Petite introduction pour cet article :

La grande différence entre le Death Metal et le Black Metal ne tient pas seulement au style, mais à la vision du monde que chacun peut véhiculer. Le Death Metal demeure généralement une musique davantage tournée vers la brutalité et une forme de défoulement collectif, même si certaines formations développent évidemment des univers plus complexes ou dérangeants. Le Black Metal, lui, a souvent cherché à dépasser la simple dimension musicale pour devenir une esthétique, une attitude et parfois même une véritable composante d’un Kulturkampf identitaire.

C’est probablement ce qui lui donne cette dimension plus intellectuelle, mais également plus radicale. On pourrait ici reprendre la formule attribuée à Julius Evola : « intellectuel et radical ». Une partie du Black Metal ne se contente pas de produire une musique extrême ; elle cherche à construire une vision du monde à travers la littérature, l’histoire, la philosophie, le paganisme, les mythologies européennes ou encore le rejet de certains aspects de la modernité.

Le meurtre d’Euronymous par Varg Vikernes en 1993 constitue, à cet égard, une rupture symbolique dans l’histoire du Black Metal. Sans évidemment réduire le Black Metal à cet acte criminel ni en faire un quelconque modèle, cet événement marque le moment où l’imagerie satanique, jusque-là souvent provocatrice et théâtrale, se retrouve brutalement confrontée à une réalité beaucoup plus sombre. À partir de là, le Black Metal ne pouvait plus être perçu uniquement comme une provocation adolescente ou un folklore de scène : certaines idées et certains engagements avaient désormais des conséquences réelles.

Cela ne signifie évidemment pas que chaque personne évoluant dans le milieu Black Metal passe ses soirées à lire Nietzsche, Spengler ou Hamsun. Comme partout, on y trouve aussi ceux pour qui l’underground se résume surtout à boire des litres d’alcool, à collectionner les poses et à se proclamer membres d’une supposée « élite » incapables d’ouvrir un livre autrement que pour regarder les images de la seconde guerre mondiale. L’ironie mérite d’être relevée.

Mais il existe également une minorité plus exigeante, qui considère cette musique comme une porte d’entrée vers autre chose : histoire européenne, littérature, philosophie, traditions anciennes, esthétique ou réflexion politique. C’est précisément à ces lecteurs, ainsi qu’à ceux qui abordent ces sujets avec curiosité et désir de comprendre, que s’adressent des articles comme celui-ci. Le Black Metal devient alors moins une simple musique qu’un point de départ vers une culture plus vaste, parfois obscure, souvent controversée, mais rarement insignifiante. L’Histoire n’a jamais été bouleversée par les majorités silencieuses, mais par des minorités déterminées.

À gauche : couverture de l’édition allemande de Der Wehrwolf publiée en 1923 chez Eugen Diederichs à Iéna, illustrée de gravures sur bois de Hans Pape. On distingue au-dessus de la maison la Wolfsangel, symbole étroitement associé au roman de Hermann Löns. À droite : couverture de l’édition française publiée en 1988 dans la collection Action – Art et Histoire d’Europe, collection dirigée par Jean Mabire, dans la traduction de Jean-Paul Allard. L’illustration de couverture, particulièrement sombre, évoque toute la brutalité de la guerre de Trente Ans : cadavres, pendaisons et campagnes livrées aux violences des soldats et des pillards.

Publié en 1910, Der Wehrwolf – Eine Bauernchronik est un roman historique de l’écrivain allemand Hermann Löns, aujourd’hui surtout connu pour ses récits consacrés à la nature, au monde rural et à la lande de Lunebourg. L’histoire nous ramène au XVIIe siècle, au cœur de la guerre de Trente Ans, une période particulièrement violente de l’histoire européenne durant laquelle de nombreuses régions du Saint-Empire romain germanique furent ravagées par les combats, les pillages, les famines et les épidémies.

