🇼đŸ‡č Blutsauger – Sang & Ruines depuis la frontiĂšre italo-slovĂšne

Il existe des territoires oĂč les civilisations se sont entrechoquĂ©es assez violemment pour laisser dans les pierres et les Ăąmes une sĂ©dimentation d’histoires impossibles Ă  effacer. Gorizia en est un. Cette petite ville du Frioul-VĂ©nĂ©tie Julienne, posĂ©e au pied des Alpes Ă  la frontiĂšre slovĂšne, a appartenu Ă  l’Empire austro-hongrois pendant des siĂšcles avant d’ĂȘtre dĂ©chirĂ©e par deux guerres mondiales, coupĂ©e en deux par le rideau de fer et finalement rĂ©unifiĂ©e en 2004 avec sa jumelle slovĂšne Nova Gorica. Plusieurs langues y ont cohabitĂ©, l’italien, le frioulan, le slovĂšne, l’allemand, plusieurs empires y ont laissĂ© leurs fantĂŽmes. C’est prĂ©cisĂ©ment dans ce creuset de mĂ©moires superposĂ©es, de traumatismes et de frontiĂšres que l’histoire a tracĂ©es au couteau, que naĂźt en 2021 Blutsauger.

Blutsauger â€” le suçeur de sang en allemand, autrement dit la sangsue ou le vampire dans son sens le plus populaire. Le nom renvoie Ă  une imagerie vampirique d’Europe centrale et balkanique, entre Nosferatu, folklore austro-hongrois, Transylvanie fantasmĂ©e et survivances morbides d’un continent hantĂ© par ses propres charniers. Aeternitas Tenebrarum Musicae Fundamentum / De Tenebrarum Principio prĂ©sente d’ailleurs explicitement Blutsauger comme « un groupe inspirĂ© par le folklore transylvanien et austro-hongrois, associĂ© Ă  la figure du vampire comme symbole de terreur nocturne et d’obscuritĂ© Ă©ternelle. Â»

H. Ơkrat, fondateur de Blutsauger, ici en live : silhouette encapuchonnée, basse en main, entre violence primitive, imagerie vampirique et Black Metal martial.

Le projet est fondĂ© par H. Ć krat, musicien aguerri qui a commencĂ© dans un groupe de Thrash Metal Oldschool Nuclear Aggressor (2010-2020 avec deux albums et un EP). Ć krat assume seul les guitares, la basse et le chant lors des premiĂšres sorties. Il est rapidement rejoint par Aasimar, musicienne d’origine sud-amĂ©ricaine, qui s’installe derriĂšre la batterie et les claviers avec une intensitĂ© qui balaie d’emblĂ©e tout clichĂ©. Sa prĂ©sence donne aux premiers enregistrements de Blutsauger une assise plus brutale, et contribue Ă  l’équilibre entre violence rythmique et atmosphĂšre morbide. Elle quittera le groupe en 2025. En 2024, Hörske intĂšgre la formation comme second guitariste, donnant au duo actuel sa configuration finale.

Parler de Blutsauger sans parler de Gorizia serait manquer une partie du dĂ©cor. La ville se situe dans le nord-est de l’Italie, dans le Frioul-VĂ©nĂ©tie Julienne, rĂ©gion frontaliĂšre, Ă  proximitĂ© immĂ©diate de la SlovĂ©nie. C’est une zone de passage et de fractures identitaires : latinitĂ© italienne, monde slave, hĂ©ritage austro-hongrois, mĂ©moire des guerres, frontiĂšre orientale, reliefs karstiques, villes meurtries par le XXe siĂšcle notament les massacres des foibe commis par les communistes serbes.

Ce contexte gĂ©ographique donne au groupe une couleur particuliĂšre. Il n’y a ici ni chaleur, ni folklore latin. Le groupe paraĂźt plutĂŽt regarder vers le nord-est : vers les forĂȘts, les anciennes fortresses du Saint Empire Romain Germanique, les provinces perdues, les cimetiĂšres militaires et les lambeaux d’un monde dĂ©composĂ©. C’est prĂ©cisĂ©ment ce qui rend son esthĂ©tique intĂ©ressante. Le black metal italien, depuis les annĂ©es 1990, n’a jamais Ă©tĂ© un bloc uniforme. Entre Mortuary Drape, Opera IX, Necromass, Aborym, Spite Extreme Wing, Malvento, Beatrik, Apolokia, Handful of Hate, Selvans, Fides Inversa ou encore les ramifications plus rĂ©centes de l’underground, il a toujours oscillĂ© entre occultisme, radicalitĂ©, paganisme, avant-garde et tradition. Blutsauger choisit une autre voie : celle d’un black metal oldschool.

