đŸ‡©đŸ‡Ș Feldgrau – La boue, l’acier et le sang

Le nom dit tout, et ne dit rien d’autre. Feldgrau, le gris de campagne, dĂ©signe la couleur rĂ©glementaire des uniformes de l’armĂ©e allemande, adoptĂ©e progressivement Ă  partir de 1907 pour remplacer les teintes trop voyantes des tuniques de parade. D’abord dans l’armĂ©e prussienne, puis dans les contingents des autres États allemands, et enfin — ironie de l’histoire — dans l’armĂ©e bavaroise en avril 1916, alors que la guerre de mouvement s’était depuis longtemps changĂ©e en enfer de boue, d’artillerie et de barbelĂ©s.

Ce gris verdĂątre, teinte Ă  la fois fonctionnelle et funĂšbre, fut portĂ© par des millions d’hommes de l’Empire wilhelminien jusqu’à l’armistice de novembre 1918. Il survivra ensuite sous la RĂ©publique de Weimar, puis dans la Wehrmacht, avant de disparaĂźtre officiellement des forces armĂ©es allemandes Ă  la fin du XXe siĂšcle. Ce n’est donc pas un hasard si un groupe bavarois de Black Metal actif depuis 2020 choisit ce nom comme Ă©tendard. Feldgrau n’est pas un choix esthĂ©tique vague, encore moins un simple nom “militaire” pour faire joli. C’est une profession de foi conceptuelle.

Feldgrau apparaĂźt en janvier 2021 avec une premiĂšre dĂ©mo deux titres autodistribuĂ©e en CDr. Mais le projet est actif dĂšs 2020, pĂ©riode de gestation pendant laquelle son socle thĂ©matique et sonore se fixe autour d’une idĂ©e centrale : la PremiĂšre Guerre mondiale comme matrice absolue de la misanthropie moderne.

Pas la Grande Guerre telle que la raconte une pĂ©dagogie commĂ©morative embourgeoisĂ©e, avec ses monuments aux morts, ses discours de rĂ©conciliation obligĂ©e et ses cĂ©rĂ©monies consensuelles. Qui sait d’ailleurs pourquoi cette guerre a eu lieu ? Vous croyez a la version officielle que l’Allemagne voulait envahir le monde du jour au lendemain ? Feldgrau regarde ailleurs : vers la guerre comme expĂ©rience limite de la dĂ©shumanisation industrielle, comme accĂ©lĂ©rateur de l’effondrement des anciennes valeurs, comme creuset oĂč l’Occident a brĂ»lĂ© une part essentielle de lui-mĂȘme.

Quand on connaĂźt les orientations idĂ©ologiques du groupe et de son environnement, on pense forcĂ©ment Ă  Ernst JĂŒnger ou Ă  Ernst von Salomon. JĂŒnger pour l’expĂ©rience directe du feu, de l’acier, de la tranchĂ©e et de la technique. Von Salomon pour l’aprĂšs-guerre, l’impossibilitĂ© du retour Ă  la vie civile, les Freikorps, l’Allemagne vaincue qui refuse de dĂ©poser les armes intĂ©rieurement. Je vais l’avouer : cette pĂ©riode me fascine, et Feldgrau touche prĂ©cisĂ©ment cette zone oĂč l’histoire, la littĂ©rature de guerre et le Black Metal peuvent se rejoindre.

Le projet prend racine en BaviĂšre, territoire dont l’armĂ©e possĂ©dait ses propres traditions, ses propres corps, son propre rapport au service militaire, distinct de la tradition prussienne. C’est aussi une rĂ©gion qui a fourni une part non nĂ©gligeable du Black Metal allemand le plus radical. On peut citer, parmi d’autres, Morke, Adoria, Wolfthorn, Mavorim, Heretic Deathcult, Blutaar. La liste serait longue, tant l’Allemagne reste un territoire immense pour cette musique (À titre d’ordre de grandeur, Metal Archives recense environ 15 000 groupes de Black Metal en Allemagne, contre prĂšs de 9 000 en France)

Feldgrau ne s’inscrit pourtant pas dans une chapelle locale bien dĂ©finie. Le groupe opĂšre de maniĂšre indĂ©pendante, dans un cadre trĂšs cohĂ©rent : celui de Sturmglanz Black Metal Manufaktur, label maison dont l’histoire prĂ©cĂšde le groupe et dont l’identitĂ© esthĂ©tique forme un environnement naturel pour un tel projet.

La formation est d’abord un duo : Ravager assure les guitares, la basse et le chant, tandis que Great Warmaster tient la batterie et participe aussi au chant. Mais dĂšs le premier album, In Stahlgewittern, Ravager signe seul la composition, les arrangements, l’enregistrement et la production. Great Warmaster ne figure plus dans les crĂ©dits. Feldgrau devient alors, de fait, un projet solo.

Cela correspond assez bien Ă  l’esprit d’une grande partie du Black Metal underground. Beaucoup de projets naissent d’une vision individuelle, d’une volontĂ© de contrĂŽle total, d’un refus du compromis. Le Black Metal supporte mal la dĂ©mocratie interne. Il se nourrit souvent d’obsessions personnelles, de solitude, d’entĂȘtement, d’un rapport presque maladif Ă  la crĂ©ation. Chez Feldgrau, cette logique renforce l’unitĂ© du concept : un seul homme, une seule direction, une seule obsession.

Sur l’un des premiers clichĂ©s promotionnels de Feldgrau, Ravager apparaĂźt en tenue camouflage, plus proche de l’imaginaire de la Seconde Guerre mondiale que de celui de 1914-1918, tandis que Great Warmaster arbore un t-shirt Burzum. Cette image tĂ©moigne des dĂ©buts du groupe sous forme de duo, avant que Ravager n’en assume seul la direction Ă  partir du premier album.

La Sturmglanz Black Metal Manufaktur est un label allemand fondĂ© en fĂ©vrier 2010, basĂ© Ă  Weißenfels, en Saxe-Anhalt. Depuis ses dĂ©buts, la structure publie Ă©galement un webzine maison, avec une version papier intitulĂ©e Der Pestbote, uniquement en allemand. Sturmglanz possĂšde aussi un sous-label, Northern Fog Records.

Son catalogue navigue entre Black Metal traditionaliste, Pagan Metal, productions plus militantes et formations radicales. On y croise des noms comme Wolfkrieg, Krematorium, Stutthof, Blutsturm, Urfeind et d’autres projets dont les orientations ne laissent pas beaucoup de place au doute. Autrement dit : quand on entre chez Sturmglanz, on sait immĂ©diatement dans quel type d’underground on met les pieds.

L’orientation idĂ©ologique du label n’est guĂšre ambiguĂ«. Sturmglanz fonctionne comme un relais de diffusion pour une frange du Black Metal allemand qui assume ses positions nationalistes, son rapport Ă  l’hĂ©ritage germanique et son rejet des sensibilitĂ©s contemporaines. Ce n’est pas un simple dĂ©tail d’arriĂšre-plan. Dans le Black Metal underground, le choix d’un label, d’un rĂ©seau ou d’une compilation dit souvent autant que les paroles, les titres ou les pochettes.