Hermann Löns choisit pourtant de ne pas raconter cette guerre à travers les grands souverains, les généraux ou les batailles célèbres. Il préfère suivre des paysans vivant dans la lande du nord de l’Allemagne et montrer comment un conflit d’abord lointain finit progressivement par bouleverser leur quotidien. Au centre du récit se trouve Harm Wulf, un homme ordinaire dont l’existence bascule à mesure que les armées et les bandes de pillards se rapprochent de son village.

À travers son parcours, Der Wehrwolf devient peu à peu bien davantage qu’un simple roman d’aventures historiques. Hermann Löns y aborde la défense de la terre, la solidarité entre les membres d’une communauté, la mémoire familiale et la transformation d’hommes paisibles confrontés à la disparition de l’ordre qui les protégeait jusque-là. Ces thèmes expliqueront en partie la postérité particulière du livre au cours du XXe siècle, mais également l’intérêt qu’il continue de susciter aujourd’hui dans certaines contre-cultures européennes, notamment dans le Black Metal allemand.

Der Wehrwolf ne se comprend pas si l’on réduit la guerre de Trente Ans à un simple décor historique. Pour Hermann Löns, cette guerre est le moment de vérité : celui où les structures politiques se révèlent incapables à protéger les communautés rurales germaniques. L’homme se retrouve face au choix réel : abandonner sa terre, sa lignée et son honneur, ou les défendre par ses propres moyens, en loups, en meute, hors de toute légalité imposée par des puissances étrangères ou cosmopolites. C’est la loi du sol contre la loi des papiers.

C’est également ce qui rend le roman particulièrement intéressant dans une lecture européenne contemporaine. Il parle d’un monde presque entièrement disparu, celui dans lequel l’homme se définissait d’abord par une famille, une terre, une communauté et une histoire locale avant de se penser comme un individu abstrait, interchangeable, déraciné et citoyen du monde. Cette conception organique, païenne dans son essence (même si Hermann Löns l’habille encore de formes chrétiennes), est précisément ce que le monde moderne, égalitaire et universaliste, a voulu éradiquer. Harm Wulf n’est pas un héros humaniste. C’est un homme qui tue pour rester maître chez lui, qui transforme la peur en terreur, qui refuse le rôle de victime que l’histoire réserve aux peuples qui cessent de se défendre.

C’est pourquoi Der Wehrwolf reste, pour tout européen conscient de ses racines, un texte vivant qui continue de défier notre époque . Il ne prêche pas la tolérance ni le dialogue. Il rappelle que les peuples qui perdent le lien avec leur terre et le courage de la défendre finissent par disparaître. Et que le loup, lorsqu’il est acculé, n’attend pas la permission des autorités pour mordre.

Hermann Löns (1866-1914), écrivain, journaliste, naturaliste et chasseur allemand, représenté ici dans l’un de ses rôles les plus caractéristiques : l’homme de la lande, fusil à la main et jumelles autour du cou. Profondément attaché aux paysages de la lande de Lunebourg, Löns en fit le cœur de son œuvre littéraire et devint l’une des grandes figures de la Heimatliteratur allemande. Cette image de l’écrivain-chasseur contribua largement à sa légende après sa mort au front en septembre 1914.

Hermann Löns naît le 29 août 1866 à Kulm, alors en Prusse-Occidentale. Après des études de médecine et de sciences naturelles qu’il abandonne sans diplôme, il devient journaliste avant de se faire connaître comme écrivain. Son nom reste indissociable de la lande de Lunebourg, en Basse-Saxe, dont il décrit les paysages, les animaux et les populations rurales dans de nombreux récits. Il participe également au développement des premières idées modernes de protection de cet environnement et contribue à la création du parc de protection de la lande autour du Wilseder Berg.

