🇼đŸ‡č Mors Summa – Tradition, Europa, Revolution

Mors Summa fait partie de ces projets italiens individualistes qui, sans avoir laissĂ© une discographie abondante, sont parvenus Ă  imposer une identitĂ© propre. NĂ© Ă  Rome Ă  la fin des annĂ©es 1990 sous l’impulsion de Summanus, le groupe dĂ©veloppe un imaginaire articulĂ© autour du paganisme romain, d’une mĂ©tapolitique d’inspiration Ă©volienne, d’une haine dĂ©clarĂ©e de la sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique et d’une critique radicale de l’Europe politique façonnĂ©e aprĂšs 1945.

C’est dans la banlieue de Rome que Summanus, solitaire et retranchĂ©, donne naissance Ă  Mors Summa en 1999. Le pseudonyme choisi dit dĂ©jĂ  presque tout. Dans la religion romaine archaĂŻque, Summanus est le dieu des Ă©clairs nocturnes, puissance sombre parfois associĂ©e Ă  Jupiter lui-mĂȘme dans ses manifestations les plus inquiĂ©tantes. Ovide le mentionne dans les Fastes ; CicĂ©ron rappelle l’existence de sa statue au Capitole. Aujourd’hui presque effacĂ© de la mĂ©moire commune, ce dieu mineur appartient Ă  ces figures du vieux panthĂ©on que le christianisme a recouvertes, marginalisĂ©es, puis condamnĂ©es Ă  la poussiĂšre des ruines. Le choisir comme nom de guerre, c’est revendiquer une Rome d’avant le Christ, d’avant Constantin, une Rome encore paĂŻenne, avant que l’Église n’entreprenne de dĂ©truire, absorber ou neutraliser cet univers symbolique. En ce sens, Mors Summa ne se contente pas d’invoquer un nom antique : le projet affirme dĂ©jĂ , dans ce simple choix, la volontĂ© de rendre Ă  l’idĂ©e romaine sa puissance et sa grandeur perdue.

En latin, Mors Summa signifie « la Mort suprĂȘme ». Le projet semble puiser l’essentiel de sa substance dans cette forme de nihilisme actif thĂ©orisĂ©e par Julius Evola : non pas consentir au dĂ©sastre, mais se maintenir debout au milieu des ruines. On retrouve d’ailleurs Summanus dans un autre projet, Ars Occulta, fondĂ© en 1997 et pouvant ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une sorte de prĂ©-Mors Summa, oĂč il apparaĂźt sous le pseudonyme d’Imperator Noctis, dĂ©veloppant un black metal proche dans l’esprit, mais davantage tournĂ© vers l’ambient, voire le dungeon synth. Il Ɠuvrera Ă©galement aux cĂŽtĂ©s de son camarade Marco (Apud Inferos, Der Nacht, Noctifer) au sein de Hirpus, duo auquel l’on doit en 2005 un excellent album, Ianuaria.

Les entretiens avec Summanus de Mors Summa sont inexistants, tout comme les chroniques consacrĂ©es au projet. J’avais pourtant rĂ©alisĂ© une interview pour mon ancien ezine et conservĂ© avec lui une longue correspondance, mais l’ensemble de ces documents a malheureusement Ă©tĂ© perdu lors d’un crash de disque dur. Cet article se veut donc aussi une forme d’hommage, rendu en 2026, soit vingt-cinq ans aprĂšs la sortie de l’unique album de Mors Summa, Europa Europae, paru en 2001, afin que la flamme de Mors Summa continue de briller dans les tĂ©nĂšbres d’un monde qui s’efface sous les lueurs de la lumiĂšre mourante.

Pochette non officielle conçue par mes soins pour donner un visage Ă  ce CDr d’Ars Occulta, restĂ© Ă  l’état de promo, sans illustration ni habillage d’origine.

