:40
Donjons de Sion â 09:19
La paix est morte â 08:58
Durée totale : 38:47
Le CD est sorti chez Tour de Garde en 2004, limité à 500 copies.
Un an plus tard, Hexenkreis passe au format album avec La paix se meurt⊠la paix est morte, publiĂ© chez Tour de Garde. Le titre annonce une radicalisation du ton. La paix nâest pas seulement fragile ; elle est dĂ©jĂ morte. Lâalbum ne se prĂ©sente pas comme une suite apaisĂ©e de la dĂ©mo. Il pousse la mĂȘme logique plus loin, avec des compositions plus longues et une ambiance plus lourde.
Le disque sâouvre sur « Marche des rats ». Le titre donne le mouvement : quelque chose avance, rampe, prolifĂšre. Musicalement, lâalbum semble plus abouti que la dĂ©mo. Les morceaux prennent davantage de temps pour sâinstaller. Hexenkreis ne gagne pas en ampleur. La thĂ©matique est encore plus radicale sur ce premiere opus.
« CrĂ©puscule dâune civilisation » constitue lâun des sommets du disque. Ici, Hexenkreis ne dĂ©crit pas une chute lente : il la prĂ©cipite. Le morceau avance comme un dĂ©ferlement continu, rapide, violent, sans vĂ©ritable respiration. On peut y sentir une proximitĂ© avec lâintensitĂ© froide de Judas Iscariot, dans cette maniĂšre de faire surgir lâĂ©motion par la rĂ©pĂ©tition, la vitesse et lâacharnement des guitares.
Ce titre fait surgir tout un imaginaire de fin de cycle : les pages dâOrages dâacier de JĂŒnger, les corps francs de Von Salomon dans les combats de la Baltique, les derniers carrĂ©s français perdus dans Berlin en flammes, ou encore Evola Ă©crivant au milieu des ruines. Non comme une illustration historique prĂ©cise, mais comme une mĂȘme sensation : celle dâhommes debout dans un monde qui sâĂ©croule, sans consolation, sans avenir clair, avec seulement la tenue, la rupture et le refus.
Le changement de rythme arrive sans prĂ©cipitation. Il prend le temps dâinstaller une autre tension, plus lourde, presque Ă©crasante, et le rendu fonctionne parfaitement. Câest prĂ©cisĂ©ment ce genre de titre qui rappelle que le Black Metal reste une musique dâĂ©motion Ă part entiĂšre. Pas une Ă©motion confortable, ni dĂ©monstrative, mais quelque chose de plus profond : une morsure froide, sombre, sans Ă©chappatoire. Ici, il ne reste plus aucun espoir.
« LâavancĂ©e de la peste » dĂ©veloppe une imagerie plus concrĂšte et plus directe. Ici, lâennemi nâest plus seulement suggĂ©rĂ© : il est dĂ©signĂ© Ă travers des samples de responsables politiques, utilisĂ©s comme marqueurs dâun monde dĂ©jĂ fracturĂ©, oĂč chacun aurait choisi son camp. Hexenkreis transforme ces fragments de discours en matiĂšre hostile. Le titre prend alors une dimension clairement militante, plus accusatrice que symbolique.
Le morceau garde cette tension entre attaque rapide et progression lente. Le groupe ne se contente pas dâaccĂ©lĂ©rer : il laisse les sĂ©quences sâinstaller, tourner, se charger peu Ă peu dâun poids presque hypnotique. On se trouve alors dans un mĂ©lange de Black Metal cru et de pulsation martiale, avec une sensation de marche forcĂ©e, de masse en mouvement, dâĂ©tau qui se referme.
Ă mi-parcours, la ligne de chant se met Ă vocifĂ©rer sa litanie dâhostilitĂ© au cĆur dâun chaos sonore de plus en plus dense. Sur ce long titre de plus de sept minutes, Hexenkreis Ă©tire la violence jusquâĂ la rendre presque mĂ©canique. Certains passages peuvent faire penser Ă Akitsa, dans cette maniĂšre de mĂȘler son cru, rĂ©pĂ©tition entĂȘtante, haine froide et dĂ©sordre contrĂŽlĂ©. Le morceau devient alors lâun des moments les plus oppressants de lâalbum.
« Donjons de Sion » est sans doute le titre le plus chargĂ© du disque. Il renvoie Ă un imaginaire politique marquĂ©, oĂč lâennemi est dĂ©signĂ© Ă travers des symboles anciens, religieux et conspirationnistes. Sur plus de neuf minutes, Hexenkreis dĂ©ploie un morceau long, pesant, avec une influence de Burzum assez nette dans la maniĂšre de faire durer les motifs et de laisser la tension se dĂ©placer plutĂŽt que dâexploser dâun seul coup.
Le changement de rythme ouvre un passage acoustique traversĂ© par des samples de tempĂȘte. Cette respiration ne calme pas le morceau : elle lâenfonce au contraire dans une atmosphĂšre plus menaçante, comme une marche forcĂ©e vers une issue dĂ©jĂ scellĂ©e. Le titre avance avec cette impression de fatalitĂ©, de froid, de ruine morale et de monde fermĂ© sur lui-mĂȘme.