Hermann Löns n’est pas un simple écrivain naturaliste. La Neue Deutsche Biographie replace clairement son œuvre dans l’atmosphère de la Heimatbewegung et de la Heimatkunst du tournant du siècle, mouvements valorisant la terre natale, les traditions régionales et le monde rural face à l’industrialisation et à la croissance des grandes villes. Chez Hermann Löns, cette sensibilité s’accompagne progressivement d’un nationalisme radical, d’une hostilité envers la métropole moderne et de conceptions völkisch caractéristiques d’une partie de la droite conservatrice allemande de son époque. Il appartient à cette génération d’intellectuels pour qui nature, peuple, paysannerie et identité nationale forment un tout organique et indivisible, dressé contre le déracinement, le brassage et la dissolution produits par la société industrielle et libérale.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en août 1914, Hermann Löns, déjà âgé, se porte volontaire. Il refuse de rester à l’arrière pendant que le sang allemand est versé. Il est tué le 26 septembre 1914 près de Loivre, au nord de Reims, quelques semaines seulement après son engagement. Sa mort au front contribuera ensuite largement à sa transformation en figure nationale allemande.

Quatre ans plus tôt, en 1910, il avait déjà publié le roman qui allait assurer l’essentiel de sa postérité : Der Wehrwolf. Un livre qui ne chante ni le progrès ni l’humanité abstraite, mais la nécessité de défendre, par la force s’il le faut, ce qui reste encore vivant du vieux monde paysan et germanique.

Jacques Callot, La Pendaison, 1633. Onzième planche de la série Les Grandes Misères de la guerre, cette eau-forte représente des soldats exécutés par pendaison pour les crimes commis durant la guerre. Réalisée en plein cœur de la guerre de Trente Ans, la série de Callot témoigne avec une rare brutalité des pillages, violences, exécutions et souffrances provoqués par le conflit. L’immense « arbre des pendus » est devenu l’une des images les plus célèbres de cette Europe ravagée par la guerre.

Pour ma part, ayant étudié l’histoire a la fac, certaines périodes m’ont toujours davantage fasciné que d’autres. La guerre de Trente Ans en fait partie. Il y a dans cette Europe des XVIe et XVIIe siècles quelque chose de profondément sombre : guerres civiles et religieuses, famines, épidémies, villes incendiées, armées de mercenaires vivant sur les campagnes et populations entières prises au piège des affrontements entre princes et empires. À cela se superpose, dans l’imaginaire européen, le souvenir plus ancien de la peste noire et des violences du Moyen Âge tardif. L’ensemble forme presque un univers de dark fantasy avant l’heure, où l’Histoire réelle rejoint parfois l’atmosphère du Seigneur des Anneaux dans ses moments les plus crépusculaires, Games Of Throne et plus encore celle de Warhammer. Et j’aime bien l’idée parce qu’elle explique pourquoi cette période colle si naturellement au Black Metal : elle possède déjà tout son vocabulaire visuel : forêts, ruines, guerre, mort, religion, superstition, campagnes abandonnées, pendus, mercenaires et communautés cherchant simplement à survivre…

Pour en revenir au roman, l’histoire commence en 1623, mais le conflit qui ravage progressivement le monde de Harm Wulf a commencé cinq ans plus tôt. La guerre de Trente Ans éclate en 1618 dans le Saint-Empire romain germanique à la suite de la révolte des États protestants de Bohême contre les Habsbourg. L’affrontement possède initialement une forte dimension confessionnelle, conséquence des fractures provoquées par la Réforme et la Contre-Réforme, mais il prend rapidement une dimension européenne beaucoup plus vaste. Aux rivalités religieuses se superposent les intérêts dynastiques, territoriaux et géopolitiques des grandes puissances européennes. La guerre finit ainsi par dépasser largement l’opposition entre catholiques et protestants.