Feldgrau est aussi distribuĂ© sur cassette par Narbentage Produktionen, autre label allemand spĂ©cialisĂ© dans les formats physiques artisanaux et les petits tirages. Le split avec Ordensburg, Ă©voquĂ© plus loin, sort quant Ă  lui chez Hammerbund, structure elle aussi liĂ©e Ă  cette scĂšne allemande trĂšs politisĂ©e. Ce positionnement Ă©ditorial n’est donc pas accessoire. Il inscrit Feldgrau dans un rĂ©seau prĂ©cis, avec ses codes, ses rĂ©fĂ©rences et ses frontiĂšres.

Qu’on l’approuve ou non, Feldgrau Ă©volue dans un environnement dont les valeurs sont explicites. Il serait absurde de faire semblant de ne pas le voir. Mais il serait tout aussi rĂ©ducteur de limiter le groupe Ă  cette seule dimension, car son intĂ©rĂȘt tient aussi Ă  la façon dont il transforme la PremiĂšre Guerre mondiale en matiĂšre Black Metal cohĂ©rente.

Il faut d’ailleurs rappeler que la thĂ©matique de 1914-1918 n’appartient pas Ă  une seule scĂšne politique. Des projets aussi diffĂ©rents que 1914 en Ukraine, Minenwerfer aux États-Unis ou Kanonenfieber en Allemagne explorent le mĂȘme territoire avec des sensibilitĂ©s trĂšs diffĂ©rentes. La Grande Guerre fascine parce qu’elle concentre tout : la mort de masse, l’acier, le gaz, l’artillerie, la fin des illusions modernes, la disparition de l’homme dans la machine.

Ce qui distingue Feldgrau de Kanonenfieber, son compatriote bavarois le plus mĂ©diatisĂ©, c’est prĂ©cisĂ©ment son refus du passage vers une forme plus accessible. Kanonenfieber bĂ©nĂ©ficie d’une production soignĂ©e, d’un traitement Ă©ditorial professionnel et d’une exposition qui l’a menĂ© vers les scĂšnes grand public du Metal. Feldgrau, lui, reste dans la boue de l’underground : production plus raw, diffusion limitĂ©e, esthĂ©tique plus dure, absence d’ambition crossover.

C’est aussi ce qui rend le projet intĂ©ressant. Feldgrau ne cherche pas Ă  raconter la PremiĂšre Guerre mondiale pour un public large. Il en extrait une vision noire, martiale, allemande, obsĂ©dĂ©e par la mĂ©moire du front et par l’effacement de l’individu dans l’uniforme. Le gris de campagne devient alors plus qu’une couleur : un monde entier, une ligne de front, une tombe ouverte.


Feuer und Blut — Feu et Sang. La traduction du titre suffit dĂ©jĂ  Ă  poser le cadre. Avec cet EP officiel, Feldgrau prend rĂ©ellement forme et bĂątit son architecture thĂ©matique avec une cohĂ©rence remarquable. Les cinq pistes couvrent plusieurs fronts de la PremiĂšre Guerre mondiale, de 1914 Ă  1915 : la France, la Russie, les Dardanelles. L’ambition est donc autant cartographique que musicale.

Quand on est passionnĂ© d’histoire, c’est un plaisir d’entendre un groupe de Black Metal qui ne se contente pas de plaquer trois images de tranchĂ©es sur une pochette. Feldgrau semble avoir compris l’essence mĂȘme de cette guerre : la boue, l’acier, l’usure, l’effacement de l’individu dans la machine militaire. Ici, le conflit n’est pas un dĂ©cor. Il devient une matiĂšre sonore.

L’EP sort en 2021 chez Sturmglanz Black Metal Manufaktur, avec une version cassette publiĂ©e par Narbentage Produktionen, limitĂ©e Ă  66 copies. Ce choix de formats et de labels situe immĂ©diatement Feldgrau dans un underground allemand restĂ© fidĂšle Ă  une certaine idĂ©e du Black Metal : peu de concessions, peu de lumiĂšre, une identitĂ© ferme et un goĂ»t prononcĂ© pour les marges.

“1917 – Intro” ouvre l’EP par une courte mise en condition sonore. Une minute d’atmosphĂšre guerriĂšre, avec discours en allemand, suffisante pour installer le cadre sans s’y perdre. L’introduction agit comme une porte mĂ©tallique d’un bunker que l’on referme derriĂšre soi.

“The War to End All Wars” reprend avec une ironie grinçante la formule popularisĂ©e autour de la PremiĂšre Guerre mondiale. Ce conflit, supposĂ© mettre fin Ă  tous les autres, allait au contraire ouvrir le siĂšcle des massacres industriels, des rĂ©volutions, des guerres civiles et des nouveaux impĂ©rialismes. Musicalement, Feldgrau propose un Black Metal typiquement allemand dans son ossature : riffs directs, tension martiale, quelques traces Thrash, production raw mais lisible. La voix est crachĂ©e, haineuse, presque convulsive. Dans ce chaos volontaire, des mĂ©lodies simples apparaissent et participent Ă  la construction du morceau sans jamais l’adoucir.

“Bloodshed at Cape Hell” Ă©voque les Dardanelles et la campagne de Gallipoli en 1915, l’un des dĂ©sastres majeurs de l’Entente. La tentative alliĂ©e de forcer le dĂ©troit, imposĂ©e politiquement et stratĂ©giquement dans un contexte de guerre totale, se solde par un carnage immense. Les Australiens et les NĂ©o-ZĂ©landais en garderont une blessure fondatrice dans leur mĂ©moire nationale.

Ce qui intĂ©resse Feldgrau ici n’est pas la commĂ©moration hĂ©roĂŻque. Le groupe adopte plutĂŽt le regard froid d’un observateur sans pitiĂ© face Ă  l’absurditĂ© guerriĂšre. Il ne s’agit pas d’une glorification naĂŻve, mais d’une contemplation nihiliste : la guerre comme broyeur, comme logique supĂ©rieure Ă  l’homme.

Musicalement, le titre confirme mieux l’orientation de Feldgrau. Le chant devient plus martial, parfois presque dĂ©clamĂ©. Le tempo ralentit, le morceau respire davantage, et l’on sent cette volontĂ© de transformer le Black Metal en marche militaire. Certains passages peuvent rappeler l’ñpretĂ© de Totenburg ou d’Absurd premiĂšre Ă©poque, avec ce goĂ»t pour la rĂ©pĂ©tition dure, primitive, sans fioriture. On peut aussi penser Ă  Morke, mais avec une production nettement supĂ©rieure — nous ne sommes plus en 1994. D’ailleurs, la comparaison avec Morke n’est pas innocente : les Bavarois arboraient dĂ©jĂ , sur la pochette de leur dĂ©mo Finsternis, le drapeau prussien de la PremiĂšre Guerre mondiale. Feldgrau s’inscrit clairement dans cet hĂ©ritage souterrain du Black Metal allemand.

