
Mors Summa fait partie de ces projets italiens individualistes qui, sans avoir laissĂ© une discographie abondante, sont parvenus Ă imposer une identitĂ© propre. NĂ© Ă Rome Ă la fin des annĂ©es 1990 sous lâimpulsion de Summanus, le groupe dĂ©veloppe un imaginaire articulĂ© autour du paganisme romain, dâune mĂ©tapolitique dâinspiration Ă©volienne, dâune haine dĂ©clarĂ©e de la sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique et dâune critique radicale de lâEurope politique façonnĂ©e aprĂšs 1945.
Câest dans la banlieue de Rome que Summanus, solitaire et retranchĂ©, donne naissance Ă Mors Summa en 1999. Le pseudonyme choisi dit dĂ©jĂ presque tout. Dans la religion romaine archaĂŻque, Summanus est le dieu des Ă©clairs nocturnes, puissance sombre parfois associĂ©e Ă Jupiter lui-mĂȘme dans ses manifestations les plus inquiĂ©tantes. Ovide le mentionne dans les Fastes ; CicĂ©ron rappelle lâexistence de sa statue au Capitole. Aujourdâhui presque effacĂ© de la mĂ©moire commune, ce dieu mineur appartient Ă ces figures du vieux panthĂ©on que le christianisme a recouvertes, marginalisĂ©es, puis condamnĂ©es Ă la poussiĂšre des ruines. Le choisir comme nom de guerre, câest revendiquer une Rome dâavant le Christ, dâavant Constantin, une Rome encore paĂŻenne, avant que lâĂglise nâentreprenne de dĂ©truire, absorber ou neutraliser cet univers symbolique. En ce sens, Mors Summa ne se contente pas dâinvoquer un nom antique : le projet affirme dĂ©jĂ , dans ce simple choix, la volontĂ© de rendre Ă lâidĂ©e romaine sa puissance et sa grandeur perdue.
En latin, Mors Summa signifie « la Mort suprĂȘme ». Le projet semble puiser lâessentiel de sa substance dans cette forme de nihilisme actif thĂ©orisĂ©e par Julius Evola : non pas consentir au dĂ©sastre, mais se maintenir debout au milieu des ruines. On retrouve dâailleurs Summanus dans un autre projet, Ars Occulta, fondĂ© en 1997 et pouvant ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une sorte de prĂ©-Mors Summa, oĂč il apparaĂźt sous le pseudonyme dâImperator Noctis, dĂ©veloppant un black metal proche dans lâesprit, mais davantage tournĂ© vers lâambient, voire le dungeon synth. Il Ćuvrera Ă©galement aux cĂŽtĂ©s de son camarade Marco (Apud Inferos, Der Nacht, Noctifer) au sein de Hirpus, duo auquel lâon doit en 2005 un excellent album, Ianuaria.
Les entretiens avec Summanus de Mors Summa sont inexistants, tout comme les chroniques consacrĂ©es au projet. Jâavais pourtant rĂ©alisĂ© une interview pour mon ancien ezine et conservĂ© avec lui une longue correspondance, mais lâensemble de ces documents a malheureusement Ă©tĂ© perdu lors dâun crash de disque dur. Cet article se veut donc aussi une forme dâhommage, rendu en 2026, soit vingt-cinq ans aprĂšs la sortie de lâunique album de Mors Summa, Europa Europae, paru en 2001, afin que la flamme de Mors Summa continue de briller dans les tĂ©nĂšbres dâun monde qui sâefface sous les lueurs de la lumiĂšre mourante.
Ars Occulta â Melis CD 2001

Il faut bien lâadmettre : Ars Occulta ne dira absolument rien Ă presque tout le monde, y compris Ă nombre de fins connaisseurs de la scĂšne italienne, pourtant relativement nombreux dĂšs lors quâon frĂ©quente un peu sĂ©rieusement ce milieu. Jâai pour ma part eu la chance de recevoir de Summanus un CDR de cet album dâArs Occulta, que je soupçonne, au fond, de nâavoir jamais rĂ©ellement vu le jour autrement que sous cette forme prĂ©caire, demeurant Ă lâĂ©tat de projet mort-vivant.