Dans une interview accordĂ©e Ă  Winter Torment Web-zine en juillet 2025, H. Ć krat prĂ©sente Blutsauger comme un groupe d’apocalyptic black metal. Il y explique aussi que le projet est nĂ© aprĂšs la fin de son ancien groupe de thrash metal Nuclear Aggressor, comme un moyen d’exprimer une part plus perverse, chaotique et nihiliste de sa personnalitĂ©. On peut dire que l’objectif est atteint !

Une imagerie sĂ©pulcrale et volontairement minimaliste, avec des squelettes façon danse macabre mĂ©diĂ©vale. Un visuel Ă  l’image de la musique : raw, hostile, sans ornement inutile.

PubliĂ© le 23 dĂ©cembre 2021 en autoproduction, dans ce que Blutsauger appelle un digifile casket — littĂ©ralement un cercueil de carton autoproduit, expĂ©diĂ© gratuitement dans le monde entier selon la page Bandcamp, geste qui en dit dĂ©jĂ  long sur l’état d’esprit du projet —, Path of the Bleeding Dead constitue le premier acte discographique du groupe.

Cinq pistes. Aucune fioriture. Aucune volontĂ© de faire quelque chose d’original. Un son comme un mur de bĂ©ton armĂ© que l’on aurait enregistrĂ© dans une cave humide, avec cette rugositĂ© volontaire. Ici, la crasse sonore n’est pas une limite technique : elle devient une partie intĂ©grante de l’esthĂ©tique. Blutsauger n’est au final que violence.

Le titre Ă©ponyme, « Blutsauger », ouvre la dĂ©mo et donne immĂ©diatement le ton. AprĂšs une introduction appuyĂ©e sur des samples de guerre, le morceau bascule dans un Raw Black Metal, corrosif, frontal. Les riffs semblent ciselĂ©s au rasoir, portĂ©s par une production volontairement abrasive, tandis que la batterie est traitĂ©e moins comme un instrument de mesure que comme un outil de destruction. La ligne de chant, haineuse et Ă©tranglĂ©e, alterne entre anglais et allemand, combinaison qui deviendra l’une des marques du groupe.

En rĂ©alitĂ©, le morceau ne dure guĂšre plus d’une minute trente si l’on retire l’introduction, mais il frappe fort. On pense immĂ©diatement Ă  certains aspects de Marduk, des premiers Gorgoroth, ou mĂȘme d’Ad Hominem. Tout est direct, martial, sans aucun romantisme.

Niemand kann dich hören
Blutsauger!!

« Bloodspawn Necropolis » s’impose rapidement comme la piĂšce maĂźtresse de la dĂ©mo. La furie y est maximale, mais elle n’est pas totalement chaotique. Les riffs s’enchaĂźnent avec une logique interne qui rappelle un certain Black Metal de la fin des annĂ©es 1990, celui qui prĂ©fĂ©rait encore la guerre sonore Ă  l’atmosphĂšre contemplative. On pense Ă  Total War, Ă  Niden Div. 187, Ă  Zyklon-B, ou encore Ă  Vondur dans cette volontĂ© de faire du Black Metal une machine de contamination, de haine et d’écrasement.

Le morceau condense aussi une grande partie de l’imaginaire de Blutsauger : citĂ© morte, monstres nĂ©s du sang, air empoisonnĂ©, horizon nuclĂ©aire, transformation de la chair. Il ne s’agit pas seulement d’un dĂ©cor horrifique. On sent dĂ©jĂ  poindre cette idĂ©e d’un monde oĂč la civilisation s’est effondrĂ©e, oĂč l’ĂȘtre humain, dĂ©barrassĂ© de la loi, de la morale et de la punition, retrouve sa nature la plus prĂ©datrice. H. Ć krat dĂ©veloppera d’ailleurs cette idĂ©e plus tard dans son entretien avec Winter Torment, en expliquant que l’une de ses inspirations rĂ©side prĂ©cisĂ©ment dans ce que devient l’homme lorsqu’aucune structure ne le retient plus.