Il faut bien l’admettre : Ars Occulta ne dira absolument rien Ă  presque tout le monde, y compris Ă  nombre de fins connaisseurs de la scĂšne italienne, pourtant relativement nombreux dĂšs lors qu’on frĂ©quente un peu sĂ©rieusement ce milieu. J’ai pour ma part eu la chance de recevoir de Summanus un CDR de cet album d’Ars Occulta, que je soupçonne, au fond, de n’avoir jamais rĂ©ellement vu le jour autrement que sous cette forme prĂ©caire, demeurant Ă  l’état de projet mort-vivant.

Ars Occulta apparaßt ainsi comme une forme de préquelle à Mors Summa. Fondé en 1997, le projet laisse derriÚre lui une démo, Imperator Noctis, parue en 1999, puis un album, Melis, daté de 2001, mais jamais publié.

Les Ă©lĂ©ments dĂ©jĂ  prĂ©sents sur la dĂ©mo Imperator Noctis annonçaient d’ailleurs trĂšs clairement la direction qu’allait prendre l’album ‘Melis’. On y trouvait quatre titres avec une dĂ©dicace explicite Ă  Nietzsche. Plus rĂ©vĂ©lateur encore, l’ensemble des musiques et des paroles y Ă©tait datĂ© Ad Urbe Condita, c’est-Ă -dire « depuis la fondation de la Ville », Rome servant ici de centre symbolique et chronologique. Autrement dit, il ne s’agit plus de compter le temps Ă  partir du christianisme, mais Ă  partir de l’origine lĂ©gendaire de Rome elle-mĂȘme. Un choix qui traduit dĂ©jĂ  une volontĂ© : arracher le projet au temps chrĂ©tien et moderne pour le replacer dans une continuitĂ© romaine, paĂŻenne et impĂ©riale.

Dans le livret de cette premiĂšre dĂ©mo, Imperator Noctis s’en prend Ă©galement aux groupes de black metal italien “trendy” s’appropriant une culture scandinave qui n’est pas la leur. On peut y voir, sinon une filiation directe, du moins une proximitĂ© d’esprit avec la logique de la Black Metal Invitta Armata lancĂ©e par Argento de Spite Extreme Wing, laquelle entendait rĂ©affirmer un Black Metal italien enracinĂ© dans son propre hĂ©ritage historique. Summanus s’inscrira d’ailleurs plus tard dans cette nĂ©buleuse sous la banniĂšre de Hirpus, dans une dĂ©marche visant Ă  cĂ©lĂ©brer l’hĂ©ritage de la Rome antique plutĂŽt qu’à singer servilement les modĂšles du Nord. Une orientation qui, Ă  mes yeux, apparaĂźt dĂ©jĂ  bien plus cohĂ©rente.

Ars Occulta dĂ©veloppe ainsi un black metal hyperborĂ©en au sens nietzschĂ©en du terme : non pas un simple folklore nordique plaquĂ© sur une musique extrĂȘme, mais une quĂȘte de hauteur, de sĂ©paration, de dĂ©passement et de froideur spirituelle. Le projet se clĂŽt d’ailleurs sur une belle formule latine, Non Potero Iam Lucem Videre — « Je ne pourrai dĂ©sormais plus voir la lumiĂšre » — comme si l’entrĂ©e dans la nuit devait aussi marquer le refus dĂ©finitif du monde moderne et de ses fausses clartĂ©s.

Venons-en Ă  prĂ©sent Ă  Melis, album datĂ© de 2001. Le disque se compose de cinq longs morceaux, dĂ©passant pour la plupart les dix minutes, auxquels s’ajoute une reprise de Burzum. Musicalement, Ars Occulta y dĂ©veloppe un black metal raw traversĂ© de longues sĂ©quences atmosphĂ©riques que l’on qualifierait aujourd’hui, par commoditĂ©, de proches du dungeon synth — mĂȘme si, Ă  l’époque, ce type de catĂ©gorisation n’avait pas encore rĂ©ellement cours.