Ars Occulta apparaßt ainsi comme une forme de préquelle à Mors Summa. Fondé en 1997, le projet laisse derriÚre lui une démo, Imperator Noctis, parue en 1999, puis un album, Melis, daté de 2001, mais jamais publié.
Les Ă©lĂ©ments dĂ©jĂ prĂ©sents sur la dĂ©mo Imperator Noctis annonçaient dâailleurs trĂšs clairement la direction quâallait prendre lâalbum âMelisâ. On y trouvait quatre titres avec une dĂ©dicace explicite Ă Nietzsche. Plus rĂ©vĂ©lateur encore, lâensemble des musiques et des paroles y Ă©tait datĂ© Ad Urbe Condita, câest-Ă -dire « depuis la fondation de la Ville », Rome servant ici de centre symbolique et chronologique. Autrement dit, il ne sâagit plus de compter le temps Ă partir du christianisme, mais Ă partir de lâorigine lĂ©gendaire de Rome elle-mĂȘme. Un choix qui traduit dĂ©jĂ une volontĂ© : arracher le projet au temps chrĂ©tien et moderne pour le replacer dans une continuitĂ© romaine, paĂŻenne et impĂ©riale.
Dans le livret de cette premiĂšre dĂ©mo, Imperator Noctis sâen prend Ă©galement aux groupes de black metal italien âtrendyâ sâappropriant une culture scandinave qui nâest pas la leur. On peut y voir, sinon une filiation directe, du moins une proximitĂ© dâesprit avec la logique de la Black Metal Invitta Armata lancĂ©e par Argento de Spite Extreme Wing, laquelle entendait rĂ©affirmer un Black Metal italien enracinĂ© dans son propre hĂ©ritage historique. Summanus sâinscrira dâailleurs plus tard dans cette nĂ©buleuse sous la banniĂšre de Hirpus, dans une dĂ©marche visant Ă cĂ©lĂ©brer lâhĂ©ritage de la Rome antique plutĂŽt quâĂ singer servilement les modĂšles du Nord. Une orientation qui, Ă mes yeux, apparaĂźt dĂ©jĂ bien plus cohĂ©rente.
Ars Occulta dĂ©veloppe ainsi un black metal hyperborĂ©en au sens nietzschĂ©en du terme : non pas un simple folklore nordique plaquĂ© sur une musique extrĂȘme, mais une quĂȘte de hauteur, de sĂ©paration, de dĂ©passement et de froideur spirituelle. Le projet se clĂŽt dâailleurs sur une belle formule latine, Non Potero Iam Lucem Videre â « Je ne pourrai dĂ©sormais plus voir la lumiĂšre » â comme si lâentrĂ©e dans la nuit devait aussi marquer le refus dĂ©finitif du monde moderne et de ses fausses clartĂ©s.
Venons-en Ă prĂ©sent Ă Melis, album datĂ© de 2001. Le disque se compose de cinq longs morceaux, dĂ©passant pour la plupart les dix minutes, auxquels sâajoute une reprise de Burzum. Musicalement, Ars Occulta y dĂ©veloppe un black metal raw traversĂ© de longues sĂ©quences atmosphĂ©riques que lâon qualifierait aujourdâhui, par commoditĂ©, de proches du dungeon synth â mĂȘme si, Ă lâĂ©poque, ce type de catĂ©gorisation nâavait pas encore rĂ©ellement cours.