Cette évolution est essentielle pour comprendre le roman de Hermann Löns. Au fil du conflit interviennent successivement différentes puissances et armées, parmi lesquelles celles liées à la Bohême et au Palatinat, le Danemark, la Suède puis directement la France contre les Habsbourg. Une France catholique peut ainsi combattre les Habsbourg catholiques aux côtés de puissances protestantes : à ce stade de la guerre, la raison d’État et l’équilibre européen ont largement dépassé la simple question confessionnelle. Le conflit ne prend fin qu’en 1648 avec les traités de Westphalie. La guerre de Trente Ans fut l’une des plus importantes catastrophes démographiques de l’histoire européenne moderne. Entre 1618 et 1648, guerre, famines et épidémies auraient provoqué la mort de cinq à huit millions de personnes. Dans certaines régions du Saint-Empire particulièrement exposées aux passages des armées, la population diminua de moitié, voire davantage.

Pour les populations paysannes, ces subtilités diplomatiques importaient cependant moins que la présence permanente des armées. Les systèmes militaires du XVIIe siècle reposaient encore fortement sur des troupes recrutées par des entrepreneurs de guerre et sur des soldats qui devaient largement vivre des ressources des territoires traversés. Réquisitions, contributions forcées, pillages et destruction des récoltes pouvaient donc accompagner le passage des troupes. Les travaux consacrés à la démographie des guerres modernes rappellent que l’immense majorité des morts civiles n’était pas directement provoquée par les combats mais par les famines, les épidémies et l’effondrement économique qu’entraînaient les mouvements militaires.

C’est précisément cette guerre-là que raconte Der Wehrwolf. Pas celle des grands généraux, des chancelleries ou des traités diplomatiques, mais celle qui arrive au bout d’un chemin de campagne sous la forme de trente hommes armés exigeant des chevaux, de la nourriture ou de l’argent. Dans le roman, le monde extérieur pénètre véritablement dans la lande en 1623. Hermann Löns écrit alors que des rumeurs circulent au sujet d’une guerre opposant l’empereur aux Bohémiens à propos de la « nouvelle doctrine », une guerre qui ne cesse de s’étendre.

Le choix de cette année est historiquement cohérent. En 1622 et 1623, les forces d’Ernst von Mansfeld et celles de Christian de Brunswick évoluent dans le nord-ouest du Saint-Empire, tandis que le Cercle de Basse-Saxe se retrouve progressivement entraîné dans le conflit. Christian de Brunswick mène notamment sa campagne en Basse-Saxe avant d’être battu par Tilly à Stadtlohn le 6 août 1623.

Hermann Löns reprend directement cette chronologie dans la construction de son récit. Les premiers chapitres portent des titres tels que Die Mansfelder, Die Braunschweiger ou Die Weimaraner. Plus tard apparaissent également les Impériaux et les Suédois. Cette succession montre parfaitement la situation du paysan de l’époque : les uniformes changent, les chefs changent et les causes changent, mais celui qui possède une ferme reste celui auquel on demande de nourrir les hommes en armes.

Ernst von Mansfeld : derrière lui, les routes du Saint-Empire se couvrent de cendres, les villages brûlent, les gibets se dressent et la mort avance avec les armées. Femmes et enfants n’échappent pas davantage au carnage. Dans cette Europe déchirée par la guerre de Trente Ans, l’homme finit par se confondre avec le fléau qu’il incarne.

“J’ignore si le Diable emportera,
ce maudit Mansfeld et ses gens,
si nous devrons encore panser nos plaies
sans que le bourreau ne l’achève,
si le tonnerre le frappera,
si contre une dalle Dieu le fracassera,
si le feu grégeois l’atteindra de sa flamme,
qui lui arracherait l’âme du corps
ce perfide brigand, ce diable volant,
qui tue père, mère et enfants!”