Avec « Die GehĂ€ngten Kinder », dont le titre signifie en allemand « les enfants pendus », Blutsauger atteint probablement le sommet malsain de cette premiĂšre dĂ©mo. C’est le morceau oĂč l’imagerie du groupe prend son visage le plus sordide, le plus dĂ©libĂ©rĂ©ment inconfortable. Le chant allemand, presque incantatoire, fonctionne particuliĂšrement bien : par moments, on pourrait presque penser Ă  certaines convulsions vocales de Bethlehem, non pas dans une logique dĂ©pressive ou théùtrale, mais dans cette façon de faire de la langue allemande un matĂ©riau de malaise, de duretĂ© et de possession.

Musicalement, le titre possĂšde une dimension trĂšs martiale. La rythmique avance avec quelque chose d’une marche militaire dĂ©formĂ©e, sale, tordue, comme si elle accompagnait une procession de cadavres plutĂŽt qu’une armĂ©e victorieuse. L’influence de Marduk ou d’Ad Hominem se fait Ă  nouveau sentir, mais Blutsauger y ajoute une tonalitĂ© plus macabre. Le morceau ne se contente pas d’ĂȘtre violent : il est rĂ©ellement malsain. C’est probablement le titre le plus marquant de la dĂ©mo, peut-ĂȘtre mĂȘme le plus rĂ©ussi, parce qu’il donne au groupe une identitĂ© plus nette que la simple rĂ©fĂ©rence Ă  la seconde vague. Pour ma part c’est mon preferĂ©.

Le morceau « Path of the Bleeding Dead » constitue ensuite une courte respiration acoustique. Il s’agit d’une pause morbide, presque funĂ©raire, comme un passage dans un couloir de la mort avant l’execution. Sa fonction semble ĂȘtre d’introduire « Der Todesmeister », « le maĂźtre de la mort », titre final de la dĂ©mo.

« Der Todesmeister » revient Ă  une approche plus classique, mais efficace. On y retrouve la violence sĂšche, le chant venimeux, la rythmique agressive et cette volontĂ© de conclure sans dĂ©tour. Le morceau n’est peut-ĂȘtre pas aussi marquant que « Bloodspawn Necropolis » ou « Die GehĂ€ngten Kinder », mais il remplit parfaitement son rĂŽle : fermer la dĂ©mo sur une impression de domination froide, de menace persistante, comme si le groupe refusait de laisser l’auditeur sortir intact de ces quinze minutes de noirceur.

Path of the Bleeding Dead est une demo courte, brutale, parfois rudimentaire, mais elle possÚde une chose essentielle : une intention claire. Blutsauger y apparaßt déjà comme un projet hostile, primitif, vampirique et apocalyptique. DerriÚre la production crue et la violence immédiate, on entend déjà les fondations de ce que le groupe développera plus solidement avec Nocturnal Blood Tyrants : un raw Black Metal sans concession.

Un visuel monochrome signé Warhead Art, entre héraldique guerriÚre, brutalité médiévale et froideur nocturne. Une imagerie plus structurée que celle de la démo, mais toujours aussi hostile : le vampire y apparaßt comme un tyran de la nuit, cuirassé, armé, dressé sur les ruines.

Quatre ans sĂ©parent la dĂ©mo autoproduite Path of the Bleeding Dead de ce premier vĂ©ritable long format. Entre-temps, Blutsauger a eu le temps de durcir son identitĂ©, d’affiner son approche et de transformer une premiĂšre morsure primitive en dĂ©claration plus structurĂ©e. Nocturnal Blood Tyrants ne renie rien de la violence initiale du groupe, mais lui donne une ampleur supĂ©rieure, un cadre plus net, une puissance mieux canalisĂ©e.