« Donjons de Sion » montre ainsi comment une partie de lâunderground Black Metal français a pu mĂȘler rejet du monde moderne, mythologie europĂ©enne, obsession politique et vision du monde radicale. Le morceau ne se contente pas dâinstaller une ambiance noire : il condense tout un climat idĂ©ologique, dur, hostile, profondĂ©ment marquĂ© par son Ă©poque.
Au dĂ©but des annĂ©es 2000, cette scĂšne Ă©volue aussi dans un climat de surveillance accrue. Le Black Metal le plus radical commence Ă attirer lâattention des mĂ©dias, des autoritĂ©s et des milieux militants adverses, avec son lot dâarrestations, de polĂ©miques, dâinterdictions et de censure. Hexenkreis apparaĂźt moins comme une anomalie que comme le symptĂŽme dâun moment prĂ©cis : celui oĂč une partie de lâunderground français transforme la musique en position de rupture, avec tout ce que cela implique de tension, de violence symbolique et dâenfermement idĂ©ologique.
« La Paix est Morte » se dĂ©tache du reste de lâalbum par son statut particulier. Le titre a Ă©tĂ© composĂ© et jouĂ© par Heivoth pour Hexenkreis, ce qui lui donne une place Ă part dans le disque. Heivoth, originaire du Venezuela, avait dĂ©jĂ explorĂ© un dark ambient marquĂ© par des influences martiales, notamment Ă travers une dĂ©mo confidentielle limitĂ©e Ă cinquante copies. Cette sensibilitĂ© se retrouve ici pleinement.
Le morceau agit comme une longue sortie crĂ©pusculaire. Il ne cherche plus lâimpact direct des titres prĂ©cĂ©dents ; il laisse lâatmosphĂšre se dĂ©ployer lentement, avec une intensitĂ© froide, presque immobile. Tout semble figĂ© aprĂšs la catastrophe. La guerre est passĂ©e, la paix nâexiste plus, et il ne reste quâun dĂ©cor de cendres.
Lâoutro distille une fascination Ă©trange. Elle donne vraiment lâimpression de se tenir seul au milieu des ruines de Berlin, face Ă la Porte de Brandebourg en flammes, dans un silence chargĂ© de dĂ©faite, de grandeur brisĂ©e et de monde englouti. Sans riff assassin, sans explosion finale, Hexenkreis termine lâalbum par une vision : celle dâune civilisation morte, dont les derniers Ă©chos rĂ©sonnent encore dans la poussiĂšre. Adepte dâArditi, Triarii, Toroidh ou Puissance cela vous parlera.
ComparĂ© Ă la dĂ©mo, La paix se meurt⊠la paix est morte apparaĂźt comme une Ćuvre plus aboutie, plus ample, plus maĂźtrisĂ©e. Pour moi, il sâagit tout simplement dâun chef-dâĆuvre du Black Metal français. Un disque rare, dur, habitĂ©, qui a su pousser jusquâau bout une vision musicale et idĂ©ologique sans chercher Ă lâadoucir. Il faut aussi saluer le travail de Tour de Garde, qui a eu le mĂ©rite de sortir cet opus et de lui donner une existence matĂ©rielle dans lâunderground.
Avec le recul, Hexenkreis apparaĂźt comme lâun des jalons de ce Black Metal engagĂ©, radical et sans compromis, dont on peut retrouver lâĂ©cho chez des groupes plus rĂ©cents comme Autarcie, BMH, Vermine, Elitism et dâautres formations issues de cette mĂȘme veine. Tous nâont pas le mĂȘme son, ni exactement la mĂȘme approche, mais une continuitĂ© existe : celle dâun Black Metal pensĂ© comme une prise de position, une rupture avec le monde moderne, un refus de la neutralitĂ©.
Je tiens aussi Ă ajouter ici un message plus personnel. Jâadresse ces lignes avec une sincĂšre fidĂ©litĂ© Ă mon camarade derriĂšre Hexenkreis, ainsi quâĂ Vilkas, graphiste de la pochette, avec qui jâai partagĂ© tant de bruit, de fureur et de moments liĂ©s Ă cette Ă©poque. Plus de vingt ans ont passĂ©. Je ne sais pas sâils sont encore prĂ©sents, sâils ont quittĂ© ce monde, ou sâils ont simplement disparu dans le silence, comme beaucoup dâacteurs de lâunderground.
Mais si, par le plus grand des hasards, ils lisent ces quelques mots, quâils sachent que rien nâa Ă©tĂ© oubliĂ©. Les annĂ©es passĂ©es ensemble au sein du RT resteront toujours gravĂ©es dans mon cĆur. Les chemins se perdent, les scĂšnes changent, les visages disparaissent parfois, mais certaines fidĂ©litĂ©s demeurent.
Et la flamme brûle toujours.
Quâils mâĂ©crivent Ă lâadresse email du site. Ce message leur est destinĂ©.