Le black metal ultra nerveux de Mors Summa trouve ainsi, dans Ars Occulta, un prolongement plus atmosphĂ©rique, portĂ© par des synthĂ©tiseurs trĂšs minimalistes qui confĂšrent par moments Ă  l’ensemble une vĂ©ritable couleur funĂšbre. “Devotio ad Manes” en offre un bon exemple : Ars Occulta s’y tourne vers les morts de la Rome ancienne dans une ambiance qui Ă©voque presque la bande-son maladive de Nekromantik, avec ses claviers rudimentaires, ses sonoritĂ©s Ă©tranges et ce parfum d’amateurisme spectral qui participe pleinement au charme du morceau. À ces longues nappes atmosphĂ©riques viennent se mĂȘler des sĂ©quences plus virulentes, traversĂ©es de hurlements de haine lancĂ©s avec une spontanĂ©itĂ© presque convulsive, alternant avec des sortes d’incantations qui renforcent encore la dimension rituelle de l’ensemble.

La production est Ă©videmment trĂšs raw, et je dois reconnaĂźtre que je ne suis pas, Ă  la base, un grand connaisseur du style Dungeon Synth, tant il ne correspond pas Ă  ce que j’écoute le plus rĂ©guliĂšrement. Pourtant, Melis a quelque chose de suffisamment singulier pour retenir l’attention. Ars Occulta surprend par sa capacitĂ© Ă  faire coexister des ambiances presque Ă©piques et mĂ©lodieuses, des passages situĂ©s Ă  la frontiĂšre d’un dark ambient minimaliste, et des retours soudains Ă  un black metal primitif. L’ensemble est loin d’ĂȘtre parfait, bien sĂ»r, mais avec un peu de recul, on se dit que Melis aurait sans doute mĂ©ritĂ© une vĂ©ritable production. On l’aurait trĂšs bien imaginĂ© paraĂźtre chez un label comme Tour de Garde, qui aurait pu accueillir sans difficultĂ© ce type de black metal avantgardiste.

Dernier point Ă  signaler sur cet opus : la reprise de Burzum, “Ea, Lord of the Depths”, ici latinisĂ© en “Ea Dominus Abrupti”. Le morceau se laisse reconnaĂźtre dĂšs les premiĂšres notes de synthĂ©tiseur, mĂȘme si Ars Occulta en propose une lecture trĂšs Ă©loignĂ©e de l’original. L’essence du titre demeure pourtant intacte, transposĂ©e dans un registre plus pauvre et plus spectral. Il s’en dĂ©gage ce charme un peu bancal propre Ă  certaines expĂ©rimentations de l’époque, quelque part entre le black metal et ce que l’on appellerait aujourd’hui du dungeon synth, avec par instants cette impression Ă©trange de se retrouver face Ă  la bande-son de Ghosts ’n Goblins. Les anciens comprendront.

« La mort n’est pas une fin, elle est un retour. Ce que Rome a bĂąti ne peut mourir, car Rome n’est pas nĂ©e pour mourir, mais pour rĂ©gner. »

Cette premiĂšre dĂ©mo, autoproduite en 2000, ne semble avoir circulĂ© qu’à l’état de CDR promotionnel, si bien qu’il est permis de penser que trĂšs peu d’exemplaires physiques ont rĂ©ellement existĂ©. Il faut donc rendre hommage au travail de Wotan Mit Uns (RIP), qui, par l’intermĂ©diaire de son blog de partage de MP3, l’a numĂ©risĂ©e — au mĂȘme titre que des centaines d’autres dĂ©mos affiliĂ©es au NSBM — lui Ă©vitant ainsi de sombrer dans les limbes de l’underground. C’est d’ailleurs par ce canal que je l’ai dĂ©couverte, une quinzaine d’annĂ©es aprĂšs sa sortie, et cette Ă©coute fut une vĂ©ritable bonne surprise.