“Im Argonnerwald” est probablement la piste la plus chargĂ©e historiquement. Le morceau s’inspire partiellement de l’Argonnerwaldlied, chant de troupe allemand de la PremiĂšre Guerre mondiale, associĂ© aux combats dans la forĂȘt d’Argonne. Ce type de chant porte une tonalitĂ© particuliĂšre : le soldat ordinaire ne veut pas nĂ©cessairement se battre, sa famille et son foyer lui manquent, mais il sait qu’il doit tenir, car s’il ne combat pas, il risque de ne plus avoir de foyer oĂč revenir.

Feldgrau cite explicitement cette source dans ses crĂ©dits, en prĂ©cisant que les paroles sont inspirĂ©es et partiellement reprises de ce chant. Ce dĂ©tail est important. Le groupe n’a pas survolĂ© la PremiĂšre Guerre mondiale de maniĂšre superficielle. Il ne se contente pas d’un imaginaire vague de tranchĂ©es et de casques d’acier. Il va chercher dans la mĂ©moire musicale du conflit, dans les chants de soldats, dans cette matiĂšre populaire oĂč la guerre apparaĂźt moins comme une aventure que comme une fatalitĂ©.

Le morceau est plus martial, sans doute renforcĂ© par l’usage de l’allemand et par cette tonalitĂ© dure qui donne immĂ©diatement une couleur particuliĂšre au Black Metal. La composition se construit presque comme un hymne militaire noirci. La mĂ©lodie est simple, mais hypnotique. Pour moi, c’est le meilleur titre de cet EP. Celui oĂč Feldgrau trouve le meilleur Ă©quilibre entre histoire, atmosphĂšre et efficacitĂ© musicale.

La clĂŽture avec “Tannenberg” renvoie Ă  la grande victoire allemande de l’étĂ© 1914 sur le front est. Les armĂ©es russes y furent encerclĂ©es et Ă©crasĂ©es par les forces allemandes commandĂ©es par Hindenburg et Ludendorff. Pour l’Allemagne, cette victoire prit aussi une dimension symbolique : elle semblait effacer, sur le mĂȘme espace gĂ©ographique, l’humiliation ancienne de 1410, lorsque l’Ordre Teutonique fut vaincu par les armĂ©es polono-lituaniennes. Tannenberg devient ainsi plus qu’une bataille. C’est une rĂ©demption gĂ©o-historique.

Avec ses presque cinq minutes, le morceau est le plus long de l’EP. Il adopte une dynamique plus Ă©pique, avec des variations de tempo qui suggĂšrent la manƓuvre militaire avant l’écrasement final. On pense parfois Ă  Endstille, Ad Hominem ou Ă  certains passages de Marduk, surtout dans cette maniĂšre de transformer la violence en mĂ©canique. J’accroche moins Ă  la voix, plus industrielle, ultra saturĂ©e, presque trop forcĂ©e par endroits. Mais la composition reste bien menĂ©e et conclut l’EP avec cohĂ©rence.

Le mix et le mastering sont assurĂ©s par Fuck Off Production, structure liĂ©e au groupe bavarois Elendig, ce qui confirme l’ancrage de Feldgrau dans un rĂ©seau underground allemand bien identifiĂ©. La production reste volontairement rugueuse, mais elle gagne en lisibilitĂ© par rapport Ă  la premiĂšre dĂ©mo. On entend la basse, les parties sont distinctes, les dynamiques existent. C’est prĂ©cisĂ©ment le niveau de finition souhaitable pour ce type de Black Metal.

Feuer und Blut ne rĂ©volutionne rien, et ce n’est probablement pas son but. L’EP fonctionne parce qu’il sait exactement oĂč il va. Feldgrau y pose son esthĂ©tique : guerre mondiale, acier, sang, mĂ©moire allemande, chants militaires, visions de fronts et de destructions. Tout est encore perfectible, mais l’identitĂ© est dĂ©jĂ  lĂ .

Dans sa maniĂšre de transformer la guerre en expĂ©rience intĂ©rieure, Feldgrau rappelle forcĂ©ment l’ombre d’Ernst JĂŒnger et de ses Orages d’acier. Chez JĂŒnger, la guerre n’est pas seulement un Ă©vĂ©nement historique : elle devient une Ă©preuve de perception, une plongĂ©e dans un monde oĂč l’homme moderne rencontre la technique, le feu, la mort industrielle et une forme de dĂ©passement brutal. Feldgrau ne possĂšde Ă©videmment pas la prĂ©cision littĂ©raire de JĂŒnger, mais il travaille un territoire similaire : celui d’une humanitĂ© avalĂ©e par l’acier, fascinĂ©e par le gouffre qu’elle a elle-mĂȘme ouvert.

Avec Feuer und Blut, Feldgrau n’est pas encore au sommet de sa formule, mais il en trace les lignes de force. C’est un EP court, frontal, imparfait, mais efficace. Et surtout, c’est une dĂ©claration d’intention : Feldgrau ne jouera pas un Black Metal de forĂȘt romantique ou de spiritualitĂ© vague. Son horizon sera la tranchĂ©e, le bombardement, la marche, le sang et le gris.

Germania Incognita – Kulturkampf II est une compilation double CD Ă©ditĂ©e par Hammerbund en 2023. Le titre annonce clairement la couleur : Germania Incognita, l’Allemagne cachĂ©e, inconnue ou souterraine ; Kulturkampf, le combat culturel. Cet objet est un manifeste de scĂšne, avec une orientation nationaliste, martiale et identitaire assumĂ©e contre les forces qui veulent dĂ©truire notre Europe.

Avant la sortie de son premier album, Feldgrau contribue Ă  deux compilations issues du rĂ©seau underground germanique. “Sturmbataillon” est d’abord enregistrĂ©e pour la compilation Germanitas Othala – Skaldensang, publiĂ©e en 2022 par Germanitas Othala Klangschmiede, avant d’ĂȘtre rééditĂ©e en 2023 sur le double CD Germania Incognita – Kulturkampf II, sorti chez Hammerbund, sous le titre “Vernichtungsfeuer” — “feu d’annihilation”.

Ces apparitions ne sont pas anecdotiques. Elles confirment l’intĂ©gration de Feldgrau dans un rĂ©seau de labels, de compilations et de structures ouvertement tournĂ©es vers une esthĂ©tique nationaliste germanique. Les intitulĂ©s parlent d’eux-mĂȘmes : Germanitas Othala, Germania Incognita, Kulturkampf. Il ne s’agit pas seulement d’un emballage folklorique ou d’une simple couleur historique. Ces termes renvoient Ă  une vision du monde, Ă  une maniĂšre de penser l’identitĂ©, l’Europe, l’hĂ©ritage germanique et le combat culturel.