Extrait du troisième des Quatre dialogues de paysans (vers 1636), texte anonyme rédigé en wallon liégeois. À travers les paroles du paysan Wéri Clabâ, l’auteur témoigne de la haine laissée dans les populations par le passage des troupes d’Ernst von Mansfeld : pillages, destructions et violences contre les civils. Le chef de guerre y est qualifié de « perfide brigand » et de « diable volant, qui tue père, mère et enfants ». Écrit en pleine guerre de Trente Ans, ce texte constitue un témoignage saisissant de la mémoire laissée par les armées de mercenaires dans les campagnes européennes.
Harm Wulf : du paysan au Wehrwolf

Harm Wulf, héros de Der Wehrwolf, dans une illustration de Georg Sluyterman von Langeweyde. Représenté en paysan armé, massif et déterminé, il incarne ici l’homme de la terre devenu combattant sous la pression de la guerre. Au-dessus de lui figure la maxime populaire allemande : « Helf dir selber, dann hilft dir auch unser Herrgott ! » — « Aide-toi toi-même, alors notre Seigneur Dieu t’aidera aussi. » Une formule qui résume parfaitement l’esprit du roman : lorsque l’ordre s’effondre et que plus personne ne protège les campagnes, la survie repose d’abord sur la volonté de ceux qui refusent d’abandonner leur terre.

Au début du roman, Harm Wulf n’a rien d’un guerrier fanatique. Il est avant tout un paysan de la lande. Il travaille, plaisante, se marie et appartient à une communauté dont l’horizon reste relativement limité. Les événements politiques du Saint-Empire lui paraissent lointains. Löns insiste d’ailleurs sur son caractère jovial afin de rendre sa transformation ultérieure beaucoup plus visible.

Puis la guerre se rapproche.

Le passage des soldats devient progressivement plus fréquent. Les paysans apprennent à se méfier des routes, tandis que les réquisitions, les pillages et les violences se multiplient dans toute la région. Jusqu’alors relativement épargné, Harm Wulf finit lui aussi par être frappé de plein fouet par la guerre. Alors qu’il rentre chez lui, il aperçoit au loin une épaisse fumée noire et découvre son exploitation ravagée par les flammes. Mais la destruction de sa ferme n’est que le début du drame. Sa femme Rose, ses deux enfants, son père ainsi que plusieurs membres de la maisonnée ont été tués par les maraudeurs.

Dès lors, Harm Wulf comprend ce que tout Européen digne de ce nom finit par comprendre un jour : les autorités, les princes, les empires et les administrations ne protègent plus rien. Ils sont absents, impuissants ou complices. Avec d’autres paysans, il met en place un véritable système d’autodéfense organique : surveillance des chemins, signaux, hommes armés, création d’un refuge fortifié dans une ancienne enceinte circulaire. Ce détail n’est pas pure invention. Hermann Löns s’est inspiré d’un réel rempart médiéval près de Burg, non loin de Celle, autrefois utilisé par les populations locales comme lieu de repli. Preuve que le réflexe de se défendre soi-même, hors de toute permission extérieure, appartient à la mémoire longue du peuple.

Les paysans deviennent alors les Wehrwölfe. Leur force ne vient d’aucune discipline d’armée régulière, mais de leur connaissance intime du territoire. Ils connaissent les marais, les bois, les chemins secrets et les passages que les soldats étrangers, déracinés et ignorants, ne sauront jamais lire. La géographie devient arme. La lande, jusque-là simple cadre de vie, se transforme en forteresse naturelle. Le sol lui-même se bat avec eux.

C’est probablement ici que le roman atteint sa dimension la plus intéressante. Harm Wulf ne combat pas pour conquérir une terre étrangère. Il devient guerrier parce que la guerre est entrée chez lui. Il n’est ni chevalier, ni mercenaire, ni soldat professionnel. C’est un paysan que l’effondrement de l’ordre transforme en combattant.

Pour une lecture européenne du roman, cette différence est fondamentale. La patrie n’apparaît pas d’abord comme une administration, un drapeau ou une frontière dessinée sur une carte. Elle commence par quelque chose de beaucoup plus concret : une maison, une terre cultivée, des morts enterrés à proximité et des enfants auxquels cette terre doit être transmise. Le nationalisme qui peut être lu chez Löns est d’abord un nationalisme de l’enracinement, même si les conceptions personnelles de l’auteur allaient également beaucoup plus loin et s’inscrivaient dans le nationalisme racial et völkisch de son époque qui refusait déjà le mensonge de l’égalité abstraite et du cosmopolitisme.