C’est le label triestin ATMF — Aeternitas Tenebrarum Musicae Fundamentum — et sa sous division De Tenebrarum Principio, fondĂ©s par Diego Matejka, qui offrent Ă  Blutsauger son premier vĂ©ritable album. Ce choix n’a rien d’anodin. ATMF, Ă©tabli Ă  Trieste, autre ville-frontiĂšre par excellence, ancien grand port impĂ©rial des Habsbourg et carrefour adriatique entre mondes latin, germanique et slave, constitue depuis des annĂ©es l’une des entitĂ©s indĂ©pendantes les plus respectĂ©es du circuit underground europĂ©en.

Le label a accueilli dans son catalogue des formations aussi diverses que Absentia Lunae, Tenebrae in Perpetuum, Near, Lustre, mais aussi plusieurs groupes français tels que Moonreich, Celestia ou VĂ©hĂ©mence. Cette ouverture internationale n’empĂȘche pas ATMF de conserver une forte identitĂ© italienne, sombre, exigeante, attachĂ©e aux formes les plus sĂ©rieuses de l’underground. Quant Ă  De Tenebrarum Principio, elle fonctionne comme son bras armĂ© pour un black metal plus pur, plus direct, plus non diluĂ©, avec pour vocation de prĂ©server les racines du genre dans leur forme la plus intransigeante.

Dans ce contexte, Blutsauger trouve un Ă©crin parfaitement cohĂ©rent. Il y a presque une logique gĂ©ographique et symbolique dans cette rencontre : un groupe de Gorizia, ville de frontiĂšre, publiĂ© par un label de Trieste, autre citĂ© frontaliĂšre, autre seuil historique de l’Europe centrale et adriatique. Le nord-est italien devient ici plus qu’un simple arriĂšre-plan : il forme une continuitĂ© de territoire, de mĂ©moire et d’atmosphĂšre.

La couverture monochrome, rĂ©alisĂ©e par Warhead Art, participe pleinement Ă  cette affirmation esthĂ©tique. DĂ©pourvue d’ornementation superflue, elle impose immĂ©diatement un imaginaire martial, nocturne et mĂ©diĂ©val. L’illustration Ă©vite l’excĂšs dĂ©coratif pour privilĂ©gier l’impact : masses sombres, tension hĂ©raldique, froideur guerriĂšre. Pour ma part, c’est une rĂ©ussite, car elle fait ressortir prĂ©cisĂ©ment ce que Blutsauger semble vouloir insuffler Ă  sa musique : une brutalitĂ© archaĂŻque, une noblesse noire, mais dĂ©pouillĂ©e de toute Ă©lĂ©gance romantique. Ici, le mĂ©diĂ©val devient une matiĂšre dure et violente façon univers sanguinaire de Games Of Throne.

Le line-up a Ă©galement Ă©voluĂ© entre les deux sorties. Aasimar, qui avait contribuĂ© aux chaos detonations — batterie et claviers — sur la dĂ©mo, quitte le groupe en 2025, non sans avoir enregistrĂ© sa contribution Ă  cet album. Ses dĂ©flagrations rythmiques restent donc crĂ©ditĂ©es sur Nocturnal Blood Tyrants et participent fortement Ă  l’assise brutale du disque. Hörske, intĂ©grĂ© comme second guitariste en 2024, complĂšte dĂ©sormais le noyau du groupe aux cĂŽtĂ©s de H. Ć krat, renforçant l’épaisseur rythmique et la prĂ©sence instrumentale de Blutsauger.

L’enregistrement confirme cette montĂ©e en puissance. Le mixage et le mastering ont Ă©tĂ© effectuĂ©s au Nagelhaus Studio, tandis que les voix ont Ă©tĂ© enregistrĂ©es sĂ©parĂ©ment au Cantina Studio sous la direction de Sioba, et que la batterie a Ă©tĂ© captĂ©e au G.R. Studio. Cette sĂ©paration des sessions n’entraĂźne pourtant pas une impression de fragmentation. Au contraire, le rĂ©sultat paraĂźt plus compact, plus massif, plus tranchant que sur la dĂ©mo.

Le son gagne clairement en puissance. LĂ  oĂč Path of the Bleeding Dead conservait le caractĂšre humide, Ă©troit et presque suffocant d’une cave, Nocturnal Blood Tyrants Ă©largit le champ de bataille. La production reste raw, abrasive, volontairement hostile, mais elle devient plus lisible, plus percutante. Les riffs respirent davantage, la batterie frappe avec plus d’impact, le chant s’inscrit mieux dans l’ensemble. Blutsauger ne se civilise pas ; il se discipline. Et cette discipline nouvelle rend la violence encore plus efficace.

