
Le nom dit tout, et ne dit rien dâautre. Feldgrau, le gris de campagne, dĂ©signe la couleur rĂ©glementaire des uniformes de lâarmĂ©e allemande, adoptĂ©e progressivement Ă partir de 1907 pour remplacer les teintes trop voyantes des tuniques de parade. Dâabord dans lâarmĂ©e prussienne, puis dans les contingents des autres Ătats allemands, et enfin â ironie de lâhistoire â dans lâarmĂ©e bavaroise en avril 1916, alors que la guerre de mouvement sâĂ©tait depuis longtemps changĂ©e en enfer de boue, dâartillerie et de barbelĂ©s.
Ce gris verdĂątre, teinte Ă la fois fonctionnelle et funĂšbre, fut portĂ© par des millions dâhommes de lâEmpire wilhelminien jusquâĂ lâarmistice de novembre 1918. Il survivra ensuite sous la RĂ©publique de Weimar, puis dans la Wehrmacht, avant de disparaĂźtre officiellement des forces armĂ©es allemandes Ă la fin du XXe siĂšcle. Ce nâest donc pas un hasard si un groupe bavarois de Black Metal actif depuis 2020 choisit ce nom comme Ă©tendard. Feldgrau nâest pas un choix esthĂ©tique vague, encore moins un simple nom âmilitaireâ pour faire joli. Câest une profession de foi conceptuelle.
Feldgrau apparaĂźt en janvier 2021 avec une premiĂšre dĂ©mo deux titres autodistribuĂ©e en CDr. Mais le projet est actif dĂšs 2020, pĂ©riode de gestation pendant laquelle son socle thĂ©matique et sonore se fixe autour dâune idĂ©e centrale : la PremiĂšre Guerre mondiale comme matrice absolue de la misanthropie moderne.
Pas la Grande Guerre telle que la raconte une pĂ©dagogie commĂ©morative embourgeoisĂ©e, avec ses monuments aux morts, ses discours de rĂ©conciliation obligĂ©e et ses cĂ©rĂ©monies consensuelles. Qui sait d’ailleurs pourquoi cette guerre a eu lieu ? Vous croyez a la version officielle que l’Allemagne voulait envahir le monde du jour au lendemain ? Feldgrau regarde ailleurs : vers la guerre comme expĂ©rience limite de la dĂ©shumanisation industrielle, comme accĂ©lĂ©rateur de lâeffondrement des anciennes valeurs, comme creuset oĂč lâOccident a brĂ»lĂ© une part essentielle de lui-mĂȘme.
Quand on connaĂźt les orientations idĂ©ologiques du groupe et de son environnement, on pense forcĂ©ment Ă Ernst JĂŒnger ou Ă Ernst von Salomon. JĂŒnger pour lâexpĂ©rience directe du feu, de lâacier, de la tranchĂ©e et de la technique. Von Salomon pour lâaprĂšs-guerre, lâimpossibilitĂ© du retour Ă la vie civile, les Freikorps, lâAllemagne vaincue qui refuse de dĂ©poser les armes intĂ©rieurement. Je vais lâavouer : cette pĂ©riode me fascine, et Feldgrau touche prĂ©cisĂ©ment cette zone oĂč lâhistoire, la littĂ©rature de guerre et le Black Metal peuvent se rejoindre.
Le projet prend racine en BaviĂšre, territoire dont lâarmĂ©e possĂ©dait ses propres traditions, ses propres corps, son propre rapport au service militaire, distinct de la tradition prussienne. Câest aussi une rĂ©gion qui a fourni une part non nĂ©gligeable du Black Metal allemand le plus radical. On peut citer, parmi dâautres, Morke, Adoria, Wolfthorn, Mavorim, Heretic Deathcult, Blutaar. La liste serait longue, tant lâAllemagne reste un territoire immense pour cette musique (Ă titre dâordre de grandeur, Metal Archives recense environ 15 000 groupes de Black Metal en Allemagne, contre prĂšs de 9 000 en France)
Feldgrau ne sâinscrit pourtant pas dans une chapelle locale bien dĂ©finie. Le groupe opĂšre de maniĂšre indĂ©pendante, dans un cadre trĂšs cohĂ©rent : celui de Sturmglanz Black Metal Manufaktur, label maison dont lâhistoire prĂ©cĂšde le groupe et dont lâidentitĂ© esthĂ©tique forme un environnement naturel pour un tel projet.
La formation est dâabord un duo : Ravager assure les guitares, la basse et le chant, tandis que Great Warmaster tient la batterie et participe aussi au chant. Mais dĂšs le premier album, In Stahlgewittern, Ravager signe seul la composition, les arrangements, lâenregistrement et la production. Great Warmaster ne figure plus dans les crĂ©dits. Feldgrau devient alors, de fait, un projet solo.
Cela correspond assez bien Ă lâesprit dâune grande partie du Black Metal underground. Beaucoup de projets naissent dâune vision individuelle, dâune volontĂ© de contrĂŽle total, dâun refus du compromis. Le Black Metal supporte mal la dĂ©mocratie interne. Il se nourrit souvent dâobsessions personnelles, de solitude, dâentĂȘtement, dâun rapport presque maladif Ă la crĂ©ation. Chez Feldgrau, cette logique renforce lâunitĂ© du concept : un seul homme, une seule direction, une seule obsession.

La Sturmglanz Black Metal Manufaktur est un label allemand fondĂ© en fĂ©vrier 2010, basĂ© Ă WeiĂenfels, en Saxe-Anhalt. Depuis ses dĂ©buts, la structure publie Ă©galement un webzine maison, avec une version papier intitulĂ©e Der Pestbote, uniquement en allemand. Sturmglanz possĂšde aussi un sous-label, Northern Fog Records.
Son catalogue navigue entre Black Metal traditionaliste, Pagan Metal, productions plus militantes et formations radicales. On y croise des noms comme Wolfkrieg, Krematorium, Stutthof, Blutsturm, Urfeind et dâautres projets dont les orientations ne laissent pas beaucoup de place au doute. Autrement dit : quand on entre chez Sturmglanz, on sait immĂ©diatement dans quel type dâunderground on met les pieds.
Lâorientation idĂ©ologique du label nâest guĂšre ambiguĂ«. Sturmglanz fonctionne comme un relais de diffusion pour une frange du Black Metal allemand qui assume ses positions nationalistes, son rapport Ă lâhĂ©ritage germanique et son rejet des sensibilitĂ©s contemporaines. Ce nâest pas un simple dĂ©tail dâarriĂšre-plan. Dans le Black Metal underground, le choix dâun label, dâun rĂ©seau ou dâune compilation dit souvent autant que les paroles, les titres ou les pochettes.