Wehrwolf Jugend, split CD réunissant Adoria (Allemagne), Feuernacht (Autriche) et Stahlfront (Allemagne), publié en 2014 par le label allemand Hammerbund. L’édition standard fut limitée à 1 000 exemplaires, complétée par une édition en coffret bois limitée à 100 copies. Le titre Wehrwolf Jugend reprend directement le terme Wehrwolf rendu célèbre par le roman de Hermann Löns : le « loup qui se défend », figure de l’homme enraciné transformé en combattant lorsque sa terre et sa communauté sont menacées. Le morceau éponyme est interprété par Feuernacht, aux côtés de titres d’Adoria et Stahlfront. Une nouvelle preuve de la manière dont l’imaginaire de Der Wehrwolf a continué de circuler, un siècle après Löns, dans certaines franges du Black Metal germanique.

Le titre constitue l’un des éléments les plus souvent mal compris du roman. Löns n’écrit pas Der Werwolf, le loup-garou, mais Der Wehrwolf.

Cette lettre supplémentaire change le sens du mot. Le terme allemand Wehr renvoie à l’idée de défense, tandis que le nom du personnage est Harm Wulf. Löns joue donc sur l’expression du « Wulf qui se défend », le wehrender Wulf. Il s’était lui-même amusé du fait que certains critiques cherchaient des interprétations compliquées à ce titre alors que, selon lui, il signifiait simplement que Harm Wulf se défend.

Cette distinction est particulièrement importante lorsqu’on aborde la postérité politique et musicale du roman, car le Wehrwolf de Löns sera régulièrement confondu avec le Werwolf mythologique, puis avec le projet allemand Werwolf de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Dans le roman, Harm Wulf n’est donc pas un loup-garou. Il devient symboliquement un loup parce que les circonstances l’obligent à adopter les comportements du prédateur : observation, patience, silence, connaissance du terrain et violence. Cette transformation n’est d’ailleurs pas entièrement héroïque. Plus la guerre dure, plus Harm Wulf et ses compagnons s’habituent à tuer. L’autodéfense se transforme parfois en vengeance, et la frontière séparant le défenseur du prédateur devient progressivement moins évidente.

C’est une dimension essentielle du livre, trop souvent occultée lorsque Der Wehrwolf est réduit à un simple récit de résistance paysanne. Hermann Löns décrit aussi ce que la guerre fait aux hommes. Elle permet à la communauté de survivre mais elle ne laisse personne intact.

Willy Kriegel, Wald in der Dämmerung (« Forêt au crépuscule »), 1944. Présentée la même année à la Große Deutsche Kunstausstellung de Munich, cette œuvre offre une vision presque mystique de la forêt germanique. L’homme en est totalement absent : seuls demeurent les arbres, les montagnes, la brume et cette lumière crépusculaire qui semble donner au paysage une existence propre. Une image qui accompagne parfaitement la lecture païenne de Der Wehrwolf, où la nature n’est jamais un simple décor, mais une présence ancienne, protectrice et presque sacrée, à laquelle les hommes appartiennent autant qu’ils prétendent la posséder.

Il faut également éviter un autre contresens. Der Wehrwolf n’est pas un roman païen au sens religieux du terme. L’univers de Harm Wulf est chrétien et essentiellement protestant. Les pasteurs, la Bible et Dieu sont régulièrement présents dans le récit. Harm Wulf fait même inscrire sur sa nouvelle ferme une maxime selon laquelle l’homme doit d’abord s’aider lui-même avant de recevoir l’aide de Dieu. La conclusion du roman compare également le personnage à plusieurs héros bibliques.