Cette dĂ©mo aligne huit titres pour prĂšs de quarante-neuf minutes, soit une durĂ©e dĂ©jĂ  inhabituelle pour ce format. On y croise notamment “Forest of Suicide”, “Hymn to Hate”, “Death Dies – Mors Summa”, les deux volets de “Life Dies” ainsi que “Vittoria”. Ars Occulta y dĂ©ploie un black metal atmosphĂ©rique que viennent lacĂ©rer, Ă  intervalles rĂ©guliers, des poussĂ©es de violence plus rapides, parfois mĂȘme franchement brutales, soutenues par un chant saturĂ© de haine. On pense assez vite Ă  Akitsa pĂ©riode GoĂ©tie, dans cette maniĂšre de faire alterner lenteur sĂ©pulcrale et convulsions soudaines. “Forest of Suicide” en constitue une parfaite illustration : prĂšs de trois minutes d’atmosphĂšre mortuaire, traversĂ©e de chuchotements opaques et presque indĂ©chiffrables, avant qu’un torrent de violence dĂ©sordonnĂ©e ne s’abatte durant cinq longues minutes sans rĂ©pit. C’est probablement cette articulation entre climat et dĂ©flagration qui dĂ©finit le mieux le style de Mors Summa. La construction des morceaux tĂ©moigne d’une vraie rĂ©flexion, mĂȘme si la rĂ©alisation reste parfois plus fragile, notamment Ă  cause d’une boĂźte Ă  rythmes un peu trop forcĂ©e, dĂ©faut que l’on retrouvera d’ailleurs sur le premier vĂ©ritable album.

Il faut Ă©galement accorder une mention particuliĂšre Ă  “Life Dies I”, longue piĂšce d’environ douze minutes, fondĂ©e sur un black metal atmosphĂ©rique qui Ă©voque trĂšs nettement “Rundgang um die transzendentale SĂ€ule der SingularitĂ€t” de Burzum sur Filosofem. C’est sans doute l’un des sommets de cette dĂ©mo, au point que l’on peut se demander si Mors Summa n’aurait pas trouvĂ© lĂ  la matiĂšre d’un album entier, tant ce mĂ©lange de rĂ©pĂ©tition hypnotique, de solennitĂ© guerriĂšre et de mĂ©lancolie sĂ©pulcrale s’y rĂ©vĂšle convaincant.

J’apprĂ©cie aussi beaucoup “Vittoria”, pour son caractĂšre martial et cette maniĂšre trĂšs particuliĂšre de poser la voix, presque comme une dĂ©clamation de manifeste national-revolutionnaire scandĂ© au porte-voix dans la rue. Le morceau dĂ©gage quelque chose de militant qui renforce encore la dimension combative et idĂ©ologique de l’ensemble.

Il nemico s’illude perchĂš tutto tace
ma finchĂš vivrĂČ non avranno pace

PubliĂ© en 2001 par Tour de Garde en CD limitĂ© Ă  500 exemplaires numĂ©rotĂ©s Ă  la main, Europa Europae constitue l’unique album longue durĂ©e de Mors Summa. Pour ma part, j’ai le numĂ©ro 99, je rate de quelques numĂ©ros le chiffre sacrĂ©. Il n’est d’ailleurs pas anodin que ce disque soit paru chez un label comme Tour de Garde, sans doute l’une des structures underground les plus cohĂ©rentes et les plus radicales du dĂ©but des annĂ©es 2000 en Nouvelle-France, entiĂšrement consacrĂ©e Ă  un black metal intransigeant, dĂ©pouillĂ© de toute concession et fidĂšle Ă  ses expressions les plus radicales.

L’album comprend sept morceaux pour un total d’un peu moins de trente-huit minutes : “Howlings from the Forest of Old”, “Actaeon”, “The Hunt”, “The Wind of Tempest Blows”, “Wings of War”, “The Eagle Flies Again”, auxquels s’ajoute une reprise de “Werwolf” d’Intolleranza. À travers cette tracklist, Mors Summa donne Ă  entendre une forme plus idĂ©ologique et martiale de son univers.