Feldgrau est aussi distribuĂ© sur cassette par Narbentage Produktionen, autre label allemand spĂ©cialisĂ© dans les formats physiques artisanaux et les petits tirages. Le split avec Ordensburg, Ă©voquĂ© plus loin, sort quant Ă lui chez Hammerbund, structure elle aussi liĂ©e Ă cette scĂšne allemande trĂšs politisĂ©e. Ce positionnement Ă©ditorial nâest donc pas accessoire. Il inscrit Feldgrau dans un rĂ©seau prĂ©cis, avec ses codes, ses rĂ©fĂ©rences et ses frontiĂšres.
Quâon lâapprouve ou non, Feldgrau Ă©volue dans un environnement dont les valeurs sont explicites. Il serait absurde de faire semblant de ne pas le voir. Mais il serait tout aussi rĂ©ducteur de limiter le groupe Ă cette seule dimension, car son intĂ©rĂȘt tient aussi Ă la façon dont il transforme la PremiĂšre Guerre mondiale en matiĂšre Black Metal cohĂ©rente.
Il faut dâailleurs rappeler que la thĂ©matique de 1914-1918 nâappartient pas Ă une seule scĂšne politique. Des projets aussi diffĂ©rents que 1914 en Ukraine, Minenwerfer aux Ătats-Unis ou Kanonenfieber en Allemagne explorent le mĂȘme territoire avec des sensibilitĂ©s trĂšs diffĂ©rentes. La Grande Guerre fascine parce quâelle concentre tout : la mort de masse, lâacier, le gaz, lâartillerie, la fin des illusions modernes, la disparition de lâhomme dans la machine.
Ce qui distingue Feldgrau de Kanonenfieber, son compatriote bavarois le plus mĂ©diatisĂ©, câest prĂ©cisĂ©ment son refus du passage vers une forme plus accessible. Kanonenfieber bĂ©nĂ©ficie dâune production soignĂ©e, dâun traitement Ă©ditorial professionnel et dâune exposition qui lâa menĂ© vers les scĂšnes grand public du Metal. Feldgrau, lui, reste dans la boue de lâunderground : production plus raw, diffusion limitĂ©e, esthĂ©tique plus dure, absence dâambition crossover.
Câest aussi ce qui rend le projet intĂ©ressant. Feldgrau ne cherche pas Ă raconter la PremiĂšre Guerre mondiale pour un public large. Il en extrait une vision noire, martiale, allemande, obsĂ©dĂ©e par la mĂ©moire du front et par lâeffacement de lâindividu dans lâuniforme. Le gris de campagne devient alors plus quâune couleur : un monde entier, une ligne de front, une tombe ouverte.
Feuer und Blut – EP 2023 / Sturmglanz Black Metal Manufaktur SG-009

Feuer und Blut â Feu et Sang. La traduction du titre suffit dĂ©jĂ Ă poser le cadre. Avec cet EP officiel, Feldgrau prend rĂ©ellement forme et bĂątit son architecture thĂ©matique avec une cohĂ©rence remarquable. Les cinq pistes couvrent plusieurs fronts de la PremiĂšre Guerre mondiale, de 1914 Ă 1915 : la France, la Russie, les Dardanelles. Lâambition est donc autant cartographique que musicale.
Quand on est passionnĂ© dâhistoire, câest un plaisir dâentendre un groupe de Black Metal qui ne se contente pas de plaquer trois images de tranchĂ©es sur une pochette. Feldgrau semble avoir compris lâessence mĂȘme de cette guerre : la boue, lâacier, lâusure, lâeffacement de lâindividu dans la machine militaire. Ici, le conflit nâest pas un dĂ©cor. Il devient une matiĂšre sonore.
LâEP sort en 2021 chez Sturmglanz Black Metal Manufaktur, avec une version cassette publiĂ©e par Narbentage Produktionen, limitĂ©e Ă 66 copies. Ce choix de formats et de labels situe immĂ©diatement Feldgrau dans un underground allemand restĂ© fidĂšle Ă une certaine idĂ©e du Black Metal : peu de concessions, peu de lumiĂšre, une identitĂ© ferme et un goĂ»t prononcĂ© pour les marges.
â1917 â Introâ ouvre lâEP par une courte mise en condition sonore. Une minute dâatmosphĂšre guerriĂšre, avec discours en allemand, suffisante pour installer le cadre sans sây perdre. Lâintroduction agit comme une porte mĂ©tallique dâun bunker que lâon referme derriĂšre soi.
âThe War to End All Warsâ reprend avec une ironie grinçante la formule popularisĂ©e autour de la PremiĂšre Guerre mondiale. Ce conflit, supposĂ© mettre fin Ă tous les autres, allait au contraire ouvrir le siĂšcle des massacres industriels, des rĂ©volutions, des guerres civiles et des nouveaux impĂ©rialismes. Musicalement, Feldgrau propose un Black Metal typiquement allemand dans son ossature : riffs directs, tension martiale, quelques traces Thrash, production raw mais lisible. La voix est crachĂ©e, haineuse, presque convulsive. Dans ce chaos volontaire, des mĂ©lodies simples apparaissent et participent Ă la construction du morceau sans jamais lâadoucir.
âBloodshed at Cape Hellâ Ă©voque les Dardanelles et la campagne de Gallipoli en 1915, lâun des dĂ©sastres majeurs de lâEntente. La tentative alliĂ©e de forcer le dĂ©troit, imposĂ©e politiquement et stratĂ©giquement dans un contexte de guerre totale, se solde par un carnage immense. Les Australiens et les NĂ©o-ZĂ©landais en garderont une blessure fondatrice dans leur mĂ©moire nationale.
Ce qui intĂ©resse Feldgrau ici nâest pas la commĂ©moration hĂ©roĂŻque. Le groupe adopte plutĂŽt le regard froid dâun observateur sans pitiĂ© face Ă lâabsurditĂ© guerriĂšre. Il ne sâagit pas dâune glorification naĂŻve, mais dâune contemplation nihiliste : la guerre comme broyeur, comme logique supĂ©rieure Ă lâhomme.
Musicalement, le titre confirme mieux lâorientation de Feldgrau. Le chant devient plus martial, parfois presque dĂ©clamĂ©. Le tempo ralentit, le morceau respire davantage, et lâon sent cette volontĂ© de transformer le Black Metal en marche militaire. Certains passages peuvent rappeler lâĂąpretĂ© de Totenburg ou dâAbsurd premiĂšre Ă©poque, avec ce goĂ»t pour la rĂ©pĂ©tition dure, primitive, sans fioriture. On peut aussi penser Ă Morke, mais avec une production nettement supĂ©rieure â nous ne sommes plus en 1994. Dâailleurs, la comparaison avec Morke nâest pas innocente : les Bavarois arboraient dĂ©jĂ , sur la pochette de leur dĂ©mo Finsternis, le drapeau prussien de la PremiĂšre Guerre mondiale. Feldgrau sâinscrit clairement dans cet hĂ©ritage souterrain du Black Metal allemand.