Le black metal ultra nerveux de Mors Summa trouve ainsi, dans Ars Occulta, un prolongement plus atmosphĂ©rique, portĂ© par des synthĂ©tiseurs trĂšs minimalistes qui confĂšrent par moments Ă lâensemble une vĂ©ritable couleur funĂšbre. âDevotio ad Manesâ en offre un bon exemple : Ars Occulta sây tourne vers les morts de la Rome ancienne dans une ambiance qui Ă©voque presque la bande-son maladive de Nekromantik, avec ses claviers rudimentaires, ses sonoritĂ©s Ă©tranges et ce parfum dâamateurisme spectral qui participe pleinement au charme du morceau. Ă ces longues nappes atmosphĂ©riques viennent se mĂȘler des sĂ©quences plus virulentes, traversĂ©es de hurlements de haine lancĂ©s avec une spontanĂ©itĂ© presque convulsive, alternant avec des sortes dâincantations qui renforcent encore la dimension rituelle de lâensemble.
La production est Ă©videmment trĂšs raw, et je dois reconnaĂźtre que je ne suis pas, Ă la base, un grand connaisseur du style Dungeon Synth, tant il ne correspond pas Ă ce que jâĂ©coute le plus rĂ©guliĂšrement. Pourtant, Melis a quelque chose de suffisamment singulier pour retenir lâattention. Ars Occulta surprend par sa capacitĂ© Ă faire coexister des ambiances presque Ă©piques et mĂ©lodieuses, des passages situĂ©s Ă la frontiĂšre dâun dark ambient minimaliste, et des retours soudains Ă un black metal primitif. Lâensemble est loin dâĂȘtre parfait, bien sĂ»r, mais avec un peu de recul, on se dit que Melis aurait sans doute mĂ©ritĂ© une vĂ©ritable production. On lâaurait trĂšs bien imaginĂ© paraĂźtre chez un label comme Tour de Garde, qui aurait pu accueillir sans difficultĂ© ce type de black metal avantgardiste.
Dernier point Ă signaler sur cet opus : la reprise de Burzum, âEa, Lord of the Depthsâ, ici latinisĂ© en âEa Dominus Abruptiâ. Le morceau se laisse reconnaĂźtre dĂšs les premiĂšres notes de synthĂ©tiseur, mĂȘme si Ars Occulta en propose une lecture trĂšs Ă©loignĂ©e de lâoriginal. Lâessence du titre demeure pourtant intacte, transposĂ©e dans un registre plus pauvre et plus spectral. Il sâen dĂ©gage ce charme un peu bancal propre Ă certaines expĂ©rimentations de lâĂ©poque, quelque part entre le black metal et ce que lâon appellerait aujourdâhui du dungeon synth, avec par instants cette impression Ă©trange de se retrouver face Ă la bande-son de Ghosts ân Goblins. Les anciens comprendront.

Mors Summa Demo 2000

« La mort nâest pas une fin, elle est un retour. Ce que Rome a bĂąti ne peut mourir, car Rome nâest pas nĂ©e pour mourir, mais pour rĂ©gner. »
Cette premiĂšre dĂ©mo, autoproduite en 2000, ne semble avoir circulĂ© quâĂ lâĂ©tat de CDR promotionnel, si bien quâil est permis de penser que trĂšs peu dâexemplaires physiques ont rĂ©ellement existĂ©. Il faut donc rendre hommage au travail de Wotan Mit Uns (RIP), qui, par lâintermĂ©diaire de son blog de partage de MP3, lâa numĂ©risĂ©e â au mĂȘme titre que des centaines dâautres dĂ©mos affiliĂ©es au NSBM â lui Ă©vitant ainsi de sombrer dans les limbes de lâunderground. Câest dâailleurs par ce canal que je lâai dĂ©couverte, une quinzaine dâannĂ©es aprĂšs sa sortie, et cette Ă©coute fut une vĂ©ritable bonne surprise.