Le mot Kulturkampf mĂ©rite d’ailleurs un arrĂȘt. Historiquement, il dĂ©signe la politique menĂ©e par Bismarck contre l’influence catholique dans l’Empire allemand, principalement entre 1871 et 1878. Mais le terme a largement dĂ©passĂ© ce cadre. Il est aujourd’hui rĂ©guliĂšrement rĂ©employĂ© dans des milieux identitaires comme formule de guerre culturelle, de lutte contre la modernitĂ© libĂ©rale, le progressisme, l’universalisme ou l’effacement des peuples. Chez Hammerbund, son emploi ne relĂšve donc pas du hasard.

Musicalement, “Sturmbataillon” s’inscrit parfaitement dans l’univers de Feldgrau. Le titre renvoie aux bataillons d’assaut allemands de la PremiĂšre Guerre mondiale, les Stoßtruppen, unitĂ©s spĂ©cialisĂ©es dans les attaques rapides, les percĂ©es brutales et le combat rapprochĂ© dans les tranchĂ©es. Ces soldats incarnent une figure trĂšs particuliĂšre de la guerre moderne : non plus seulement l’infanterie de masse broyĂ©e par l’artillerie, mais le combattant d’assaut, mobile, durci, entraĂźnĂ© Ă  entrer dans le chaos pour nettoyer les positions ennemies.

L’imagerie associĂ©e Ă  ces troupes a profondĂ©ment marquĂ© la mĂ©moire visuelle du conflit : casques d’acier, grenades, pelles de tranchĂ©e, gourdins, masques Ă  gaz, silhouette presque dĂ©shumanisĂ©e par l’équipement. C’est une image de guerre industrielle devenue presque mythologique, reprise ensuite par la culture populaire, le cinĂ©ma, les jeux vidĂ©o et une partie de l’esthĂ©tique Black Metal.

Le morceau est plus direct encore que les compositions de Feuer und Blut. Feldgrau y resserre sa formule : Black Metal raw, chant haineux, riffs martiaux, batterie en marche forcĂ©e. C’est violent, rugueux, mais pas totalement chaotique. Comme souvent chez Feldgrau, une mĂ©lodie finit par sortir du brouhaha, presque comme une ligne noire au milieu de la fumĂ©e.

Ce titre ne cherche pas la subtilitĂ©. Il frappe, avance, Ă©crase. Les amateurs de Black Metal allemand y retrouveront immĂ©diatement ce goĂ»t pour la rĂ©pĂ©tition dure, les riffs simples mais efficaces, et cette atmosphĂšre de guerre qui ne sert pas seulement de dĂ©cor, mais de colonne vertĂ©brale. Pour ma part, j’accroche totalement. Feldgrau n’invente rien ici, mais le groupe sait faire parler son esthĂ©tique : un Black Metal de tranchĂ©e, haineux, martial, gris comme l’acier.

Avec In Stahlgewittern, Feldgrau livre son premier vĂ©ritable album. Le disque est entiĂšrement composĂ©, enregistrĂ© et produit par Ravager seul entre 2022 et 2023. Great Warmaster n’est plus crĂ©ditĂ©. Le projet devient donc, Ă  ce moment-lĂ , l’expression directe d’un seul homme, ce qui renforce encore l’unitĂ© du concept.

L’album sort chez Sturmglanz Black Metal Manufaktur en CD et en LP. Une version cassette limitĂ©e Ă  66 copies est Ă©galement proposĂ©e par Narbentage Produktionen.

L’artwork est signĂ© par l’artiste corĂ©en Vhan Artwork, nom dĂ©jĂ  croisĂ© sur plusieurs productions liĂ©es Ă  la scĂšne allemande, notamment le dernier split CD d’Absurd et WAR88, mais aussi des travaux pour Ahnenkult, Barad DĂ»r et quantitĂ© d’autres projets. Sa production est tellement dense qu’il faudrait presque lui consacrer un article Ă  part entiĂšre. Pour Feldgrau, son travail s’inscrit pleinement dans l’iconographie militaire du disque : une image sobre, efficace, violente sans surcharge, avec des couleurs qui traduisent bien cette ambiance de fin du monde propre Ă  la PremiĂšre Guerre mondiale.

Le titre de l’album vient Ă©videmment d’Ernst JĂŒnger. In Stahlgewittern, traduit en français par Orages d’acier, reste l’un des rĂ©cits de guerre les plus cĂ©lĂšbres du XXe siĂšcle. PubliĂ© en 1920, le livre rassemble l’expĂ©rience du sous-lieutenant JĂŒnger sur le front occidental. Le texte frappe par son stoĂŻcisme, sa prĂ©cision froide, son refus du pathos facile. Ce n’est ni une plainte pacifiste, ni une glorification naĂŻve du carnage. C’est une traversĂ©e du feu, une tentative de saisir la guerre moderne dans ce qu’elle a de plus brut : l’acier, la boue, la peur, la technique, le courage, l’instinct et la mort industrielle.

Le livret de Feldgrau contient d’ailleurs une citation de JĂŒnger :

« Eine unsterbliche Tat ist unbedingt und von ihrem Ausgang unabhĂ€ngig, sie ist fĂŒr ein Volk eine ewige Quelle der Kraft. »

On peut la traduire ainsi :

« Une action immortelle vaut par elle-mĂȘme, indĂ©pendamment de son rĂ©sultat ; pour un peuple, elle demeure une source Ă©ternelle de force. »

Cette citation ne vient pas d’Orages d’acier, mais du Boqueteau 125. Elle appartient plutĂŽt au JĂŒnger des annĂ©es 1920, plus politique, plus national-rĂ©volutionnaire, celui qui transforme l’expĂ©rience du front en mythe fondateur pour le peuple et la nation. Ce dĂ©tail est important. Il montre que Ravager ne se contente pas de reprendre une imagerie de surface autour de la Grande Guerre. Il possĂšde les codes, les rĂ©fĂ©rences et la culture nĂ©cessaires pour construire un concept cohĂ©rent autour de la PremiĂšre Guerre mondiale vue depuis le camp allemand.

“Mobilmachung”, que l’on peut traduire par mobilisation gĂ©nĂ©rale, ouvre l’album. Une minute trente d’ambiance guerriĂšre : bruits de terrain, montĂ©e progressive, hymne allemand, discours, ordres de rassemblement, explosions, grondement mĂ©canique. L’introduction fonctionne comme la dĂ©claration de guerre du 1er aoĂ»t 1914 transposĂ©e dans l’univers de Feldgrau. Elle ne cherche pas Ă  installer une atmosphĂšre vague. Elle annonce l’entrĂ©e dans un monde de mobilisation totale.

Le premier vrai titre, “Storm of Steel”, confirme immĂ©diatement l’évolution depuis Feuer und Blut. La production est meilleure, la construction plus ferme, l’ensemble plus massif. On reste sur un Black Metal martial marquĂ© par la scĂšne allemande, avec une ligne de chant haineuse, sĂšche, presque vomie. Mais Feldgrau gagne en impact. Les riffs sont plus nets, les transitions mieux tenues, et le morceau impose d’emblĂ©e cette sensation de marche vers la tranchĂ©e.