âIm Argonnerwaldâ est probablement la piste la plus chargĂ©e historiquement. Le morceau sâinspire partiellement de lâArgonnerwaldlied, chant de troupe allemand de la PremiĂšre Guerre mondiale, associĂ© aux combats dans la forĂȘt dâArgonne. Ce type de chant porte une tonalitĂ© particuliĂšre : le soldat ordinaire ne veut pas nĂ©cessairement se battre, sa famille et son foyer lui manquent, mais il sait quâil doit tenir, car sâil ne combat pas, il risque de ne plus avoir de foyer oĂč revenir.
Feldgrau cite explicitement cette source dans ses crĂ©dits, en prĂ©cisant que les paroles sont inspirĂ©es et partiellement reprises de ce chant. Ce dĂ©tail est important. Le groupe nâa pas survolĂ© la PremiĂšre Guerre mondiale de maniĂšre superficielle. Il ne se contente pas dâun imaginaire vague de tranchĂ©es et de casques dâacier. Il va chercher dans la mĂ©moire musicale du conflit, dans les chants de soldats, dans cette matiĂšre populaire oĂč la guerre apparaĂźt moins comme une aventure que comme une fatalitĂ©.
Le morceau est plus martial, sans doute renforcĂ© par lâusage de lâallemand et par cette tonalitĂ© dure qui donne immĂ©diatement une couleur particuliĂšre au Black Metal. La composition se construit presque comme un hymne militaire noirci. La mĂ©lodie est simple, mais hypnotique. Pour moi, câest le meilleur titre de cet EP. Celui oĂč Feldgrau trouve le meilleur Ă©quilibre entre histoire, atmosphĂšre et efficacitĂ© musicale.
La clĂŽture avec âTannenbergâ renvoie Ă la grande victoire allemande de lâĂ©tĂ© 1914 sur le front est. Les armĂ©es russes y furent encerclĂ©es et Ă©crasĂ©es par les forces allemandes commandĂ©es par Hindenburg et Ludendorff. Pour lâAllemagne, cette victoire prit aussi une dimension symbolique : elle semblait effacer, sur le mĂȘme espace gĂ©ographique, lâhumiliation ancienne de 1410, lorsque lâOrdre Teutonique fut vaincu par les armĂ©es polono-lituaniennes. Tannenberg devient ainsi plus quâune bataille. Câest une rĂ©demption gĂ©o-historique.
Avec ses presque cinq minutes, le morceau est le plus long de lâEP. Il adopte une dynamique plus Ă©pique, avec des variations de tempo qui suggĂšrent la manĆuvre militaire avant lâĂ©crasement final. On pense parfois Ă Endstille, Ad Hominem ou Ă certains passages de Marduk, surtout dans cette maniĂšre de transformer la violence en mĂ©canique. Jâaccroche moins Ă la voix, plus industrielle, ultra saturĂ©e, presque trop forcĂ©e par endroits. Mais la composition reste bien menĂ©e et conclut lâEP avec cohĂ©rence.
Le mix et le mastering sont assurĂ©s par Fuck Off Production, structure liĂ©e au groupe bavarois Elendig, ce qui confirme lâancrage de Feldgrau dans un rĂ©seau underground allemand bien identifiĂ©. La production reste volontairement rugueuse, mais elle gagne en lisibilitĂ© par rapport Ă la premiĂšre dĂ©mo. On entend la basse, les parties sont distinctes, les dynamiques existent. Câest prĂ©cisĂ©ment le niveau de finition souhaitable pour ce type de Black Metal.
Feuer und Blut ne rĂ©volutionne rien, et ce nâest probablement pas son but. LâEP fonctionne parce quâil sait exactement oĂč il va. Feldgrau y pose son esthĂ©tique : guerre mondiale, acier, sang, mĂ©moire allemande, chants militaires, visions de fronts et de destructions. Tout est encore perfectible, mais lâidentitĂ© est dĂ©jĂ lĂ .
Dans sa maniĂšre de transformer la guerre en expĂ©rience intĂ©rieure, Feldgrau rappelle forcĂ©ment lâombre dâErnst JĂŒnger et de ses Orages dâacier. Chez JĂŒnger, la guerre nâest pas seulement un Ă©vĂ©nement historique : elle devient une Ă©preuve de perception, une plongĂ©e dans un monde oĂč lâhomme moderne rencontre la technique, le feu, la mort industrielle et une forme de dĂ©passement brutal. Feldgrau ne possĂšde Ă©videmment pas la prĂ©cision littĂ©raire de JĂŒnger, mais il travaille un territoire similaire : celui dâune humanitĂ© avalĂ©e par lâacier, fascinĂ©e par le gouffre quâelle a elle-mĂȘme ouvert.
Avec Feuer und Blut, Feldgrau nâest pas encore au sommet de sa formule, mais il en trace les lignes de force. Câest un EP court, frontal, imparfait, mais efficace. Et surtout, câest une dĂ©claration dâintention : Feldgrau ne jouera pas un Black Metal de forĂȘt romantique ou de spiritualitĂ© vague. Son horizon sera la tranchĂ©e, le bombardement, la marche, le sang et le gris.


Avant la sortie de son premier album, Feldgrau contribue Ă deux compilations issues du rĂ©seau underground germanique. âSturmbataillonâ est dâabord enregistrĂ©e pour la compilation Germanitas Othala â Skaldensang, publiĂ©e en 2022 par Germanitas Othala Klangschmiede, avant dâĂȘtre rééditĂ©e en 2023 sur le double CD Germania Incognita â Kulturkampf II, sorti chez Hammerbund, sous le titre âVernichtungsfeuerâ â âfeu dâannihilationâ.
Ces apparitions ne sont pas anecdotiques. Elles confirment lâintĂ©gration de Feldgrau dans un rĂ©seau de labels, de compilations et de structures ouvertement tournĂ©es vers une esthĂ©tique nationaliste germanique. Les intitulĂ©s parlent dâeux-mĂȘmes : Germanitas Othala, Germania Incognita, Kulturkampf. Il ne sâagit pas seulement dâun emballage folklorique ou dâune simple couleur historique. Ces termes renvoient Ă une vision du monde, Ă une maniĂšre de penser lâidentitĂ©, lâEurope, lâhĂ©ritage germanique et le combat culturel.
Le mot Kulturkampf mĂ©rite dâailleurs un arrĂȘt. Historiquement, il dĂ©signe la politique menĂ©e par Bismarck contre lâinfluence catholique dans lâEmpire allemand, principalement entre 1871 et 1878. Mais le terme a largement dĂ©passĂ© ce cadre. Il est aujourdâhui rĂ©guliĂšrement rĂ©employĂ© dans des milieux identitaires comme formule de guerre culturelle, de lutte contre la modernitĂ© libĂ©rale, le progressisme, lâuniversalisme ou lâeffacement des peuples. Chez Hammerbund, son emploi ne relĂšve donc pas du hasard.