La pochette de Europa Europae reprend l’affiche allemande Deutschlands Befreiung de 1924, signĂ©e M. Kiefer. Il ne s’agit donc pas d’une simple imagerie nationaliste passe-partout, mais d’un visuel dĂ©jĂ  situĂ© dans l’orbite de la propagande völkisch et du national-socialisme naissant de l’entre-deux-guerres. Le choix d’une telle image n’a Ă©videmment rien d’innocent : l’aigle brisant ses chaĂźnes condense Ă  lui seul tout un imaginaire de libĂ©ration, de relĂšvement et de reconquĂȘte, en parfaite adĂ©quation avec le fond idĂ©ologique de Mors Summa. Il est d’ailleurs intĂ©ressant de noter que cette mĂȘme affiche sera reprise, en version complĂšte avec swastika apparente, deux ans plus tard sur l’album Noontide (2003) des AmĂ©ricains de Fanisk, preuve supplĂ©mentaire de la fascination durable exercĂ©e par ce type d’iconographie malgrĂ© le temps qui passe.

Le livret ne contient pratiquement aucune information, si ce n’est un court texte de Julius Evola insistant sur la nĂ©cessitĂ© d’une Europe ethniquement soudĂ©e face Ă  l’impĂ©rialisme amĂ©ricain et au communisme venu de l’Est. On y retrouve ainsi l’idĂ©e d’une “troisiĂšme voie” censĂ©e opposer au libĂ©ralisme occidental comme au bloc soviĂ©tique une alternative enracinĂ©e, hiĂ©rarchique et europĂ©enne propre au contexte de la guerre froide. L’ensemble se clĂŽt sur le slogan “Tradition, Europa, Revolution”, formule qui rĂ©sume Ă  elle seule l’horizon doctrinal dans lequel Mors Summa entend manifestement s’inscrire.

L’album s’ouvre sur “Howlings from the Forest of Old”, morceau qui reprend et densifie l’approche esquissĂ©e sur “Forest of Suicide” dans la premiĂšre dĂ©mo, mais avec une ampleur nettement supĂ©rieure. Cette fois, l’entrĂ©e en matiĂšre prend la forme d’une introduction Ă©pique, presque crĂ©pusculaire, Ă©voquant les derniers feux d’un monde en train de sombrer. Une rythmique martiale accompagne cette magnifique ouverture avant que le titre ne bascule dans un black metal rapide, bĂąti sur des riffs rigides et tranchants. La ligne de chant se rĂ©vĂšle Ă©galement plus convaincante, portĂ©e par une intonation haineuse qui dĂ©verse ses versets anti-modernistes avec une autoritĂ© plus affirmĂ©e. On pourra certes regretter une batterie programmĂ©e qui conserve cette tonalitĂ© un peu industrielle et artificielle, mais l’intensitĂ©, elle, ne faiblit jamais.

“Actaeon” est sans doute le morceau le plus fascinant de l’album, et probablement l’un des plus Ă©laborĂ©s sur le plan thĂ©matique dans toute la production de Mors Summa. Le titre renvoie au mythe ovidien d’ActĂ©on, ce chasseur mĂ©tamorphosĂ© en cerf par ArtĂ©mis — ou Diane dans sa transposition romaine — pour l’avoir surprise nue au bain, avant d’ĂȘtre dĂ©chirĂ© par sa propre meute. Le choix n’a Ă©videmment rien d’anodin : ActĂ©on incarne ici la figure de l’homme qui, pour avoir osĂ© contempler ce qui devait lui demeurer interdit, se trouve broyĂ© par des forces qui le dĂ©passent. Il y a dans ce mythe une violence sacrĂ©e, une logique de transgression et de chĂątiment, qui s’accorde parfaitement avec l’univers de Mors Summa.

Sur le plan textuel, le morceau puise d’ailleurs dans le poĂšme “Actaeon” d’Ezra Pound, adaptĂ© ici en titre de black metal, ce qui confĂšre Ă  l’ensemble une charge mĂ©tapolitique d’autant plus marquĂ©e. Il faut rappeler qu’Ezra Pound fut l’une des grandes figures de la poĂ©sie moderne, mais aussi un intellectuel convaincu que la littĂ©rature ne devait pas rester sans effet sur le rĂ©el. Il dĂ©fendit avec vigueur ses positions politiques et Ă©conomiques, s’attaquant au systĂšme financier, Ă  l’usure et Ă  ce qu’il percevait comme la corruption des Ă©lites. InstallĂ© en Italie, il devint durant la guerre une voix radicale, intervenant sur les ondes dans des Ă©missions favorables au fascisme et hostiles aux États-Unis. À sa maniĂšre, il incarna ainsi une figure d’intellectuel combattant, prĂȘt Ă  payer le prix de ses convictions.