Cette dĂ©mo aligne huit titres pour prĂšs de quarante-neuf minutes, soit une durĂ©e dĂ©jĂ inhabituelle pour ce format. On y croise notamment âForest of Suicideâ, âHymn to Hateâ, âDeath Dies – Mors Summaâ, les deux volets de âLife Diesâ ainsi que âVittoriaâ. Ars Occulta y dĂ©ploie un black metal atmosphĂ©rique que viennent lacĂ©rer, Ă intervalles rĂ©guliers, des poussĂ©es de violence plus rapides, parfois mĂȘme franchement brutales, soutenues par un chant saturĂ© de haine. On pense assez vite Ă Akitsa pĂ©riode GoĂ©tie, dans cette maniĂšre de faire alterner lenteur sĂ©pulcrale et convulsions soudaines. âForest of Suicideâ en constitue une parfaite illustration : prĂšs de trois minutes dâatmosphĂšre mortuaire, traversĂ©e de chuchotements opaques et presque indĂ©chiffrables, avant quâun torrent de violence dĂ©sordonnĂ©e ne sâabatte durant cinq longues minutes sans rĂ©pit. Câest probablement cette articulation entre climat et dĂ©flagration qui dĂ©finit le mieux le style de Mors Summa. La construction des morceaux tĂ©moigne dâune vraie rĂ©flexion, mĂȘme si la rĂ©alisation reste parfois plus fragile, notamment Ă cause dâune boĂźte Ă rythmes un peu trop forcĂ©e, dĂ©faut que lâon retrouvera dâailleurs sur le premier vĂ©ritable album.
Il faut Ă©galement accorder une mention particuliĂšre Ă âLife Dies Iâ, longue piĂšce dâenviron douze minutes, fondĂ©e sur un black metal atmosphĂ©rique qui Ă©voque trĂšs nettement âRundgang um die transzendentale SĂ€ule der SingularitĂ€tâ de Burzum sur Filosofem. Câest sans doute lâun des sommets de cette dĂ©mo, au point que lâon peut se demander si Mors Summa nâaurait pas trouvĂ© lĂ la matiĂšre dâun album entier, tant ce mĂ©lange de rĂ©pĂ©tition hypnotique, de solennitĂ© guerriĂšre et de mĂ©lancolie sĂ©pulcrale sây rĂ©vĂšle convaincant.
JâapprĂ©cie aussi beaucoup âVittoriaâ, pour son caractĂšre martial et cette maniĂšre trĂšs particuliĂšre de poser la voix, presque comme une dĂ©clamation de manifeste national-revolutionnaire scandĂ© au porte-voix dans la rue. Le morceau dĂ©gage quelque chose de militant qui renforce encore la dimension combative et idĂ©ologique de lâensemble.

Mors Summa – Europa Europae CD 2001 Tour De Garde / Garde002

ma finchĂš vivrĂČ non avranno pace
PubliĂ© en 2001 par Tour de Garde en CD limitĂ© Ă 500 exemplaires numĂ©rotĂ©s Ă la main, Europa Europae constitue lâunique album longue durĂ©e de Mors Summa. Pour ma part, jâai le numĂ©ro 99, je rate de quelques numĂ©ros le chiffre sacrĂ©. Il nâest dâailleurs pas anodin que ce disque soit paru chez un label comme Tour de Garde, sans doute lâune des structures underground les plus cohĂ©rentes et les plus radicales du dĂ©but des annĂ©es 2000 en Nouvelle-France, entiĂšrement consacrĂ©e Ă un black metal intransigeant, dĂ©pouillĂ© de toute concession et fidĂšle Ă ses expressions les plus radicales.
Lâalbum comprend sept morceaux pour un total dâun peu moins de trente-huit minutes : âHowlings from the Forest of Oldâ, âActaeonâ, âThe Huntâ, âThe Wind of Tempest Blowsâ, âWings of Warâ, âThe Eagle Flies Againâ, auxquels sâajoute une reprise de âWerwolfâ dâIntolleranza. Ă travers cette tracklist, Mors Summa donne Ă entendre une forme plus idĂ©ologique et martiale de son univers.