« Blood Solstice » ouvre l’album dans une continuitĂ© naturelle avec le dernier titre de la dĂ©mo. Si l’on Ă©coute Path of the Bleeding Dead puis Nocturnal Blood Tyrants Ă  la suite : on perçoit la mĂȘme atmosphĂšre mais avec une puissance accrue et une architecture plus solide. Blutsauger ne change pas de peau ; il durcit simplement sa cuirasse.

Ce premier titre agit comme une vĂ©ritable dĂ©claration de guerre. Les guitares surgissent sous forme de miasmes acides, stridentes, tranchantes, hurlant dans l’aigu avec cette texture sonore qui a pu valoir Ă  l’album des comparaisons avec Gorgoroth, notamment les pĂ©riodes Under the Sign of Hell et Destroyer. Ce n’est pas seulement une question de vitesse ou de brutalitĂ© : c’est aussi cette maniĂšre de faire sonner le riff comme une matiĂšre hostile, presque toxique, sans chaleur ni confort.

La batterie s’inscrit dans le sillage de la grande tradition blast-beat des annĂ©es 1990 : prĂ©cise mais dĂ©vastatrice, jamais mise en avant de maniĂšre artificielle, mais omniprĂ©sente, comme un marteau hydraulique qui maintient l’ensemble sous pression. Le chant de H. Ć krat, toujours venimeux, vient lacĂ©rer cette masse sonore sans chercher Ă  la dominer proprement. Il se fond dans la violence gĂ©nĂ©rale comme une voix surgie du carnage.

La production a clairement gagnĂ© en puissance depuis la dĂ©mo, mais elle conserve cette rugositĂ© essentielle. Blutsauger n’a pas poli son son : il l’a renforcĂ©. LĂ  oĂč la dĂ©mo frappait comme une lame rouillĂ©e sortie d’une cave, « Blood Solstice » sonne comme cette mĂȘme lame, dĂ©sormais chauffĂ©e Ă  blanc. Le style du groupe est en train de se forger dans l’acier : plus net, plus massif, plus meurtrier, mais toujours aussi hostile.

« The Black Hunters » reprĂ©sente la dĂ©monstration de force pure du disque. Ici, Blutsauger ne cherche pas Ă  installer une atmosphĂšre progressive ni Ă  sĂ©duire par une quelconque sophistication : le morceau avance comme une charge, droit devant, avec une violence sĂšche et sans dĂ©tour. Le tempo est poussĂ© au maximum, les guitares forment une paroi abrasive, presque suffocante, tandis que le chant s’inscrit dans ce registre de cris infernaux propre au Black Metal le plus direct.

La critique d’un webzine autrichien, AMMO Underground, qui a passĂ© l’album en revue avec attention, a employĂ© l’expression “frenesia omicida” — « frĂ©nĂ©sie homicide » — et l’image colle parfaitement au morceau. « The Black Hunters » donne effectivement l’impression d’une traque lancĂ©e dans la nuit, d’une chasse noire oĂč la violence n’est pas un effet secondaire, mais le principe mĂȘme de la composition.

Il n’y a ici aucune aspiration Ă  la beautĂ©, aucune concession Ă  la mĂ©lodie dĂ©corative, aucun espace pour la contemplation. Tout repose sur l’énergie brute du conflit sonore : riffs acides, rythmique martiale, saturation compacte, voix arrachĂ©e.

Pour qui attend du Black Metal confortable, raffinĂ© ou instrumental de salon, il vaut mieux passer son chemin. « The Black Hunters » appartient Ă  une autre logique : celle d’un Black Metal de prĂ©dation, construit pour l’impact, la nuisance et l’écrasement.

« Black Shroud Ritual » s’impose comme l’un des morceaux les plus remarquĂ©s de l’album, au point d’avoir Ă©tĂ© mis en avant dans la promotion de Nocturnal Blood Tyrants. Ce choix n’a rien d’étonnant : le titre condense efficacement plusieurs Ă©lĂ©ments essentiels de Blutsauger — la violence frontale, l’imagerie nocturne, le mĂ©lange linguistique anglais/allemand et cette atmosphĂšre de rituel noir qui donne au groupe une identitĂ© plus marquĂ©e que la simple brutalitĂ©.