AprĂšs la guerre, Pound fut arrĂȘtĂ©, inculpĂ© de haute trahison en raison de sa nationalitĂ© amĂ©ricaine, puis dĂ©clarĂ© mentalement inapte Ă  ĂȘtre jugĂ© et internĂ© pendant plus d’une dĂ©cennie Ă  l’hĂŽpital psychiatrique Saint Elizabeths. Il ne recouvra la libertĂ© qu’en 1958, Ă  la faveur d’une campagne de soutien venue notamment des milieux littĂ©raires, avant de retourner en Italie, oĂč il mourut Ă  Venise en 1972. Sa postĂ©ritĂ© politique demeure Ă©videmment controversĂ©e, mais sa figure a continuĂ© d’exercer une fascination durable dans certains milieux radicaux, y compris Ă  Rome, oĂč son nom sera repris bien plus tard par CasaPound. Dans le cadre de Mors Summa, le recours Ă  Pound n’a donc rien d’ornemental : il renforce au contraire la cohĂ©rence d’un imaginaire oĂč la poĂ©sie, le mythe et la guerre des idĂ©es se rejoignent dans un mĂȘme geste de refus.

Le black metal dĂ©ployĂ© sur ce titre se caractĂ©rise par une orientation nettement martiale, portĂ©e par un tempo lent et des changements de rythme qui renforcent progressivement cette impression de marche militaire en tension. Le morceau avance avec une forme de solennitĂ© lourde, presque processionnelle, avant de gagner peu Ă  peu en intensitĂ©. L’ensemble produit un effet trĂšs hypnotique, et le titre constitue Ă  mes yeux une vĂ©ritable rĂ©ussite dans ce registre. Ce qui frappe surtout, c’est la difficultĂ© Ă  lui trouver de vĂ©ritables Ă©quivalents. ReplacĂ© en 2001, le titre paraĂźt presque prĂ©curseur dans cette maniĂšre d’articuler un black metal raw, rigide et martial sans jamais rompre avec une vĂ©ritable puissance d’évocation. On pourra toujours dĂ©celer, en arriĂšre-plan, quelques traces de Burzum, du premier Graveland ou de Judas Iscariot, mais la formule de Mors Summa demeure ici suffisamment singuliĂšre pour ne pas se laisser rĂ©duire Ă  de simples influences.

“The Hunt” et “The Wind of Tempest Blows” reprĂ©sentent les passages les plus frontaux de l’album : deux salves brĂšves de black metal plus classique en apparence, mais toujours traversĂ©es par cette rigiditĂ© martiale qui fait la singularitĂ© de Mors Summa et empĂȘche le disque de s’essouffler.

“Wings of War” et “The Eagle Flies Again” constituent Ă  bien des Ă©gards le cƓur idĂ©ologique de l’album. On y retrouve la figure de l’aigle romain — aquila en latin — comme symbole de puissance impĂ©riale, de souverainetĂ© et de vision surplombante, dans le cadre d’un imaginaire paĂŻen, solaire et guerrier. PlacĂ©s l’un Ă  la suite de l’autre, ces deux morceaux fonctionnent presque comme un diptyque : d’abord la guerre dans sa rĂ©alitĂ© la plus physique, la plus directe, la plus brutale ; ensuite la rĂ©surgence, ou plutĂŽt la renaissance symbolique de ce que cette guerre Ă©tait censĂ©e protĂ©ger et relever. On retrouve ici trĂšs clairement la thĂ©matique dĂ©jĂ  inscrite dans la pochette, autour de l’aigle, du relĂšvement et de la libĂ©ration. “The Eagle Flies Again” se distingue en outre par un passage plus atmosphĂ©rique en conclusion, qui vient refermer le titre sur une tonalitĂ© plus ample et plus Ă©vocatrice. C’est d’ailleurs un trĂšs bon morceau, dont le titre, malgrĂ© une formulation voisine, n’a ici rien Ă  voir avec celui de Bound For Glory « The Iron Eagle Flies Again », question que l’on peut spontanĂ©ment se poser Ă  premiĂšre vue.