La pochette de Europa Europae reprend lâaffiche allemande Deutschlands Befreiung de 1924, signĂ©e M. Kiefer. Il ne sâagit donc pas dâune simple imagerie nationaliste passe-partout, mais dâun visuel dĂ©jĂ situĂ© dans lâorbite de la propagande völkisch et du national-socialisme naissant de lâentre-deux-guerres. Le choix dâune telle image nâa Ă©videmment rien dâinnocent : lâaigle brisant ses chaĂźnes condense Ă lui seul tout un imaginaire de libĂ©ration, de relĂšvement et de reconquĂȘte, en parfaite adĂ©quation avec le fond idĂ©ologique de Mors Summa. Il est dâailleurs intĂ©ressant de noter que cette mĂȘme affiche sera reprise, en version complĂšte avec swastika apparente, deux ans plus tard sur lâalbum Noontide (2003) des AmĂ©ricains de Fanisk, preuve supplĂ©mentaire de la fascination durable exercĂ©e par ce type dâiconographie malgrĂ© le temps qui passe.
Le livret ne contient pratiquement aucune information, si ce nâest un court texte de Julius Evola insistant sur la nĂ©cessitĂ© dâune Europe ethniquement soudĂ©e face Ă lâimpĂ©rialisme amĂ©ricain et au communisme venu de lâEst. On y retrouve ainsi lâidĂ©e dâune âtroisiĂšme voieâ censĂ©e opposer au libĂ©ralisme occidental comme au bloc soviĂ©tique une alternative enracinĂ©e, hiĂ©rarchique et europĂ©enne propre au contexte de la guerre froide. Lâensemble se clĂŽt sur le slogan âTradition, Europa, Revolutionâ, formule qui rĂ©sume Ă elle seule lâhorizon doctrinal dans lequel Mors Summa entend manifestement sâinscrire.
Lâalbum sâouvre sur âHowlings from the Forest of Oldâ, morceau qui reprend et densifie lâapproche esquissĂ©e sur âForest of Suicideâ dans la premiĂšre dĂ©mo, mais avec une ampleur nettement supĂ©rieure. Cette fois, lâentrĂ©e en matiĂšre prend la forme dâune introduction Ă©pique, presque crĂ©pusculaire, Ă©voquant les derniers feux dâun monde en train de sombrer. Une rythmique martiale accompagne cette magnifique ouverture avant que le titre ne bascule dans un black metal rapide, bĂąti sur des riffs rigides et tranchants. La ligne de chant se rĂ©vĂšle Ă©galement plus convaincante, portĂ©e par une intonation haineuse qui dĂ©verse ses versets anti-modernistes avec une autoritĂ© plus affirmĂ©e. On pourra certes regretter une batterie programmĂ©e qui conserve cette tonalitĂ© un peu industrielle et artificielle, mais lâintensitĂ©, elle, ne faiblit jamais.
âActaeonâ est sans doute le morceau le plus fascinant de lâalbum, et probablement lâun des plus Ă©laborĂ©s sur le plan thĂ©matique dans toute la production de Mors Summa. Le titre renvoie au mythe ovidien dâActĂ©on, ce chasseur mĂ©tamorphosĂ© en cerf par ArtĂ©mis â ou Diane dans sa transposition romaine â pour lâavoir surprise nue au bain, avant dâĂȘtre dĂ©chirĂ© par sa propre meute. Le choix nâa Ă©videmment rien dâanodin : ActĂ©on incarne ici la figure de lâhomme qui, pour avoir osĂ© contempler ce qui devait lui demeurer interdit, se trouve broyĂ© par des forces qui le dĂ©passent. Il y a dans ce mythe une violence sacrĂ©e, une logique de transgression et de chĂątiment, qui sâaccorde parfaitement avec lâunivers de Mors Summa.