Musicalement, âSturmbataillonâ sâinscrit parfaitement dans lâunivers de Feldgrau. Le titre renvoie aux bataillons dâassaut allemands de la PremiĂšre Guerre mondiale, les StoĂtruppen, unitĂ©s spĂ©cialisĂ©es dans les attaques rapides, les percĂ©es brutales et le combat rapprochĂ© dans les tranchĂ©es. Ces soldats incarnent une figure trĂšs particuliĂšre de la guerre moderne : non plus seulement lâinfanterie de masse broyĂ©e par lâartillerie, mais le combattant dâassaut, mobile, durci, entraĂźnĂ© Ă entrer dans le chaos pour nettoyer les positions ennemies.
Lâimagerie associĂ©e Ă ces troupes a profondĂ©ment marquĂ© la mĂ©moire visuelle du conflit : casques dâacier, grenades, pelles de tranchĂ©e, gourdins, masques Ă gaz, silhouette presque dĂ©shumanisĂ©e par lâĂ©quipement. Câest une image de guerre industrielle devenue presque mythologique, reprise ensuite par la culture populaire, le cinĂ©ma, les jeux vidĂ©o et une partie de lâesthĂ©tique Black Metal.
Le morceau est plus direct encore que les compositions de Feuer und Blut. Feldgrau y resserre sa formule : Black Metal raw, chant haineux, riffs martiaux, batterie en marche forcĂ©e. Câest violent, rugueux, mais pas totalement chaotique. Comme souvent chez Feldgrau, une mĂ©lodie finit par sortir du brouhaha, presque comme une ligne noire au milieu de la fumĂ©e.
Ce titre ne cherche pas la subtilitĂ©. Il frappe, avance, Ă©crase. Les amateurs de Black Metal allemand y retrouveront immĂ©diatement ce goĂ»t pour la rĂ©pĂ©tition dure, les riffs simples mais efficaces, et cette atmosphĂšre de guerre qui ne sert pas seulement de dĂ©cor, mais de colonne vertĂ©brale. Pour ma part, jâaccroche totalement. Feldgrau nâinvente rien ici, mais le groupe sait faire parler son esthĂ©tique : un Black Metal de tranchĂ©e, haineux, martial, gris comme lâacier.
In Stahlgewittern CD 2023 / Sturmglanz Black Metal Manufaktur

Avec In Stahlgewittern, Feldgrau livre son premier vĂ©ritable album. Le disque est entiĂšrement composĂ©, enregistrĂ© et produit par Ravager seul entre 2022 et 2023. Great Warmaster nâest plus crĂ©ditĂ©. Le projet devient donc, Ă ce moment-lĂ , lâexpression directe dâun seul homme, ce qui renforce encore lâunitĂ© du concept.
Lâalbum sort chez Sturmglanz Black Metal Manufaktur en CD et en LP. Une version cassette limitĂ©e Ă 66 copies est Ă©galement proposĂ©e par Narbentage Produktionen.
Lâartwork est signĂ© par lâartiste corĂ©en Vhan Artwork, nom dĂ©jĂ croisĂ© sur plusieurs productions liĂ©es Ă la scĂšne allemande, notamment le dernier split CD dâAbsurd et WAR88, mais aussi des travaux pour Ahnenkult, Barad DĂ»r et quantitĂ© dâautres projets. Sa production est tellement dense quâil faudrait presque lui consacrer un article Ă part entiĂšre. Pour Feldgrau, son travail sâinscrit pleinement dans lâiconographie militaire du disque : une image sobre, efficace, violente sans surcharge, avec des couleurs qui traduisent bien cette ambiance de fin du monde propre Ă la PremiĂšre Guerre mondiale.
Le titre de lâalbum vient Ă©videmment dâErnst JĂŒnger. In Stahlgewittern, traduit en français par Orages dâacier, reste lâun des rĂ©cits de guerre les plus cĂ©lĂšbres du XXe siĂšcle. PubliĂ© en 1920, le livre rassemble lâexpĂ©rience du sous-lieutenant JĂŒnger sur le front occidental. Le texte frappe par son stoĂŻcisme, sa prĂ©cision froide, son refus du pathos facile. Ce nâest ni une plainte pacifiste, ni une glorification naĂŻve du carnage. Câest une traversĂ©e du feu, une tentative de saisir la guerre moderne dans ce quâelle a de plus brut : lâacier, la boue, la peur, la technique, le courage, lâinstinct et la mort industrielle.
Le livret de Feldgrau contient dâailleurs une citation de JĂŒnger :
« Eine unsterbliche Tat ist unbedingt und von ihrem Ausgang unabhĂ€ngig, sie ist fĂŒr ein Volk eine ewige Quelle der Kraft. »
On peut la traduire ainsi :
« Une action immortelle vaut par elle-mĂȘme, indĂ©pendamment de son rĂ©sultat ; pour un peuple, elle demeure une source Ă©ternelle de force. »
Cette citation ne vient pas dâOrages dâacier, mais du Boqueteau 125. Elle appartient plutĂŽt au JĂŒnger des annĂ©es 1920, plus politique, plus national-rĂ©volutionnaire, celui qui transforme lâexpĂ©rience du front en mythe fondateur pour le peuple et la nation. Ce dĂ©tail est important. Il montre que Ravager ne se contente pas de reprendre une imagerie de surface autour de la Grande Guerre. Il possĂšde les codes, les rĂ©fĂ©rences et la culture nĂ©cessaires pour construire un concept cohĂ©rent autour de la PremiĂšre Guerre mondiale vue depuis le camp allemand.
âMobilmachungâ, que lâon peut traduire par mobilisation gĂ©nĂ©rale, ouvre lâalbum. Une minute trente dâambiance guerriĂšre : bruits de terrain, montĂ©e progressive, hymne allemand, discours, ordres de rassemblement, explosions, grondement mĂ©canique. Lâintroduction fonctionne comme la dĂ©claration de guerre du 1er aoĂ»t 1914 transposĂ©e dans lâunivers de Feldgrau. Elle ne cherche pas Ă installer une atmosphĂšre vague. Elle annonce lâentrĂ©e dans un monde de mobilisation totale.
Le premier vrai titre, âStorm of Steelâ, confirme immĂ©diatement lâĂ©volution depuis Feuer und Blut. La production est meilleure, la construction plus ferme, lâensemble plus massif. On reste sur un Black Metal martial marquĂ© par la scĂšne allemande, avec une ligne de chant haineuse, sĂšche, presque vomie. Mais Feldgrau gagne en impact. Les riffs sont plus nets, les transitions mieux tenues, et le morceau impose dâemblĂ©e cette sensation de marche vers la tranchĂ©e.