Les paroles retranscrivent bien la sauvagerie du combat rapprochĂ© : tranchĂ©e inconnue, haine, baĂŻonnettes, pelles, grenades, lance-flammes, corps humains pulvĂ©risĂ©s. La guerre n’est pas montrĂ©e comme un affrontement noble. Elle devient abattoir, geste mĂ©canique, assaut sans remords. Feldgrau rejoint ici le cƓur de l’imaginaire jĂŒngerien : le soldat happĂ© par le feu, enfermĂ© dans une expĂ©rience extrĂȘme oĂč l’homme moderne se mesure Ă  l’acier, Ă  la technique et Ă  sa propre brutalitĂ©.

« Un poing de haine qui s’abat,
une tempĂȘte de force furieuse,
un raid dévastateur
contre une tranchée inconnue.

À la baïonnette nous tranchons
la gorge de l’ennemi haï,
les pelles brisent leurs nuques,
notre rage ne connaĂźt aucun remords.

Grenades Ă  main, lance-flammes,
la chair humaine pulvérisée,
la tranchée devient un abattoir,
un carnage au-delĂ  des mots. Â»

“Richthofen” rend ensuite hommage au Baron rouge, Manfred von Richthofen, as de l’aviation allemande crĂ©ditĂ© de 80 victoires aĂ©riennes homologuĂ©es, abattu au-dessus de la Somme le 21 avril 1918. Dans un conflit dominĂ© par l’artillerie, les tranchĂ©es, les gaz et la mort de masse, Richthofen reprĂ©sente une figure presque anachronique : celle du chevalier de l’air, de l’individu hĂ©roĂŻque face Ă  la mĂ©canisation du carnage.

Cette tension symbolique nourrit trĂšs bien l’univers de Feldgrau. D’un cĂŽtĂ©, la PremiĂšre Guerre mondiale enterre les derniers restes de la guerre ancienne. De l’autre, elle produit encore quelques figures isolĂ©es, presque mythiques, capables d’incarner une forme de bravoure personnelle au milieu de la destruction industrielle. Richthofen est exactement cela : un nom, une silhouette, une lĂ©gende rouge dans un ciel saturĂ© de mort.

Le morceau est bref, direct, sans dĂ©tour. DĂšs les premiers riffs, on sent immĂ©diatement l’ancrage allemand du groupe, notamment dans cette voix gutturale et cette intonation qui peuvent rappeler Teutoburg ou Absurd. Feldgrau ne cherche pas Ă  complexifier son propos. Le titre avance vite, frappe juste, et transforme la figure de Richthofen en emblĂšme martial. Ce n’est pas le morceau le plus profond de l’album, mais il fonctionne par son efficacitĂ© et par la force immĂ©diate de son sujet.

“Auf Feindfahrt” que l’on peut traduire par “en mission contre l’ennemi” dĂ©place l’album vers un autre front de la Grande Guerre : la guerre sous-marine. Le titre emprunte son vocabulaire aux patrouilles de combat allemandes en zone hostile, lorsque les U-Boote quittaient leurs bases pour traquer le commerce maritime ennemi. Pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, la guerre sous-marine allemande devient l’un des enjeux dĂ©cisifs du conflit. La stratĂ©gie de la guerre sous-marine Ă  outrance — der uneingeschrĂ€nkte U-Boot-Krieg — visait Ă  Ă©touffer l’Angleterre en frappant ses navires marchands et ses lignes d’approvisionnement. Musicalement, “Auf Feindfahrt” adopte un Black Metal mid-tempo plus lourd, presque hypnotique. Le morceau avance moins comme une charge de tranchĂ©e que comme une progression sourde, enfermĂ©e, claustrophobe. Le rythme donne l’impression d’une machine qui glisse lentement sous la surface, loin du ciel et de la boue, mais toujours au service du mĂȘme monde : acier, ordre, mort industrielle.

“Dawn of Iron” et “Der Landsturmmann” maintiennent ensuite la pression, tout en ouvrant deux angles diffĂ©rents sur la guerre totale.

“Dawn of Iron” aborde l’apparition du char d’assaut comme rupture technique et mentale. Feldgrau ne prĂ©sente pas le blindĂ© comme une simple innovation militaire, mais comme une bĂȘte mĂ©canique, un monstre d’acier conçu pour briser l’immobilitĂ© du front. AprĂšs les tranchĂ©es, aprĂšs l’aviation et aprĂšs les U-Boote, l’album poursuit donc sa cartographie de la PremiĂšre Guerre mondiale Ă  travers les formes nouvelles de la destruction moderne.

Le morceau Ă©voque les moteurs rugissants, les chenilles, l’huile brĂ»lĂ©e, les barbelĂ©s Ă©crasĂ©s et les corps rĂ©duits Ă  des obstacles. C’est lĂ  que Feldgrau touche quelque chose d’essentiel : la guerre de 1914-1918 n’est pas seulement une guerre de soldats, mais aussi une guerre de machines. L’homme n’y disparaĂźt pas encore totalement, mais il se retrouve dĂ©jĂ  placĂ© derriĂšre l’acier, dominĂ© par la technique, pris dans une logique qui le dĂ©passe.

Musicalement, le titre reste dans cette ligne Black Metal martial, direct, sans surcharge inutile. Feldgrau avance ici avec une forme de lourdeur mĂ©canique, comme si le riff devait lui-mĂȘme imiter le mouvement du blindĂ©. Ce n’est pas le morceau le plus surprenant de l’album, mais il participe pleinement Ă  son architecture : chaque titre ajoute une piĂšce Ă  cette vision de la guerre industrielle.

“Der Landsturmmann” dĂ©place le regard vers une figure plus humaine, presque plus tragique. Le titre dĂ©signe le soldat du Landsturm, derniĂšre rĂ©serve de l’armĂ©e allemande impĂ©riale. Il s’agissait d’hommes mobilisables en dernier recours, souvent plus ĂągĂ©s, moins prĂ©parĂ©s, ou situĂ©s en marge du service actif classique. Le Landsturmmann n’est donc pas le soldat d’élite, ni le jeune volontaire exaltĂ©. Il reprĂ©sente plutĂŽt la guerre qui finit par appeler tout le monde.

Cette figure est Ă  la fois pathĂ©tique et hĂ©roĂŻque. PathĂ©tique, parce qu’elle montre un homme happĂ© par un conflit qui le dĂ©passe, arrachĂ© Ă  une vie civile qu’il croyait peut-ĂȘtre encore protĂ©gĂ©e. HĂ©roĂŻque, parce qu’elle incarne aussi l’idĂ©e du sacrifice total : quand la guerre rĂ©clame jusqu’aux derniĂšres forces disponibles, quand l’État, le peuple et le front ne forment plus qu’un seul organisme tendu vers la survie. Feldgrau trouve ici un sujet parfaitement adaptĂ© Ă  son univers.