Pourtant, une lecture païenne contemporaine de l’œuvre est loin d’être absurde. Elle ne doit simplement pas être confondue avec les convictions explicites de ses personnages.

Chez Hermann Löns, le paysage possède une présence presque sacrée. La lande, les arbres, les marais, les animaux et les changements de saison ne servent jamais uniquement à planter un décor. Les populations humaines appartiennent à cet environnement. Elles connaissent les oiseaux, les plantes, les mouvements des animaux et les particularités du sol. La nature n’est pas extérieure à la communauté : elle constitue une partie de son identité.

Cette relation rappelle une conception beaucoup plus ancienne de l’Europe, antérieure à la séparation moderne entre l’homme et son environnement. Le lieu n’est pas interchangeable. Une forêt n’est pas simplement une quantité de bois disponible, un champ n’est pas uniquement une valeur immobilière et une rivière n’est pas seulement une ressource économique. Ils appartiennent à une continuité qui relie les vivants à ceux qui étaient là avant eux.

C’est ici que Der Wehrwolf peut rencontrer une sensibilité païenne moderne. Non parce que Harm Wulf invoquerait Wotan ou les anciens dieux germaniques, mais parce que le roman accorde au territoire, aux ancêtres et aux signes naturels une importance qui dépasse largement leur utilité immédiate.

Hermann Löns était lui-même un observateur passionné de la nature et participa aux mouvements de protection de la lande de Lunebourg. Cette sensibilité écologique était toutefois inséparable chez lui d’une conception politique du Heimat, la terre natale, et du monde rural.

Cette vision est aujourd’hui radicalement étrangère à une société fondée sur la mobilité permanente, le déracinement et l’interchangeabilité des hommes. Pour Hermann Löns, l’homme n’est pas un individu abstrait que l’on peut déplacer indéfiniment d’un territoire à un autre sans rien perdre de lui-même. Il appartient à un paysage, à une mémoire familiale, à une lignée et à une communauté. Le déraciner, c’est l’amputer.

Der Wehrwolf ne parle pas d’un simple paysan qui se défend. Il parle d’un homme qui refuse de devenir un nomade sans terre, un citoyen du monde, un être interchangeable. Et c’est exactement ce refus qui le rend, aujourd’hui encore, intolérable aux yeux de l’ordre dominant.

La Wolfsangel, ancien symbole héraldique germanique lié au « crochet à loup », a connu au XXe siècle de multiples réappropriations politiques et culturelles. Utilisée par différentes organisations nationalistes, elle apparaît également dans certaines franges du Black Metal et du néopaganisme européen. Son esthétique se retrouve jusque dans l’insigne des premiers volontaires du bataillon Azov formé en Ukraine en 2014, même si Azov présente officiellement son emblème comme l’« Idée de la Nation », un monogramme distinct mais visuellement très proche de certaines formes de Wolfsangel. Du roman de Hermann Löns aux contre-cultures contemporaines, la Wolfsangel est ainsi devenue un symbole chargé de significations successives : enracinement, défense, rébellion et identité.

Le symbole le plus important du livre est naturellement la Wolfsangel. Il apparaît à plusieurs reprises et constitue notamment la marque familiale des Wulf. Dans le glossaire ajouté au roman, Löns précise lui-même qu’il s’agit d’un signe fréquemment utilisé comme marque domestique.

Sa fonction dans Der Wehrwolf est donc antérieure aux significations politiques que le XXe siècle lui attribuera. La Wolfsangel sert d’abord à identifier une famille, une ferme et une continuité entre les générations. Löns en fait progressivement le symbole des Wehrwölfe, mais son importance réelle apparaît surtout dans la conclusion du roman.

Après la mort de Harm Wulf, l’arme qu’il utilisait reste conservée dans la maison familiale. Un musée tente de l’obtenir, mais ses descendants refusent de s’en séparer. Pour eux, cet objet n’est pas une antiquité destinée à une vitrine : il constitue la preuve matérielle de ce qui a permis à leur famille de survivre. Sur la plus ancienne tombe des Wulf ne demeure finalement qu’une Wolfsangel dressée. Les descendants continuent également à lire le récit de Harm Wulf dans l’ancien registre familial.