Les paroles mĂȘlent anglais et allemand, avec des images de feu Ă©ternel, de nuit, de forĂȘt morte, de chair calcinĂ©e, de cercle de sorciĂšres et de linceul noir. On retrouve ici un vocabulaire trĂšs visuel, presque cĂ©rĂ©moniel, mais sans basculer dans un occultisme théùtral. L’allemand apporte une rugositĂ© supplĂ©mentaire, presque militaire, qui colle parfaitement Ă  l’esthĂ©tique du groupe. La langue claque, durcit les images, donne aux invocations une sĂ©cheresse que l’anglais seul n’aurait pas forcĂ©ment produite.

Musicalement, la structure suit d’abord un schĂ©ma classique : assaut initial Ă  pleine vitesse, guitares corrosives, batterie lancĂ©e dans la destruction, chant arrachĂ©. Mais le morceau gagne en intĂ©rĂȘt lorsqu’il ralentit brutalement, comme un coup de frein sur autoroute. Ce changement de dynamique transforme la piste en quelque chose de plus heurtĂ©, de plus imprĂ©visible, presque plus menaçant. Blutsauger comprend ici qu’un ralentissement bien placĂ© peut parfois frapper plus durement qu’une accĂ©lĂ©ration continue.

C’est prĂ©cisĂ©ment ce contraste qui rend « Black Shroud Ritual » aussi efficace. Le morceau n’abandonne jamais sa violence, mais il lui donne une forme plus rituelle, plus Ă©crasante.

« A Plague of Iron and Dust » porte dĂ©jĂ  dans son titre une vision apocalyptique, presque atomique, qui traverse l’album comme une ligne de force idĂ©ologique. La formule Ă©voque un monde rĂ©duit Ă  ses matiĂšres mortes : le fer, la poussiĂšre, la rouille, les cendres, les particules d’un dĂ©sastre industriel ou nuclĂ©aire. On n’est plus dans la nuit romantique du vampire, mais dans une modernitĂ© effondrĂ©e, contaminĂ©e, rendue inhabitable par ses propres instruments de puissance.

La thĂ©matique nuclĂ©aire dans le Black Metal n’est Ă©videmment pas une nouveautĂ©. On la retrouve, sous des formes diverses, chez Aborym dans sa pĂ©riode industrielle, mais aussi dans tout un pan du War Black Metal, de Conqueror Ă  Goatpenis, en passant par Atomizer et d’autres formations obsĂ©dĂ©es par la guerre totale, la technologie de destruction et l’anĂ©antissement de masse. L’atome y reprĂ©sente l’ultime instrument de dĂ©shumanisation : non plus seulement la mort donnĂ©e par l’homme, mais la disparition de l’homme lui-mĂȘme dans une lumiĂšre blanche, mĂ©canique, impersonnelle.

Chez Blutsauger, cette “plague of iron and dust” peut Ă©voquer plusieurs images Ă  la fois : Hiroshima, Tchernobyl, les villes calcinĂ©es du XXe siĂšcle, ou une apocalypse future envisagĂ©e non comme accident, mais comme aboutissement logique d’une civilisation dĂ©jĂ  spirituellement morte. La poussiĂšre n’est pas seulement celle des ruines ; elle devient la matiĂšre finale d’un monde qui a poussĂ© jusqu’au bout sa propre nĂ©gation.

Musicalement, le morceau accompagne parfaitement cette vision. Le riff central tourne en boucle avec la tĂ©nacitĂ© d’un mantra guerrier, massif, obsĂ©dant, sans chercher Ă  ouvrir l’espace. LĂ  oĂč certains titres prĂ©cĂ©dents frappaient par la vitesse, « A Plague of Iron and Dust » Ă©crase par le poids. Le mid-tempo, ultra saturĂ©, donne au morceau une dimension presque War Metal : moins une rafale qu’un char d’assaut avançant dans une ville en ruine.