Le morceau garde cette rudesse allemande qui fait la force du groupe : chant haineux, riffs simples mais efficaces, atmosphÚre de marche et de résignation dure.

“Stillstand (Isonzo)” est l’une des piĂšces les plus intĂ©ressantes de l’album. Le titre juxtapose deux rĂ©alitĂ©s : l’Isonzo, riviĂšre du front austro-italien oĂč s’enchaĂźnent douze batailles entre 1915 et 1917, et le Stillstand, l’arrĂȘt, l’immobilisme, la paralysie. Pendant deux ans, l’état-major italien lance offensive sur offensive contre les positions austro-hongroises, pour des gains territoriaux dĂ©risoires et des pertes humaines Ă©normes. Quelques kilomĂštres de roche, de glace et de boue deviennent le prix d’un massacre sans issue.

Ce front rĂ©sume toute l’absurditĂ© d’une guerre d’usure portĂ©e Ă  son paroxysme. On y retrouve les mĂȘmes impasses que sur le front occidental, mais transposĂ©es dans un dĂ©cor encore plus hostile : montagnes, neige, falaises, avalanches, artillerie en altitude, corps gelĂ©s dans les positions. La guerre industrielle, pensĂ©e par des Ă©tats-majors encore prisonniers de schĂ©mas anciens, se heurte ici Ă  la gĂ©ographie elle-mĂȘme. Le soldat ne combat plus seulement l’ennemi. Il combat la pierre, le froid, l’altitude et l’épuisement.

Les paroles de Feldgrau montrent bien cette dimension. Elles Ă©voquent l’Isonzo, le Piave, le Col di Lana, Trieste, Tolmein, Görz et Karfreit. Ce ne sont pas des noms posĂ©s au hasard pour donner une couleur historique. Ils dessinent une vĂ©ritable carte du front alpin et de la guerre entre l’Italie et la monarchie danubienne. Le morceau s’achĂšve d’ailleurs sur Karfreit, nom allemand de Caporetto, la douziĂšme bataille de l’Isonzo, celle qui apporte enfin le “coup de libĂ©ration” du point de vue austro-allemand.

Musicalement, “Stillstand (Isonzo)” traduit bien cette idĂ©e d’impasse. Les riffs sont cycliques, rĂ©pĂ©titifs, presque enfermĂ©s sur eux-mĂȘmes. Le morceau n’avance pas comme une charge victorieuse ; il tourne, insiste, s’enfonce. On ressent cette paralysie du front, cette sensation d’ĂȘtre bloquĂ© dans un paysage minĂ©ral oĂč chaque mouvement coĂ»te des vies. Feldgrau ne cherche pas ici la vitesse pure, mais une tension plus Ă©touffĂ©e, plus pesante.

Le sujet n’est d’ailleurs pas isolĂ© dans le Black Metal. Les Ukrainiens de 1914 ont dĂ©jĂ  travaillĂ© cette mĂ©moire de la Grande Guerre avec une prĂ©cision documentaire, tout comme Temple of Oblivion ou encore les Italiens de Speculum Mortis, qui ont eux aussi abordĂ© cette zone de fracture entre histoire militaire, mort de masse et imaginaire europĂ©en. Mais Feldgrau l’aborde avec sa propre couleur : plus allemande, plus martiale, plus fixĂ©e sur la mĂ©moire de la monarchie danubienne et sur l’idĂ©e d’un front transformĂ© en tombeau de glace.

Avec “Stillstand (Isonzo)”, Feldgrau montre qu’il ne rĂ©duit pas la PremiĂšre Guerre mondiale au seul front franco-allemand. L’album gagne ici en profondeur. La guerre devient continentale, alpine, austro-italienne, presque gĂ©ologique. Ce n’est plus seulement l’homme face au feu. C’est l’homme Ă©crasĂ© entre l’acier, la montagne et l’Histoire.

Ravager, plongĂ© dans la lecture d’Orages d’acier d’Ernst JĂŒnger, puise dans ce classique de la littĂ©rature de guerre une source d’inspiration essentielle pour la crĂ©ation de sa musique. À travers cette lecture, il rend aussi hommage Ă  une gĂ©nĂ©ration nĂ©e dans les convulsions de l’Europe et consumĂ©e par la guerre.

“22.4.1915” — ici, la date vaut document. Le 22 avril 1915, lors de la deuxiĂšme bataille d’Ypres, l’armĂ©e allemande utilise pour la premiĂšre fois le gaz de combat Ă  grande Ă©chelle sur le front occidental. Environ 168 tonnes de chlore sont libĂ©rĂ©es sur les lignes tenues par les troupes françaises et coloniales, notamment algĂ©riennes. La guerre vient alors de franchir un nouveau seuil. La mort ne surgit plus seulement de l’obus, de la mitrailleuse ou de la baĂŻonnette ; elle rampe dĂ©sormais au ras du sol sous la forme d’un nuage jaune-vert, brĂ»lant les poumons, aveuglant les hommes, transformant la respiration elle-mĂȘme en agonie.

Feldgrau saisit bien cette bascule. Le morceau dĂ©marre sur un mid-tempo pesant, presque rampant, comme si la composition voulait suivre la progression lente du gaz dans les tranchĂ©es. On n’est plus dans l’assaut direct de “Storm of Steel”, ni dans l’hĂ©roĂŻsation aĂ©rienne de “Richthofen”. Ici, la guerre devient chimique, invisible, suffocante. L’ennemi n’est plus seulement devant soi : il est dans l’air, dans la gorge, dans les yeux, dans chaque inspiration.

Puis le titre bascule peu Ă  peu dans une furie plus classique, mais sans perdre cette sensation d’étouffement initiale. C’est sans doute l’une des compositions les plus aventureuses de l’album. Feldgrau y rompt davantage avec son format habituel : les riffs respirent plus, les changements de rythme sont mieux amenĂ©s, et quelques mĂ©lodies viennent traverser la masse noire sans l’adoucir. On y retrouve aussi une lĂ©gĂšre influence Thrash, surtout dans cette maniĂšre de faire monter la tension avant de la relĂącher dans une violence plus raw.

“Hallowed Sacrifice” et “No Life Beyond Battle” referment l’album sur une double conclusion nihiliste. Les titres anglais sont dĂ©jĂ  rĂ©vĂ©lateurs : d’un cĂŽtĂ©, le sacrifice comme derniĂšre forme de sacrĂ© dans un monde oĂč les dieux ont fui ; de l’autre, l’impossibilitĂ© de concevoir une existence en dehors du combat.

“Hallowed Sacrifice” prolonge cette idĂ©e d’une guerre devenue religion. Le sacrifice n’est plus seulement militaire ou patriotique. Il prend une dimension presque rituelle. Feldgrau semble regarder la mort du soldat comme une offrande faite Ă  une entitĂ© abstraite : le front, la nation, l’Histoire, ou peut-ĂȘtre la guerre elle-mĂȘme. Il n’y a plus de transcendance claire, plus de salut, plus de consolation. Il ne reste que l’acte de tomber, sanctifiĂ© par la violence qui l’engloutit.