Les paroles retranscrivent bien la sauvagerie du combat rapprochĂ© : tranchĂ©e inconnue, haine, baĂŻonnettes, pelles, grenades, lance-flammes, corps humains pulvĂ©risĂ©s. La guerre nâest pas montrĂ©e comme un affrontement noble. Elle devient abattoir, geste mĂ©canique, assaut sans remords. Feldgrau rejoint ici le cĆur de lâimaginaire jĂŒngerien : le soldat happĂ© par le feu, enfermĂ© dans une expĂ©rience extrĂȘme oĂč lâhomme moderne se mesure Ă lâacier, Ă la technique et Ă sa propre brutalitĂ©.
« Un poing de haine qui sâabat,
une tempĂȘte de force furieuse,
un raid dévastateur
contre une tranchée inconnue.
Ă la baĂŻonnette nous tranchons
la gorge de lâennemi haĂŻ,
les pelles brisent leurs nuques,
notre rage ne connaĂźt aucun remords.
Grenades Ă main, lance-flammes,
la chair humaine pulvérisée,
la tranchée devient un abattoir,
un carnage au-delà des mots. »
âRichthofenâ rend ensuite hommage au Baron rouge, Manfred von Richthofen, as de lâaviation allemande crĂ©ditĂ© de 80 victoires aĂ©riennes homologuĂ©es, abattu au-dessus de la Somme le 21 avril 1918. Dans un conflit dominĂ© par lâartillerie, les tranchĂ©es, les gaz et la mort de masse, Richthofen reprĂ©sente une figure presque anachronique : celle du chevalier de lâair, de lâindividu hĂ©roĂŻque face Ă la mĂ©canisation du carnage.
Cette tension symbolique nourrit trĂšs bien lâunivers de Feldgrau. Dâun cĂŽtĂ©, la PremiĂšre Guerre mondiale enterre les derniers restes de la guerre ancienne. De lâautre, elle produit encore quelques figures isolĂ©es, presque mythiques, capables dâincarner une forme de bravoure personnelle au milieu de la destruction industrielle. Richthofen est exactement cela : un nom, une silhouette, une lĂ©gende rouge dans un ciel saturĂ© de mort.
Le morceau est bref, direct, sans dĂ©tour. DĂšs les premiers riffs, on sent immĂ©diatement lâancrage allemand du groupe, notamment dans cette voix gutturale et cette intonation qui peuvent rappeler Teutoburg ou Absurd. Feldgrau ne cherche pas Ă complexifier son propos. Le titre avance vite, frappe juste, et transforme la figure de Richthofen en emblĂšme martial. Ce nâest pas le morceau le plus profond de lâalbum, mais il fonctionne par son efficacitĂ© et par la force immĂ©diate de son sujet.
âAuf Feindfahrtâ que lâon peut traduire par âen mission contre lâennemiâ dĂ©place lâalbum vers un autre front de la Grande Guerre : la guerre sous-marine. Le titre emprunte son vocabulaire aux patrouilles de combat allemandes en zone hostile, lorsque les U-Boote quittaient leurs bases pour traquer le commerce maritime ennemi. Pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, la guerre sous-marine allemande devient lâun des enjeux dĂ©cisifs du conflit. La stratĂ©gie de la guerre sous-marine Ă outrance â der uneingeschrĂ€nkte U-Boot-Krieg â visait Ă Ă©touffer lâAngleterre en frappant ses navires marchands et ses lignes dâapprovisionnement. Musicalement, âAuf Feindfahrtâ adopte un Black Metal mid-tempo plus lourd, presque hypnotique. Le morceau avance moins comme une charge de tranchĂ©e que comme une progression sourde, enfermĂ©e, claustrophobe. Le rythme donne lâimpression dâune machine qui glisse lentement sous la surface, loin du ciel et de la boue, mais toujours au service du mĂȘme monde : acier, ordre, mort industrielle.
âDawn of Ironâ et âDer Landsturmmannâ maintiennent ensuite la pression, tout en ouvrant deux angles diffĂ©rents sur la guerre totale.
âDawn of Ironâ aborde lâapparition du char dâassaut comme rupture technique et mentale. Feldgrau ne prĂ©sente pas le blindĂ© comme une simple innovation militaire, mais comme une bĂȘte mĂ©canique, un monstre dâacier conçu pour briser lâimmobilitĂ© du front. AprĂšs les tranchĂ©es, aprĂšs lâaviation et aprĂšs les U-Boote, lâalbum poursuit donc sa cartographie de la PremiĂšre Guerre mondiale Ă travers les formes nouvelles de la destruction moderne.
Le morceau Ă©voque les moteurs rugissants, les chenilles, lâhuile brĂ»lĂ©e, les barbelĂ©s Ă©crasĂ©s et les corps rĂ©duits Ă des obstacles. Câest lĂ que Feldgrau touche quelque chose dâessentiel : la guerre de 1914-1918 nâest pas seulement une guerre de soldats, mais aussi une guerre de machines. Lâhomme nây disparaĂźt pas encore totalement, mais il se retrouve dĂ©jĂ placĂ© derriĂšre lâacier, dominĂ© par la technique, pris dans une logique qui le dĂ©passe.
Musicalement, le titre reste dans cette ligne Black Metal martial, direct, sans surcharge inutile. Feldgrau avance ici avec une forme de lourdeur mĂ©canique, comme si le riff devait lui-mĂȘme imiter le mouvement du blindĂ©. Ce nâest pas le morceau le plus surprenant de lâalbum, mais il participe pleinement Ă son architecture : chaque titre ajoute une piĂšce Ă cette vision de la guerre industrielle.
âDer Landsturmmannâ dĂ©place le regard vers une figure plus humaine, presque plus tragique. Le titre dĂ©signe le soldat du Landsturm, derniĂšre rĂ©serve de lâarmĂ©e allemande impĂ©riale. Il sâagissait dâhommes mobilisables en dernier recours, souvent plus ĂągĂ©s, moins prĂ©parĂ©s, ou situĂ©s en marge du service actif classique. Le Landsturmmann nâest donc pas le soldat dâĂ©lite, ni le jeune volontaire exaltĂ©. Il reprĂ©sente plutĂŽt la guerre qui finit par appeler tout le monde.
Cette figure est Ă la fois pathĂ©tique et hĂ©roĂŻque. PathĂ©tique, parce quâelle montre un homme happĂ© par un conflit qui le dĂ©passe, arrachĂ© Ă une vie civile quâil croyait peut-ĂȘtre encore protĂ©gĂ©e. HĂ©roĂŻque, parce quâelle incarne aussi lâidĂ©e du sacrifice total : quand la guerre rĂ©clame jusquâaux derniĂšres forces disponibles, quand lâĂtat, le peuple et le front ne forment plus quâun seul organisme tendu vers la survie. Feldgrau trouve ici un sujet parfaitement adaptĂ© Ă son univers.