C’est cette lourdeur qui fait sa force. Blutsauger ne se contente pas ici d’ĂȘtre violent ; il devient oppressant. Les guitares forment une masse de mĂ©tal brĂ»lĂ©, la batterie avance avec une pesanteur martiale, et le chant semble surgir d’un paysage irradiĂ©. Le morceau ne cherche pas la frĂ©nĂ©sie pure : il impose une pression continue, comme si l’air lui-mĂȘme Ă©tait chargĂ© de cendres, de poussiĂšre et de particules toxiques.

« A Plague of Iron and Dust » est donc l’un des titres les plus Ă©crasants de l’album. Il confirme que Blutsauger sait aussi ralentir pour mieux broyer, et que son apocalypse n’est pas seulement vampirique ou nocturne : elle est aussi industrielle, nuclĂ©aire, mĂ©tallique, profondĂ©ment moderne dans son horreur.

« Wrath of the Banshee » est un blitzkrieg sonore, un assaut massif et dense, d’une agressivitĂ© qui ne laisse presque aucun espace pour respirer. À ce stade de l’album, Blutsauger ne relĂąche pas la pression ; au contraire, plus on avance dans Nocturnal Blood Tyrants, plus la violence semble se resserrer, comme si le disque gagnait progressivement en brutalitĂ© au lieu de simplement rĂ©pĂ©ter sa formule initiale.

Le morceau introduit aussi une rĂ©fĂ©rence folklorique diffĂ©rente. La banshee appartient Ă  l’imaginaire celtique irlandais : figure fĂ©minine surnaturelle annonçant la mort par son cri. Dans un autre contexte, elle pourrait renvoyer Ă  quelque chose de funĂ©raire, d’élĂ©giaque, presque spectral. Mais dans l’univers de Blutsauger, elle perd toute douceur lamentatrice pour devenir un hurlement de guerre. La banshee n’est plus seulement celle qui annonce la mort : elle semble l’accompagner, la prĂ©cipiter, la transformer en assaut.

Musicalement, le titre frappe par son intensitĂ© immĂ©diate. La rythmique avance comme une charge compacte, les guitares saturĂ©es forment un chaos continu, mais l’on y distingue malgrĂ© tout une lĂ©gĂšre influence Thrash dans la maniĂšre de pousser le morceau vers l’avant. Ce n’est pas du Black/Thrash Ă  proprement parler, mais plutĂŽt une Ă©nergie thrash enfouie sous une couche noire, acide, extrĂȘmement saturĂ©e. Le riffing conserve une nervositĂ© presque old school, tout en restant pris dans une production raw et abrasive.

Ce qui rend « Wrath of the Banshee » particuliĂšrement efficace, c’est cette mĂ©lodie noyĂ©e dans le chaos. Elle n’est jamais mise en avant de maniĂšre propre ou hĂ©roĂŻque ; elle surgit Ă  travers la saturation, comme un cri dĂ©formĂ© dans la tempĂȘte. C’est prĂ©cisĂ©ment ce qui donne au morceau sa force : une tension entre l’écrasement pur et une forme de ligne mĂ©lodique malade, presque ensevelie sous le bruit.

Pour ma part, c’est probablement l’un des titres les plus marquants de l’album, sinon le meilleur. Il concentre ce que Blutsauger rĂ©ussit le mieux ici : violence frontale, imagerie mortuaire, Ă©nergie de guerre, saturation extrĂȘme et sens du riff. « Wrath of the Banshee » ne cherche pas Ă  ĂȘtre subtil ; il cherche Ă  frapper, Ă  lacĂ©rer, Ă  emporter l’auditeur dans une rafale noire oĂč le folklore devient cri, et le cri devient arme.

« Wash Them with Fire » laisse Ă©galement apparaĂźtre cette lĂ©gĂšre influence Thrash que l’on devinait dĂ©jĂ  sur « Wrath of the Banshee », mais toujours filtrĂ©e Ă  travers le prisme noir, saturĂ© et hostile de Blutsauger. Il ne faut Ă©videmment pas s’attendre Ă  un basculement vers un Black/Thrash frontal. L’un des dĂ©tails les plus notables reste la prĂ©sence d’un solo de guitare audible, chose suffisamment rare dans l’économie gĂ©nĂ©rale de Blutsauger pour ĂȘtre signalĂ©e. Il ne s’agit pas d’un solo flamboyant Ă  la Slayer, c’est plutĂŽt une dĂ©chirure, une saillie brĂšve dans la masse sonore. Car c’est bien cette image qui domine : « Wash Them with Fire » avance comme un char d’assaut lancĂ© dans les ruines du monde moderne. On pense davantage Ă  la brutalitĂ© de Tsjuder ou Urgehal. Le titre lave par l’incendie, dans une logique de purification destructrice.