Musicalement, le morceau garde cette tension martiale propre Ă  l’album. Feldgrau ne cherche pas Ă  sortir de son cadre, mais Ă  l’enfoncer davantage. Le chant conserve cette haine, les riffs avancent comme une marche forcĂ©e, et l’ensemble donne l’impression d’un rite funĂ©raire sans paix.

“No Life Beyond Battle”, derniĂšre piste de l’album, pousse cette logique jusqu’au bout. Avec ses 6:08, c’est le morceau le plus long et le plus ambitieux du disque. Le titre rĂ©sume Ă  lui seul l’état mental du combattant aprĂšs plusieurs annĂ©es de guerre : il n’existe plus de vie hors du front. La paix devient une abstraction. Le retour au monde civil paraĂźt impossible. La guerre a tout remplacĂ© : le foyer, le langage, le temps, l’identitĂ©.

La composition semble construite en plusieurs mouvements, comme si Feldgrau voulait traduire l’épuisement final des hommes pris dans la troisiĂšme annĂ©e de guerre. Il n’y a plus l’élan de 1914, plus l’illusion d’une campagne courte, plus mĂȘme la rage pure des premiĂšres offensives. Il ne reste qu’une inertie immense : un mĂ©canisme de feu, de boue et d’acier que personne ne sait plus arrĂȘter.

C’est lĂ  que l’album trouve sa conclusion la plus forte. In Stahlgewittern ne se termine pas sur une victoire, ni sur une rĂ©solution. Il se referme sur une forme d’enfermement mental. Le soldat n’est plus seulement un homme qui combat ; il devient une crĂ©ature du combat. La guerre cesse d’ĂȘtre un Ă©vĂ©nement et devient son seul horizon.

Je conseille d’ailleurs la lecture des RĂ©prouvĂ©s d’Ernst von Salomon, qui prolonge parfaitement cette idĂ©e d’une guerre impossible Ă  refermer. Von Salomon n’écrit pas sur la PremiĂšre Guerre mondiale depuis la tranchĂ©e, comme JĂŒnger, mais sur son aprĂšs-coup : l’Allemagne vaincue, l’humiliation de 1918, la jeunesse militarisĂ©e qui ne parvient plus Ă  retrouver une existence civile normale.

Dans Les RĂ©prouvĂ©s, les protagonistes rejoignent les Freikorps dans les pays baltes afin de poursuivre le combat, cette fois contre les bolcheviques. La guerre change de front, change d’ennemi, change de forme, mais elle ne s’arrĂȘte pas vraiment. C’est exactement ce que suggĂšre le titre “No Life Beyond Battle” : pour certains hommes, le retour Ă  la paix est une fiction. La bataille est devenue leur langage, leur discipline, leur seule maniĂšre d’habiter le monde.

Pour conclure sur cet album, In Stahlgewittern s’impose, Ă  mon sens, comme une vraie rĂ©ussite. Feldgrau sort du lot au sein d’une scĂšne allemande souvent attachĂ©e Ă  un Black Metal plus raw, plus minimaliste, parfois volontairement figĂ© dans ses propres codes. Ici, Ravager parvient Ă  garder cette duretĂ© martiale, cette couleur germanique trĂšs marquĂ©e, tout en ajoutant des mĂ©lodies et une construction plus travaillĂ©e.

C’est lĂ  que l’album fonctionne. Feldgrau ne dilue jamais son identitĂ©. Les mĂ©lodies ne viennent pas adoucir le propos, elles renforcent au contraire cette impression de marche, d’acier et de fatalitĂ©. Le groupe reste fidĂšle Ă  une esthĂ©tique allemande traditionnelle, mais sans tomber dans la copie ou le simple exercice de style.

La comparaison avec d’autres formations permet de mieux situer Feldgrau. LĂ  oĂč Kanonenfieber adopte une approche plus commerciale dans sa mise en scĂšne de la Grande Guerre, Feldgrau garde un ancrage plus underground. LĂ  oĂč Endstille a souvent puisĂ© dans une violence plus proche de l’école scandinave, notamment Marduk, Feldgrau semble davantage chercher une voie proprement allemande.

On pourrait donc parler d’une forme de complĂ©mentaritĂ© avec des groupes comme Temple of Oblivion, Ordensburg, Sieg oder Tod, Nordreich, Totenburg, Todesmarsch ou Stahlfront. Tous ne travaillent pas exactement le mĂȘme terrain, mais ils participent Ă  cette mĂȘme constellation d’un Black Metal germanique martial, identitaire, obsĂ©dĂ© par l’histoire, la guerre, le sacrifice et la mĂ©moire europĂ©enne.

Le split avec Ordensburg paraĂźt sous le titre Sieg oder Heldentod — “Victoire ou mort hĂ©roĂŻque”. La formule rĂ©sume sans dĂ©tour l’esthĂ©tique des deux formations : culte du sacrifice, imaginaire militaire, hĂ©roĂŻsme tragique, refus de la dĂ©faite morale. On est ici dans un Black Metal oĂč la guerre ne sert pas seulement de dĂ©cor, mais devient une vision du monde.

La pochette rĂ©sume visuellement la rĂ©partition thĂ©matique du split. Dans la partie supĂ©rieure, on distingue des combats de fantassins dans les tranchĂ©es, renvoyant directement Ă  l’univers de Feldgrau : la PremiĂšre Guerre mondiale, l’acier, la boue, l’assaut et l’enlisement. Dans la partie infĂ©rieure, l’image bascule vers des soldats de la Wehrmacht, avec le drapeau du IIIe Reich posĂ© sur un cercueil. Cette seconde moitiĂ© correspond davantage Ă  l’imaginaire d’Ordensburg, plus tournĂ© vers la Seconde Guerre mondiale et ses symboles militaires.

L’artwork fonctionne donc comme une synthĂšse assez claire du disque : deux groupes allemands, deux rapports Ă  la guerre, deux temporalitĂ©s historiques. Feldgrau regarde surtout vers 1914-1918, vers la tranchĂ©e et la naissance de la guerre industrielle. Ordensburg, lui, s’inscrit davantage dans une esthĂ©tique liĂ©e au conflit suivant, avec une imagerie plus explicitement marquĂ©e par l’Allemagne des annĂ©es 1930-1940.

Sans ĂȘtre subtil, cela annonce immĂ©diatement le contenu du split : un Black Metal martial, historique, politiquement chargĂ©, construit autour de la guerre comme mythe, mĂ©moire et obsession sonore.