Sur le plan textuel, le morceau puise dâailleurs dans le poĂšme âActaeonâ dâEzra Pound, adaptĂ© ici en titre de black metal, ce qui confĂšre Ă lâensemble une charge mĂ©tapolitique dâautant plus marquĂ©e. Il faut rappeler quâEzra Pound fut lâune des grandes figures de la poĂ©sie moderne, mais aussi un intellectuel convaincu que la littĂ©rature ne devait pas rester sans effet sur le rĂ©el. Il dĂ©fendit avec vigueur ses positions politiques et Ă©conomiques, sâattaquant au systĂšme financier, Ă lâusure et Ă ce quâil percevait comme la corruption des Ă©lites. InstallĂ© en Italie, il devint durant la guerre une voix radicale, intervenant sur les ondes dans des Ă©missions favorables au fascisme et hostiles aux Ătats-Unis. Ă sa maniĂšre, il incarna ainsi une figure dâintellectuel combattant, prĂȘt Ă payer le prix de ses convictions.
AprĂšs la guerre, Pound fut arrĂȘtĂ©, inculpĂ© de haute trahison en raison de sa nationalitĂ© amĂ©ricaine, puis dĂ©clarĂ© mentalement inapte Ă ĂȘtre jugĂ© et internĂ© pendant plus dâune dĂ©cennie Ă lâhĂŽpital psychiatrique Saint Elizabeths. Il ne recouvra la libertĂ© quâen 1958, Ă la faveur dâune campagne de soutien venue notamment des milieux littĂ©raires, avant de retourner en Italie, oĂč il mourut Ă Venise en 1972. Sa postĂ©ritĂ© politique demeure Ă©videmment controversĂ©e, mais sa figure a continuĂ© dâexercer une fascination durable dans certains milieux radicaux, y compris Ă Rome, oĂč son nom sera repris bien plus tard par CasaPound. Dans le cadre de Mors Summa, le recours Ă Pound nâa donc rien dâornemental : il renforce au contraire la cohĂ©rence dâun imaginaire oĂč la poĂ©sie, le mythe et la guerre des idĂ©es se rejoignent dans un mĂȘme geste de refus.
Le black metal dĂ©ployĂ© sur ce titre se caractĂ©rise par une orientation nettement martiale, portĂ©e par un tempo lent et des changements de rythme qui renforcent progressivement cette impression de marche militaire en tension. Le morceau avance avec une forme de solennitĂ© lourde, presque processionnelle, avant de gagner peu Ă peu en intensitĂ©. Lâensemble produit un effet trĂšs hypnotique, et le titre constitue Ă mes yeux une vĂ©ritable rĂ©ussite dans ce registre. Ce qui frappe surtout, câest la difficultĂ© Ă lui trouver de vĂ©ritables Ă©quivalents. ReplacĂ© en 2001, le titre paraĂźt presque prĂ©curseur dans cette maniĂšre dâarticuler un black metal raw, rigide et martial sans jamais rompre avec une vĂ©ritable puissance dâĂ©vocation. On pourra toujours dĂ©celer, en arriĂšre-plan, quelques traces de Burzum, du premier Graveland ou de Judas Iscariot, mais la formule de Mors Summa demeure ici suffisamment singuliĂšre pour ne pas se laisser rĂ©duire Ă de simples influences.
âThe Huntâ et âThe Wind of Tempest Blowsâ reprĂ©sentent les passages les plus frontaux de lâalbum : deux salves brĂšves de black metal plus classique en apparence, mais toujours traversĂ©es par cette rigiditĂ© martiale qui fait la singularitĂ© de Mors Summa et empĂȘche le disque de sâessouffler.