« Ausgeblutet », en allemand, signifie « vidĂ© de son sang » ou « saignĂ© Ă  blanc ». Le titre conclut parfaitement l’album. AprĂšs la chasse, le rituel, la peste, la banshee, les tyrans nocturnes et le feu, il ne reste qu’un corps exsangue, abandonnĂ© dans la nuit, comme une carcasse aprĂšs le passage d’une horde.

Avec ses 5:17, il s’agit du morceau le plus long de Nocturnal Blood Tyrants, et cette durĂ©e lĂ©gĂšrement supĂ©rieure permet Ă  Blutsauger de sortir de la logique d’assaut continu pour construire une vĂ©ritable scĂšne finale. Le tempo se fait plus lent, plus pesant, comme si l’énergie du disque Ă©tait volontairement Ă©puisĂ©e aprĂšs prĂšs d’une demi-heure de violence. Il ne s’agit plus d’une charge frontale, mais d’un Ă©crasement progressif, presque suffocant.

Ce ralentissement final est une rĂ©ussite. LĂ  oĂč beaucoup de groupes auraient simplement conclu par une ultime rafale, Blutsauger choisit une fin plus asphyxiante, plus lourde, plus terminale. « Ausgeblutet » donne l’impression d’un champ de bataille aprĂšs l’assaut : les armes se sont tues, le sang a coulĂ©, la nuit rĂšgne, mais quelque chose respire encore dans les ruines. La bĂȘte n’est pas morte. Elle observe.

On retrouve ici, plus que sur d’autres titres, une atmosphĂšre qui peut faire penser au premier album de Bethlehem, non pas dans une imitation directe, mais dans cette maniĂšre de laisser la folie, la pesanteur et l’épuisement contaminer le morceau. Il y a dans « Ausgeblutet » une noirceur plus maladive, moins immĂ©diatement guerriĂšre, comme si la violence physique de l’album basculait soudain vers une forme de dĂ©mence lente.

Le morceau confirme surtout que Blutsauger sait construire une fin. Ce n’est pas seulement un groupe de dĂ©flagration, capable d’aligner vitesse, saturation et haine. C’est aussi un groupe qui comprend la dramaturgie du Black Metal : ouverture, montĂ©e, saturation, rupture, extinction. Avec « Ausgeblutet », l’album ne se termine pas simplement ; il se vide de son sang sous nos yeux. Reste Ă  savoir d’oĂč provient cette voix allemande en sample (j’ai ma petite idĂ©e), mais son effet est immĂ©diat : elle accentue le caractĂšre martial.

Blutsauger n’est sans doute pas le groupe le plus original de la scĂšne italienne actuelle, et ce n’est probablement pas son ambition. Sa force est ailleurs : dans une vision traditionaliste, hostile et sans compromis du Black Metal des annĂ©es 1990. Le groupe ne cherche pas Ă  moderniser le genre ; il prĂ©fĂšre en raviver la part la plus acide, primitive et belliqueuse.

Les adeptes de Gorgoroth, Marduk, Tsjuder, Urgehal, Ad Hominem, MĂŒtiilation, Niden Div. 187, Vondur, Total War ou du premier Zyklon-B devraient y trouver leur compte.

Ce n’est pas un disque qui cherche Ă  sĂ©duire. C’est un disque qui mutile, qui lacĂ©re, qui Ă©touffe. Et dans une Ă©poque oĂč une partie du Black Metal semble parfois trop propre, trop atmosphĂ©rique, Nocturnal Blood Tyrants rappelle avec efficacitĂ© qu’il existe encore une voie plus sale, plus directe, plus venimeuse.

Blutsauger -> https://blutsauger.bandcamp.com

Aeternitas Tenebrarum Musicae Fundamentum – https://atmf.net

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