Ordensburg pousse mĂȘme cette dimension plus loin que Feldgrau. LĂ  oĂč Feldgrau construit son univers autour de la PremiĂšre Guerre mondiale, de l’acier, des tranchĂ©es et de la mĂ©moire allemande, Ordensburg assume une approche plus ouvertement martiale et nationaliste. La description commerciale disponible chez Hammerbund parle d’une forme de “Marschmusik”, une musique de marche destinĂ©e Ă  soutenir les soldats par sa force sonore de combat. La formule est rĂ©vĂ©latrice : il ne s’agit pas seulement de Black Metal, mais d’une musique pensĂ©e comme prolongement esthĂ©tique d’un imaginaire militant.

Le rĂŽle de Hammerbund n’est pas anodin non plus. Le label appartient au segment le plus politiquement marquĂ© du Black Metal allemand. Dans ce contexte, la sortie de Sieg oder Heldentod ne peut pas ĂȘtre lue comme un simple split underground entre deux groupes au hasard. C’est un objet de scĂšne, destinĂ© Ă  un public dĂ©jĂ  familier de ces codes : iconographie militaire, rĂ©fĂ©rences germaniques, esthĂ©tique du combat, rhĂ©torique du sacrifice.

LimitĂ© Ă  300 exemplaires, le split vise d’abord les collectionneurs et les adeptes de cette frange prĂ©cise de l’underground radical.

Musicalement, les trois contributions de Feldgrau confirment la progression entamĂ©e depuis Feuer und Blut et pleinement visible sur In Stahlgewittern. Le son est plus assurĂ©, les compositions plus fermes, et l’identitĂ© du projet apparaĂźt mieux dĂ©finie. Feldgrau reste fidĂšle Ă  son Black Metal martial, mais avec une meilleure maĂźtrise des dynamiques et des mĂ©lodies. Le groupe ne se contente plus de poser une atmosphĂšre de guerre ; il commence Ă  construire de vĂ©ritables morceaux, plus mĂ©morables et plus solides.

“Der SchwĂ€rzeste Tag” — “Le jour le plus noir” — ouvre la contribution de Feldgrau sur quatre minutes d’un Black Metal sans ornement inutile. Le titre annonce dĂ©jĂ  une atmosphĂšre d’écrasement. Le morceau avance dans une noirceur compacte, avec cette maniĂšre trĂšs allemande de faire tenir ensemble rudesse, discipline et mĂ©lodie froide.

“Operation Gericht” — “OpĂ©ration Jugement” — renvoie au nom de code allemand de la bataille de Verdun en 1916. Le choix est rĂ©vĂ©lateur. Feldgrau ne retient pas le nom de la ville, devenu symbole universel du carnage, mais celui de l’opĂ©ration telle qu’elle fut pensĂ©e par le commandement allemand. Verdun n’était pas seulement envisagĂ©e comme une bataille Ă  gagner. Elle devait devenir une machine d’usure, un piĂšge destinĂ© Ă  saigner l’armĂ©e française jusqu’à l’épuisement.

Avec prĂšs de 700 000 victimes au total — tuĂ©s, blessĂ©s et disparus des deux cĂŽtĂ©s — Verdun reste l’un des grands abattoirs de l’histoire moderne. En choisissant “Operation Gericht”, Feldgrau adopte donc un point de vue froid, presque stratĂ©gique : celui de l’état-major, du calcul, de la guerre conçue comme mĂ©canisme d’anĂ©antissement progressif.

Musicalement, le morceau est tendu, implacable, moins spectaculaire que verrouillĂ©. Feldgrau n’illustre pas Verdun par une avalanche chaotique. Le groupe privilĂ©gie une pression continue, comme si la composition devait reproduire l’idĂ©e mĂȘme de l’usure : frapper, tenir, recommencer, jusqu’à ce que tout cĂšde. C’est une piste moins immĂ©diate que d’autres, mais elle fonctionne par son refus de l’emphase.

“Vor Ypern Trommelt Der Tod” — “Devant Ypres, la mort bat le tambour” — est la contribution la plus longue de Feldgrau sur ce split. Le groupe revient ici sur le théùtre d’Ypres, dĂ©jĂ  abordĂ© sur In Stahlgewittern, mais sous un angle diffĂ©rent. Le titre insiste sur le son : le tambour, le martĂšlement, la prĂ©figuration du fracas de l’artillerie. La mort n’arrive pas seulement par l’explosion ; elle s’annonce par le rythme.

Le morceau est plus obsĂ©dant, plus marquĂ© par la rĂ©pĂ©tition. Feldgrau y retrouve ce qu’il sait faire de mieux : transformer le Black Metal en marche funĂšbre, en mouvement de troupe, en tension circulaire. Les riffs avancent comme une batterie d’artillerie qui prĂ©pare le terrain avant l’assaut. Rien ne dĂ©borde vraiment, mais tout pousse vers l’avant avec une froide dĂ©termination.

La chronique disponible chez Hammerbund note d’ailleurs que Feldgrau a “ajoutĂ© plusieurs couches supplĂ©mentaires” Ă  ses sorties prĂ©cĂ©dentes, en Ă©voquant un Black Metal impĂ©tueux, fonçant en avant, dotĂ© d’un vrai sens de la mĂ©lodie accrocheuse.

Ces trois titres confirment donc la progression du projet. Feldgrau reste fidÚle à son identité : guerre mondiale, acier, discipline, haine, mémoire allemande. Mais la composition gagne en relief. Le groupe ne se contente plus de marteler son esthétique ; il la structure mieux, il lui donne plus de profondeur, sans perdre cette dureté qui fait sa force.

Au final, si le prochain album Furor Teutonicus, annoncĂ© pour cette annĂ©e, poursuit cette veine, on peut s’attendre Ă  une vĂ©ritable relique de guerre. Feldgrau semble avoir trouvĂ© son langage : un Black Metal martial, allemand jusqu’à l’os, nourri par la mĂ©moire des fronts, des dĂ©faites, des sacrifices et des mythes forgĂ©s dans l’acier. Si Ravager tient cette ligne, Feldgrau pourrait bien signer l’un des albums les plus attendus de cette frange du Black Metal allemand.

Je ne dĂ©velopperai pas ici la partie consacrĂ©e Ă  Ordensburg, car elle mĂ©ritera un article Ă  part entiĂšre. La seule chose que je peux dire pour l’instant, c’est qu’il s’agit, selon moi, de l’un des meilleurs groupes allemands de Black Metal actuels. Leur discographie est d’une cohĂ©rence rare, sans vĂ©ritable faiblesse, et je la recommande dans son intĂ©gralitĂ©.

Ordensburg possĂšde cette capacitĂ© Ă  unir le sens du riff, la puissance martiale, l’atmosphĂšre historique et une identitĂ© parfaitement tenue d’un disque Ă  l’autre.

Prochaine salve annoncĂ©e : Furor Teutonicus, attendu chez Sturmglanz Black Metal Manufaktur, probablement pour la rentrĂ©e. Feldgrau semble prĂȘt Ă  reprendre la marche.

Feldgrau -> https://feldgrau-official.bandcamp.com

Sturmglanz Black Metal Manufaktur -> https://sturmglanz.de

Hammerbund -> https://www.hammerbund.com

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