âWings of Warâ et âThe Eagle Flies Againâ constituent Ă bien des Ă©gards le cĆur idĂ©ologique de lâalbum. On y retrouve la figure de lâaigle romain â aquila en latin â comme symbole de puissance impĂ©riale, de souverainetĂ© et de vision surplombante, dans le cadre dâun imaginaire paĂŻen, solaire et guerrier. PlacĂ©s lâun Ă la suite de lâautre, ces deux morceaux fonctionnent presque comme un diptyque : dâabord la guerre dans sa rĂ©alitĂ© la plus physique, la plus directe, la plus brutale ; ensuite la rĂ©surgence, ou plutĂŽt la renaissance symbolique de ce que cette guerre Ă©tait censĂ©e protĂ©ger et relever. On retrouve ici trĂšs clairement la thĂ©matique dĂ©jĂ inscrite dans la pochette, autour de lâaigle, du relĂšvement et de la libĂ©ration. âThe Eagle Flies Againâ se distingue en outre par un passage plus atmosphĂ©rique en conclusion, qui vient refermer le titre sur une tonalitĂ© plus ample et plus Ă©vocatrice. Câest dâailleurs un trĂšs bon morceau, dont le titre, malgrĂ© une formulation voisine, nâa ici rien Ă voir avec celui de Bound For Glory « The Iron Eagle Flies Again », question que lâon peut spontanĂ©ment se poser Ă premiĂšre vue.
Dernier titre de lâalbum, âWerwolfâ est empruntĂ© au groupe de RAC italien Intolleranza et provient de leur album Tutti allâinferno (1995). Les paroles mettent en scĂšne les ultimes dĂ©fenseurs du Reich â Werwolf, Volksturm et volontaires Ă©trangers â dans une atmosphĂšre de dĂ©faite imminente et de refus obstinĂ© de la capitulation face aux forces amĂ©ricaines et soviĂ©tiques. Mors Summa conserve donc ici une thĂ©matique de fin de guerre, dâencerclement et de rĂ©sistance dĂ©sespĂ©rĂ©e, dĂ©jĂ chargĂ©e dâun imaginaire politique trĂšs marquĂ©. Musicalement, en revanche, la diffĂ©rence avec lâoriginal est totale. LĂ oĂč le morceau dâIntolleranza relevait dâun RAC italien plus direct, plus chantant et presque entraĂźnant dans sa forme, Mors Summa en livre une relecture froide, rigide et martiale, entiĂšrement reconfigurĂ©e selon les codes de son propre black metal. Plus quâune simple reprise au sens classique, il sâagit presque dâune transposition : la structure Ă©motionnelle du morceau change, lâĂ©lan collectif de lâoriginal laissant place Ă quelque chose de plus sec, plus militaire, plus spectral. On a donc le sentiment que Summanus reprend avant tout le texte et sa charge symbolique, pour lâintĂ©grer Ă lâunivers sonore et idĂ©ologique de Mors Summa.
Ă mes yeux, Europa Europae demeure un album solide, et sans doute lâun des tĂ©moignages les plus parlants de ce quâa pu ĂȘtre une certaine expression du black metal au dĂ©but des annĂ©es 2000. Les changements de rythme y sont bien pensĂ©s, donnent du relief aux compositions et empĂȘchent lâensemble de se figer dans une seule couleur. Les passages atmosphĂ©riques, eux aussi, jouent un rĂŽle essentiel et participent pleinement Ă lâidentitĂ© du disque. Le principal point faible reste cette boĂźte Ă rythmes, toujours trop prĂ©sente, qui empĂȘche par moments lâalbum dâatteindre toute son ampleur. TirĂ© Ă 500 exemplaires seulement et jamais rééditĂ©, Europa Europae garde ainsi le statut dâĆuvre rare, presque soustraite au temps.
Per me questa guerra non Ăš finita ! Per questa guerra ho dato la vita !

Mors Summa – Pax Deorum Demo 2003

Pax Deorum â « la Paix des Dieux », selon cette formule romaine qui dĂ©signe lâaccord juste entre la citĂ© des hommes et lâordre divin â devait paraĂźtre en 2004 sous la forme dâun split avec Nebulous Dawn chez Tour de Garde. Le projet nâaboutira jamais. De Nebulous Dawn, je nâai dâailleurs rien pu retrouver de vraiment tangible, comme si le nom lui-mĂȘme sâĂ©tait perdu dans la pĂ©nombre de lâunderground. Reste que, comme pour la premiĂšre dĂ©mo, ce promo quatre titres a Ă©tĂ© encodĂ© et diffusĂ© par Wotan Mit Uns, Ă©vitant ainsi quâil ne sombre totalement dans lâoubli. Pour ceux qui suivent Mors Summa, câest une vraie chance.