Le morceau garde cette rudesse allemande qui fait la force du groupe : chant haineux, riffs simples mais efficaces, atmosphÚre de marche et de résignation dure.
âStillstand (Isonzo)â est lâune des piĂšces les plus intĂ©ressantes de lâalbum. Le titre juxtapose deux rĂ©alitĂ©s : lâIsonzo, riviĂšre du front austro-italien oĂč sâenchaĂźnent douze batailles entre 1915 et 1917, et le Stillstand, lâarrĂȘt, lâimmobilisme, la paralysie. Pendant deux ans, lâĂ©tat-major italien lance offensive sur offensive contre les positions austro-hongroises, pour des gains territoriaux dĂ©risoires et des pertes humaines Ă©normes. Quelques kilomĂštres de roche, de glace et de boue deviennent le prix dâun massacre sans issue.
Ce front rĂ©sume toute lâabsurditĂ© dâune guerre dâusure portĂ©e Ă son paroxysme. On y retrouve les mĂȘmes impasses que sur le front occidental, mais transposĂ©es dans un dĂ©cor encore plus hostile : montagnes, neige, falaises, avalanches, artillerie en altitude, corps gelĂ©s dans les positions. La guerre industrielle, pensĂ©e par des Ă©tats-majors encore prisonniers de schĂ©mas anciens, se heurte ici Ă la gĂ©ographie elle-mĂȘme. Le soldat ne combat plus seulement lâennemi. Il combat la pierre, le froid, lâaltitude et lâĂ©puisement.
Les paroles de Feldgrau montrent bien cette dimension. Elles Ă©voquent lâIsonzo, le Piave, le Col di Lana, Trieste, Tolmein, Görz et Karfreit. Ce ne sont pas des noms posĂ©s au hasard pour donner une couleur historique. Ils dessinent une vĂ©ritable carte du front alpin et de la guerre entre lâItalie et la monarchie danubienne. Le morceau sâachĂšve dâailleurs sur Karfreit, nom allemand de Caporetto, la douziĂšme bataille de lâIsonzo, celle qui apporte enfin le âcoup de libĂ©rationâ du point de vue austro-allemand.
Musicalement, âStillstand (Isonzo)â traduit bien cette idĂ©e dâimpasse. Les riffs sont cycliques, rĂ©pĂ©titifs, presque enfermĂ©s sur eux-mĂȘmes. Le morceau nâavance pas comme une charge victorieuse ; il tourne, insiste, sâenfonce. On ressent cette paralysie du front, cette sensation dâĂȘtre bloquĂ© dans un paysage minĂ©ral oĂč chaque mouvement coĂ»te des vies. Feldgrau ne cherche pas ici la vitesse pure, mais une tension plus Ă©touffĂ©e, plus pesante.
Le sujet nâest dâailleurs pas isolĂ© dans le Black Metal. Les Ukrainiens de 1914 ont dĂ©jĂ travaillĂ© cette mĂ©moire de la Grande Guerre avec une prĂ©cision documentaire, tout comme Temple of Oblivion ou encore les Italiens de Speculum Mortis, qui ont eux aussi abordĂ© cette zone de fracture entre histoire militaire, mort de masse et imaginaire europĂ©en. Mais Feldgrau lâaborde avec sa propre couleur : plus allemande, plus martiale, plus fixĂ©e sur la mĂ©moire de la monarchie danubienne et sur lâidĂ©e dâun front transformĂ© en tombeau de glace.
Avec âStillstand (Isonzo)â, Feldgrau montre quâil ne rĂ©duit pas la PremiĂšre Guerre mondiale au seul front franco-allemand. Lâalbum gagne ici en profondeur. La guerre devient continentale, alpine, austro-italienne, presque gĂ©ologique. Ce nâest plus seulement lâhomme face au feu. Câest lâhomme Ă©crasĂ© entre lâacier, la montagne et lâHistoire.

â22.4.1915â â ici, la date vaut document. Le 22 avril 1915, lors de la deuxiĂšme bataille dâYpres, lâarmĂ©e allemande utilise pour la premiĂšre fois le gaz de combat Ă grande Ă©chelle sur le front occidental. Environ 168 tonnes de chlore sont libĂ©rĂ©es sur les lignes tenues par les troupes françaises et coloniales, notamment algĂ©riennes. La guerre vient alors de franchir un nouveau seuil. La mort ne surgit plus seulement de lâobus, de la mitrailleuse ou de la baĂŻonnette ; elle rampe dĂ©sormais au ras du sol sous la forme dâun nuage jaune-vert, brĂ»lant les poumons, aveuglant les hommes, transformant la respiration elle-mĂȘme en agonie.
Feldgrau saisit bien cette bascule. Le morceau dĂ©marre sur un mid-tempo pesant, presque rampant, comme si la composition voulait suivre la progression lente du gaz dans les tranchĂ©es. On nâest plus dans lâassaut direct de âStorm of Steelâ, ni dans lâhĂ©roĂŻsation aĂ©rienne de âRichthofenâ. Ici, la guerre devient chimique, invisible, suffocante. Lâennemi nâest plus seulement devant soi : il est dans lâair, dans la gorge, dans les yeux, dans chaque inspiration.
Puis le titre bascule peu Ă peu dans une furie plus classique, mais sans perdre cette sensation dâĂ©touffement initiale. Câest sans doute lâune des compositions les plus aventureuses de lâalbum. Feldgrau y rompt davantage avec son format habituel : les riffs respirent plus, les changements de rythme sont mieux amenĂ©s, et quelques mĂ©lodies viennent traverser la masse noire sans lâadoucir. On y retrouve aussi une lĂ©gĂšre influence Thrash, surtout dans cette maniĂšre de faire monter la tension avant de la relĂącher dans une violence plus raw.
âHallowed Sacrificeâ et âNo Life Beyond Battleâ referment lâalbum sur une double conclusion nihiliste. Les titres anglais sont dĂ©jĂ rĂ©vĂ©lateurs : dâun cĂŽtĂ©, le sacrifice comme derniĂšre forme de sacrĂ© dans un monde oĂč les dieux ont fui ; de lâautre, lâimpossibilitĂ© de concevoir une existence en dehors du combat.
âHallowed Sacrificeâ prolonge cette idĂ©e dâune guerre devenue religion. Le sacrifice nâest plus seulement militaire ou patriotique. Il prend une dimension presque rituelle. Feldgrau semble regarder la mort du soldat comme une offrande faite Ă une entitĂ© abstraite : le front, la nation, lâHistoire, ou peut-ĂȘtre la guerre elle-mĂȘme. Il nây a plus de transcendance claire, plus de salut, plus de consolation. Il ne reste que lâacte de tomber, sanctifiĂ© par la violence qui lâengloutit.