Dernier titre de l’album, “Werwolf” est empruntĂ© au groupe de RAC italien Intolleranza et provient de leur album Tutti all’inferno (1995). Les paroles mettent en scĂšne les ultimes dĂ©fenseurs du Reich — Werwolf, Volksturm et volontaires Ă©trangers — dans une atmosphĂšre de dĂ©faite imminente et de refus obstinĂ© de la capitulation face aux forces amĂ©ricaines et soviĂ©tiques. Mors Summa conserve donc ici une thĂ©matique de fin de guerre, d’encerclement et de rĂ©sistance dĂ©sespĂ©rĂ©e, dĂ©jĂ  chargĂ©e d’un imaginaire politique trĂšs marquĂ©. Musicalement, en revanche, la diffĂ©rence avec l’original est totale. LĂ  oĂč le morceau d’Intolleranza relevait d’un RAC italien plus direct, plus chantant et presque entraĂźnant dans sa forme, Mors Summa en livre une relecture froide, rigide et martiale, entiĂšrement reconfigurĂ©e selon les codes de son propre black metal. Plus qu’une simple reprise au sens classique, il s’agit presque d’une transposition : la structure Ă©motionnelle du morceau change, l’élan collectif de l’original laissant place Ă  quelque chose de plus sec, plus militaire, plus spectral. On a donc le sentiment que Summanus reprend avant tout le texte et sa charge symbolique, pour l’intĂ©grer Ă  l’univers sonore et idĂ©ologique de Mors Summa.

À mes yeux, Europa Europae demeure un album solide, et sans doute l’un des tĂ©moignages les plus parlants de ce qu’a pu ĂȘtre une certaine expression du black metal au dĂ©but des annĂ©es 2000. Les changements de rythme y sont bien pensĂ©s, donnent du relief aux compositions et empĂȘchent l’ensemble de se figer dans une seule couleur. Les passages atmosphĂ©riques, eux aussi, jouent un rĂŽle essentiel et participent pleinement Ă  l’identitĂ© du disque. Le principal point faible reste cette boĂźte Ă  rythmes, toujours trop prĂ©sente, qui empĂȘche par moments l’album d’atteindre toute son ampleur. TirĂ© Ă  500 exemplaires seulement et jamais rééditĂ©, Europa Europae garde ainsi le statut d’Ɠuvre rare, presque soustraite au temps.

Per me questa guerra non Ăš finita ! Per questa guerra ho dato la vita !

Ici encore, la pochette est une rĂ©alisation personnelle, l’album n’ayant circulĂ© qu’à l’état de promo CD, sans vĂ©ritable habillage visuel.

Pax Deorum — « la Paix des Dieux », selon cette formule romaine qui dĂ©signe l’accord juste entre la citĂ© des hommes et l’ordre divin — devait paraĂźtre en 2004 sous la forme d’un split avec Nebulous Dawn chez Tour de Garde. Le projet n’aboutira jamais. De Nebulous Dawn, je n’ai d’ailleurs rien pu retrouver de vraiment tangible, comme si le nom lui-mĂȘme s’était perdu dans la pĂ©nombre de l’underground. Reste que, comme pour la premiĂšre dĂ©mo, ce promo quatre titres a Ă©tĂ© encodĂ© et diffusĂ© par Wotan Mit Uns, Ă©vitant ainsi qu’il ne sombre totalement dans l’oubli. Pour ceux qui suivent Mors Summa, c’est une vraie chance.