Les quatre titres marquent une Ă©volution sensible par rapport Ă Europa Europae. Lâapparition de titres en latin et en italien â Hasta Martis (« la lance de Mars »), Ritus, Inno al Sole (« Hymne au Soleil ») â accentue encore le basculement du projet vers une romanitĂ© explicite, presque liturgique. Ad Auream Aetatem (« Vers lâĂge dâOr ») renvoie quant Ă lui directement au vieux mythe des Ăąges de lâhumanitĂ©, hĂ©ritĂ© dâHĂ©siode : lâĂge dâOr, premier et supĂ©rieur aux autres, celui dâune justice naturelle, dâun ordre intact et dâune abondance non corrompue. Un tel thĂšme ne pouvait quâentrer en rĂ©sonance avec lâimaginaire traditionaliste dâun Julius Evola, tout autant quâavec un certain fond paĂŻen romain.
Avec Inno al Sole, en italien cette fois, Mors Summa formule une invocation solaire beaucoup plus directe. Le Soleil y apparaĂźt comme principe supĂ©rieur, dans une lignĂ©e qui peut faire penser Ă Sol Invictus, ce soleil invaincu promu par AurĂ©lien, dont le culte oriental faillit un temps sâimposer avant dâĂȘtre absorbĂ©, puis neutralisĂ©, par le christianisme triomphant. De Savitri Devi Ă Miguel Serrano, la symbolique solaire a dâailleurs occupĂ© une place centrale dans tout le courant idĂ©ologique radical. Mors Summa sâinscrit ici dans ce fil sans dĂ©tour.
Sur le plan musical, en revanche, le changement est tout aussi notable. Le propos est plus direct, plus sec, mieux tenu rythmiquement, et la boĂźte Ă rythmes, pour une fois, cesse dâĂȘtre un vĂ©ritable point faible. La production reste modeste, mais elle fonctionne. Ce que lâon perd, en revanche, ce sont ces longs dĂ©veloppements atmosphĂ©riques qui donnaient Ă Mors Summa une part de sa force. Le rĂ©sultat rappelle davantage le black metal scandinave des annĂ©es 1990 mais il faut bien reconnaĂźtre quâil manque peut-ĂȘtre ici quelque chose de ce qui faisait la singularitĂ© de Mors Summa : ce mĂ©lange de rigiditĂ© martiale, de souffle atmosphĂ©rique qui donnait son identitĂ©. Câest sans doute lĂ lâune des frustrations de cette discographie : voir une Ă©volution intĂ©ressante se dessiner sans quâelle nâaboutisse jamais Ă une vĂ©ritable publication officielle.

Ce quâil reste de Mors Summa

Mors Summa achĂšve ainsi son parcours en 2003, refermant en quelques annĂ©es seulement une parenthĂšse brĂšve mais singuliĂšre dans lâhistoire du black metal italien. Par la suite, Summanus rejoindra lâun de ses camarades romains pour donner naissance Ă Hirpus, projet dont ne sortira quâun seul album, Ianuaria, en 2005 â un disque de grande qualitĂ©, sur lequel il faudra certainement revenir un jour sur ce blog. AprĂšs cela, plus rien, ou presque : plus aucune activitĂ© notable dans le milieu black metal, comme si Summanus avait choisi de se retirer dĂ©finitivement dans le silence.
Je mets Ă disposition sur la page Telegram de LumiĂšre Mourante les deux dĂ©mos introuvables de Mors Summa ainsi que lâalbum dâArs Occulta, avec pour seule intention de maintenir vivante la flamme de cette Ćuvre souterraine et de lui Ă©viter de sombrer tout Ă fait dans lâoubli.
Canal Telegram : https://t.me/LumiereMourante
*Se mai Daniel dovesse imbattersi in queste righe, non esiti a scrivermi.