Musicalement, le morceau garde cette tension martiale propre Ă lâalbum. Feldgrau ne cherche pas Ă sortir de son cadre, mais Ă lâenfoncer davantage. Le chant conserve cette haine, les riffs avancent comme une marche forcĂ©e, et lâensemble donne lâimpression dâun rite funĂ©raire sans paix.
âNo Life Beyond Battleâ, derniĂšre piste de lâalbum, pousse cette logique jusquâau bout. Avec ses 6:08, câest le morceau le plus long et le plus ambitieux du disque. Le titre rĂ©sume Ă lui seul lâĂ©tat mental du combattant aprĂšs plusieurs annĂ©es de guerre : il nâexiste plus de vie hors du front. La paix devient une abstraction. Le retour au monde civil paraĂźt impossible. La guerre a tout remplacĂ© : le foyer, le langage, le temps, lâidentitĂ©.
La composition semble construite en plusieurs mouvements, comme si Feldgrau voulait traduire lâĂ©puisement final des hommes pris dans la troisiĂšme annĂ©e de guerre. Il nây a plus lâĂ©lan de 1914, plus lâillusion dâune campagne courte, plus mĂȘme la rage pure des premiĂšres offensives. Il ne reste quâune inertie immense : un mĂ©canisme de feu, de boue et dâacier que personne ne sait plus arrĂȘter.
Câest lĂ que lâalbum trouve sa conclusion la plus forte. In Stahlgewittern ne se termine pas sur une victoire, ni sur une rĂ©solution. Il se referme sur une forme dâenfermement mental. Le soldat nâest plus seulement un homme qui combat ; il devient une crĂ©ature du combat. La guerre cesse dâĂȘtre un Ă©vĂ©nement et devient son seul horizon.
Je conseille dâailleurs la lecture des RĂ©prouvĂ©s dâErnst von Salomon, qui prolonge parfaitement cette idĂ©e dâune guerre impossible Ă refermer. Von Salomon nâĂ©crit pas sur la PremiĂšre Guerre mondiale depuis la tranchĂ©e, comme JĂŒnger, mais sur son aprĂšs-coup : lâAllemagne vaincue, lâhumiliation de 1918, la jeunesse militarisĂ©e qui ne parvient plus Ă retrouver une existence civile normale.
Dans Les RĂ©prouvĂ©s, les protagonistes rejoignent les Freikorps dans les pays baltes afin de poursuivre le combat, cette fois contre les bolcheviques. La guerre change de front, change dâennemi, change de forme, mais elle ne sâarrĂȘte pas vraiment. Câest exactement ce que suggĂšre le titre âNo Life Beyond Battleâ : pour certains hommes, le retour Ă la paix est une fiction. La bataille est devenue leur langage, leur discipline, leur seule maniĂšre dâhabiter le monde.
Pour conclure sur cet album, In Stahlgewittern sâimpose, Ă mon sens, comme une vraie rĂ©ussite. Feldgrau sort du lot au sein dâune scĂšne allemande souvent attachĂ©e Ă un Black Metal plus raw, plus minimaliste, parfois volontairement figĂ© dans ses propres codes. Ici, Ravager parvient Ă garder cette duretĂ© martiale, cette couleur germanique trĂšs marquĂ©e, tout en ajoutant des mĂ©lodies et une construction plus travaillĂ©e.
Câest lĂ que lâalbum fonctionne. Feldgrau ne dilue jamais son identitĂ©. Les mĂ©lodies ne viennent pas adoucir le propos, elles renforcent au contraire cette impression de marche, dâacier et de fatalitĂ©. Le groupe reste fidĂšle Ă une esthĂ©tique allemande traditionnelle, mais sans tomber dans la copie ou le simple exercice de style.
La comparaison avec dâautres formations permet de mieux situer Feldgrau. LĂ oĂč Kanonenfieber adopte une approche plus commerciale dans sa mise en scĂšne de la Grande Guerre, Feldgrau garde un ancrage plus underground. LĂ oĂč Endstille a souvent puisĂ© dans une violence plus proche de lâĂ©cole scandinave, notamment Marduk, Feldgrau semble davantage chercher une voie proprement allemande.
On pourrait donc parler dâune forme de complĂ©mentaritĂ© avec des groupes comme Temple of Oblivion, Ordensburg, Sieg oder Tod, Nordreich, Totenburg, Todesmarsch ou Stahlfront. Tous ne travaillent pas exactement le mĂȘme terrain, mais ils participent Ă cette mĂȘme constellation dâun Black Metal germanique martial, identitaire, obsĂ©dĂ© par lâhistoire, la guerre, le sacrifice et la mĂ©moire europĂ©enne.

Sieg Oder Heldentod Split CD 2023 avec Ordensburg / Hammerbund

Le split avec Ordensburg paraĂźt sous le titre Sieg oder Heldentod â âVictoire ou mort hĂ©roĂŻqueâ. La formule rĂ©sume sans dĂ©tour lâesthĂ©tique des deux formations : culte du sacrifice, imaginaire militaire, hĂ©roĂŻsme tragique, refus de la dĂ©faite morale. On est ici dans un Black Metal oĂč la guerre ne sert pas seulement de dĂ©cor, mais devient une vision du monde.
La pochette rĂ©sume visuellement la rĂ©partition thĂ©matique du split. Dans la partie supĂ©rieure, on distingue des combats de fantassins dans les tranchĂ©es, renvoyant directement Ă lâunivers de Feldgrau : la PremiĂšre Guerre mondiale, lâacier, la boue, lâassaut et lâenlisement. Dans la partie infĂ©rieure, lâimage bascule vers des soldats de la Wehrmacht, avec le drapeau du IIIe Reich posĂ© sur un cercueil. Cette seconde moitiĂ© correspond davantage Ă lâimaginaire dâOrdensburg, plus tournĂ© vers la Seconde Guerre mondiale et ses symboles militaires.
Lâartwork fonctionne donc comme une synthĂšse assez claire du disque : deux groupes allemands, deux rapports Ă la guerre, deux temporalitĂ©s historiques. Feldgrau regarde surtout vers 1914-1918, vers la tranchĂ©e et la naissance de la guerre industrielle. Ordensburg, lui, sâinscrit davantage dans une esthĂ©tique liĂ©e au conflit suivant, avec une imagerie plus explicitement marquĂ©e par lâAllemagne des annĂ©es 1930-1940.
Sans ĂȘtre subtil, cela annonce immĂ©diatement le contenu du split : un Black Metal martial, historique, politiquement chargĂ©, construit autour de la guerre comme mythe, mĂ©moire et obsession sonore.