Les quatre titres marquent une Ă©volution sensible par rapport Ă  Europa Europae. L’apparition de titres en latin et en italien — Hasta Martis (« la lance de Mars »), Ritus, Inno al Sole (« Hymne au Soleil ») — accentue encore le basculement du projet vers une romanitĂ© explicite, presque liturgique. Ad Auream Aetatem (« Vers l’Âge d’Or ») renvoie quant Ă  lui directement au vieux mythe des Ăąges de l’humanitĂ©, hĂ©ritĂ© d’HĂ©siode : l’Âge d’Or, premier et supĂ©rieur aux autres, celui d’une justice naturelle, d’un ordre intact et d’une abondance non corrompue. Un tel thĂšme ne pouvait qu’entrer en rĂ©sonance avec l’imaginaire traditionaliste d’un Julius Evola, tout autant qu’avec un certain fond paĂŻen romain.

Avec Inno al Sole, en italien cette fois, Mors Summa formule une invocation solaire beaucoup plus directe. Le Soleil y apparaĂźt comme principe supĂ©rieur, dans une lignĂ©e qui peut faire penser Ă  Sol Invictus, ce soleil invaincu promu par AurĂ©lien, dont le culte oriental faillit un temps s’imposer avant d’ĂȘtre absorbĂ©, puis neutralisĂ©, par le christianisme triomphant. De Savitri Devi Ă  Miguel Serrano, la symbolique solaire a d’ailleurs occupĂ© une place centrale dans tout le courant idĂ©ologique radical. Mors Summa s’inscrit ici dans ce fil sans dĂ©tour.

Sur le plan musical, en revanche, le changement est tout aussi notable. Le propos est plus direct, plus sec, mieux tenu rythmiquement, et la boĂźte Ă  rythmes, pour une fois, cesse d’ĂȘtre un vĂ©ritable point faible. La production reste modeste, mais elle fonctionne. Ce que l’on perd, en revanche, ce sont ces longs dĂ©veloppements atmosphĂ©riques qui donnaient Ă  Mors Summa une part de sa force. Le rĂ©sultat rappelle davantage le black metal scandinave des annĂ©es 1990 mais il faut bien reconnaĂźtre qu’il manque peut-ĂȘtre ici quelque chose de ce qui faisait la singularitĂ© de Mors Summa : ce mĂ©lange de rigiditĂ© martiale, de souffle atmosphĂ©rique qui donnait son identitĂ©. C’est sans doute lĂ  l’une des frustrations de cette discographie : voir une Ă©volution intĂ©ressante se dessiner sans qu’elle n’aboutisse jamais Ă  une vĂ©ritable publication officielle.

Jacques-Louis David, L’Intervention des Sabines (1799). Ce tableau majeur du nĂ©oclassicisme reprĂ©sente le moment oĂč les femmes sabines s’interposent entre Romulus et Tatius pour mettre fin Ă  l’affrontement entre Romains et Sabins. Au-delĂ  de la scĂšne antique, l’Ɠuvre met en image la guerre, la fondation de Rome et la nĂ©cessitĂ© de rĂ©tablir un ordre aprĂšs le chaos. Un dĂ©tail de ce tableau illustre Ă©galement le livret d’Europa Europae.

Mors Summa achĂšve ainsi son parcours en 2003, refermant en quelques annĂ©es seulement une parenthĂšse brĂšve mais singuliĂšre dans l’histoire du black metal italien. Par la suite, Summanus rejoindra l’un de ses camarades romains pour donner naissance Ă  Hirpus, projet dont ne sortira qu’un seul album, Ianuaria, en 2005 — un disque de grande qualitĂ©, sur lequel il faudra certainement revenir un jour sur ce blog. AprĂšs cela, plus rien, ou presque : plus aucune activitĂ© notable dans le milieu black metal, comme si Summanus avait choisi de se retirer dĂ©finitivement dans le silence.

Je mets Ă  disposition sur la page Telegram de LumiĂšre Mourante les deux dĂ©mos introuvables de Mors Summa ainsi que l’album d’Ars Occulta, avec pour seule intention de maintenir vivante la flamme de cette Ɠuvre souterraine et de lui Ă©viter de sombrer tout Ă  fait dans l’oubli.

Canal Telegram : https://t.me/LumiereMourante

*Se mai Daniel dovesse imbattersi in queste righe, non esiti a scrivermi.

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