Ordensburg pousse mĂȘme cette dimension plus loin que Feldgrau. LĂ oĂč Feldgrau construit son univers autour de la PremiĂšre Guerre mondiale, de lâacier, des tranchĂ©es et de la mĂ©moire allemande, Ordensburg assume une approche plus ouvertement martiale et nationaliste. La description commerciale disponible chez Hammerbund parle dâune forme de âMarschmusikâ, une musique de marche destinĂ©e Ă soutenir les soldats par sa force sonore de combat. La formule est rĂ©vĂ©latrice : il ne sâagit pas seulement de Black Metal, mais dâune musique pensĂ©e comme prolongement esthĂ©tique dâun imaginaire militant.
Le rĂŽle de Hammerbund nâest pas anodin non plus. Le label appartient au segment le plus politiquement marquĂ© du Black Metal allemand. Dans ce contexte, la sortie de Sieg oder Heldentod ne peut pas ĂȘtre lue comme un simple split underground entre deux groupes au hasard. Câest un objet de scĂšne, destinĂ© Ă un public dĂ©jĂ familier de ces codes : iconographie militaire, rĂ©fĂ©rences germaniques, esthĂ©tique du combat, rhĂ©torique du sacrifice.
LimitĂ© Ă 300 exemplaires, le split vise dâabord les collectionneurs et les adeptes de cette frange prĂ©cise de lâunderground radical.
Musicalement, les trois contributions de Feldgrau confirment la progression entamĂ©e depuis Feuer und Blut et pleinement visible sur In Stahlgewittern. Le son est plus assurĂ©, les compositions plus fermes, et lâidentitĂ© du projet apparaĂźt mieux dĂ©finie. Feldgrau reste fidĂšle Ă son Black Metal martial, mais avec une meilleure maĂźtrise des dynamiques et des mĂ©lodies. Le groupe ne se contente plus de poser une atmosphĂšre de guerre ; il commence Ă construire de vĂ©ritables morceaux, plus mĂ©morables et plus solides.
âDer SchwĂ€rzeste Tagâ â âLe jour le plus noirâ â ouvre la contribution de Feldgrau sur quatre minutes dâun Black Metal sans ornement inutile. Le titre annonce dĂ©jĂ une atmosphĂšre dâĂ©crasement. Le morceau avance dans une noirceur compacte, avec cette maniĂšre trĂšs allemande de faire tenir ensemble rudesse, discipline et mĂ©lodie froide.
âOperation Gerichtâ â âOpĂ©ration Jugementâ â renvoie au nom de code allemand de la bataille de Verdun en 1916. Le choix est rĂ©vĂ©lateur. Feldgrau ne retient pas le nom de la ville, devenu symbole universel du carnage, mais celui de lâopĂ©ration telle quâelle fut pensĂ©e par le commandement allemand. Verdun nâĂ©tait pas seulement envisagĂ©e comme une bataille Ă gagner. Elle devait devenir une machine dâusure, un piĂšge destinĂ© Ă saigner lâarmĂ©e française jusquâĂ lâĂ©puisement.
Avec prĂšs de 700 000 victimes au total â tuĂ©s, blessĂ©s et disparus des deux cĂŽtĂ©s â Verdun reste lâun des grands abattoirs de lâhistoire moderne. En choisissant âOperation Gerichtâ, Feldgrau adopte donc un point de vue froid, presque stratĂ©gique : celui de lâĂ©tat-major, du calcul, de la guerre conçue comme mĂ©canisme dâanĂ©antissement progressif.
Musicalement, le morceau est tendu, implacable, moins spectaculaire que verrouillĂ©. Feldgrau nâillustre pas Verdun par une avalanche chaotique. Le groupe privilĂ©gie une pression continue, comme si la composition devait reproduire lâidĂ©e mĂȘme de lâusure : frapper, tenir, recommencer, jusquâĂ ce que tout cĂšde. Câest une piste moins immĂ©diate que dâautres, mais elle fonctionne par son refus de lâemphase.
âVor Ypern Trommelt Der Todâ â âDevant Ypres, la mort bat le tambourâ â est la contribution la plus longue de Feldgrau sur ce split. Le groupe revient ici sur le théùtre dâYpres, dĂ©jĂ abordĂ© sur In Stahlgewittern, mais sous un angle diffĂ©rent. Le titre insiste sur le son : le tambour, le martĂšlement, la prĂ©figuration du fracas de lâartillerie. La mort nâarrive pas seulement par lâexplosion ; elle sâannonce par le rythme.
Le morceau est plus obsĂ©dant, plus marquĂ© par la rĂ©pĂ©tition. Feldgrau y retrouve ce quâil sait faire de mieux : transformer le Black Metal en marche funĂšbre, en mouvement de troupe, en tension circulaire. Les riffs avancent comme une batterie dâartillerie qui prĂ©pare le terrain avant lâassaut. Rien ne dĂ©borde vraiment, mais tout pousse vers lâavant avec une froide dĂ©termination.
La chronique disponible chez Hammerbund note dâailleurs que Feldgrau a âajoutĂ© plusieurs couches supplĂ©mentairesâ Ă ses sorties prĂ©cĂ©dentes, en Ă©voquant un Black Metal impĂ©tueux, fonçant en avant, dotĂ© dâun vrai sens de la mĂ©lodie accrocheuse.
Ces trois titres confirment donc la progression du projet. Feldgrau reste fidÚle à son identité : guerre mondiale, acier, discipline, haine, mémoire allemande. Mais la composition gagne en relief. Le groupe ne se contente plus de marteler son esthétique ; il la structure mieux, il lui donne plus de profondeur, sans perdre cette dureté qui fait sa force.
Au final, si le prochain album Furor Teutonicus, annoncĂ© pour cette annĂ©e, poursuit cette veine, on peut sâattendre Ă une vĂ©ritable relique de guerre. Feldgrau semble avoir trouvĂ© son langage : un Black Metal martial, allemand jusquâĂ lâos, nourri par la mĂ©moire des fronts, des dĂ©faites, des sacrifices et des mythes forgĂ©s dans lâacier. Si Ravager tient cette ligne, Feldgrau pourrait bien signer lâun des albums les plus attendus de cette frange du Black Metal allemand.
Je ne dĂ©velopperai pas ici la partie consacrĂ©e Ă Ordensburg, car elle mĂ©ritera un article Ă part entiĂšre. La seule chose que je peux dire pour lâinstant, câest quâil sâagit, selon moi, de lâun des meilleurs groupes allemands de Black Metal actuels. Leur discographie est dâune cohĂ©rence rare, sans vĂ©ritable faiblesse, et je la recommande dans son intĂ©gralitĂ©.
Ordensburg possĂšde cette capacitĂ© Ă unir le sens du riff, la puissance martiale, lâatmosphĂšre historique et une identitĂ© parfaitement tenue dâun disque Ă lâautre.


Feldgrau -> https://feldgrau-official.bandcamp.com
Sturmglanz Black Metal Manufaktur -> https://sturmglanz.de
Hammerbund -> https://www.hammerbund.com