Cette conclusion résume parfaitement le roman. Harm Wulf meurt, mais le nom reste. L’arme reste. Le signe reste. La ferme reste. La mémoire est transmise.

Dans une perspective païenne, cette continuité est peut-être plus importante encore que la dimension militaire de l’histoire. Les morts ne disparaissent jamais totalement puisqu’ils survivent dans les objets, les lieux, les noms et les comportements hérités par ceux qui viennent après eux.

Le monde moderne tend au contraire à transformer les objets anciens en pièces de musée et les traditions en curiosités folkloriques. Les descendants de Harm Wulf refusent précisément cette muséification. L’objet reste dans la maison parce qu’il appartient encore à une histoire vivante.

Vettweiß, Allemagne, 28 février 1945. Deux soldats américains découvrent l’inscription « Sieg oder Chaos » « Victoire ou Chaos », laissée par les troupes allemandes lors de leur retraite. Cette photographie illustre bien le parallèle, essentiellement symbolique, entre le Werwolf de 1944-1945 projet de résistance clandestine derrière les lignes alliées et le Wehrwolf de Hermann Löns. Dans les deux cas apparaît l’image d’un combattant appelé à poursuivre la lutte lorsque l’ordre régulier s’effondre et que le territoire devient lui-même le dernier refuge.

La postérité politique de Der Wehrwolf ne peut évidemment pas être ignorée. Le roman connaît un succès considérable après la mort de Löns et devient particulièrement populaire sous le IIIe Reich. Selon la Neue Deutsche Biographie, plus de 500 000 exemplaires avaient été publiés en 1938 et environ 865 000 avant la fin de la guerre en 1945. La politique culturelle nationale-socialiste transforma largement Löns en précurseur littéraire et idéologique, notamment en raison de son nationalisme, de son exaltation du monde paysan et de son rapport à la terre.

La récupération n’était pas totalement artificielle puisque certains éléments de la pensée de Hermann Löns appartenaient effectivement au courant völkisch dont le national-socialisme reprendra une partie du vocabulaire. Le national-socialisme s’est donc approprié un texte antérieur en accentuant les éléments correspondant à son propre imaginaire.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le nom Werwolf est également utilisé pour un projet de résistance allemande derrière les lignes alliées. La proximité avec le roman de Löns a favorisé depuis d’innombrables confusions, même si les historiens restent prudents concernant une filiation directe dans le choix du nom. Wehrwolf et Werwolf ne désignent donc pas la même chose.

Cette superposition des références contribuera néanmoins à donner au loup une place particulière dans certains milieux nationalistes allemands : animal mythologique, symbole de défense territoriale chez Löns puis référence à la clandestinité de 1944-1945.

Quelques décennies plus tard, le Black Metal récupérera à son tour une partie de cet imaginaire.

Harm Wulf, formation allemande de Black Metal qui reprend sans détour le nom du héros de Der Wehrwolf de Hermann Löns. Pas un simple clin d’œil littéraire : une revendication claire. Le groupe prolonge dans l’underground contemporain l’archétype du paysan aryen qui se transforme en combattant farouche, défendant sa terre, son sang et ses dieux contre l’envahisseur et la corruption étrangère. Le loup n’est plus une figure romantique, c’est le symbole de la résistance instinctive, de la défense sans pitié de l’espace vital européen face à tout ce qui le menace. Cette filiation révèle exactement comment l’œuvre de Löns, trop longtemps étouffée ou caricaturée, continue de nourrir les franges les plus lucides du Black Metal allemand : celles qui refusent le cosmopolitisme, le déracinement et la soumission, et qui rappellent que la terre, le sang et la volonté de se battre restent les seules vérités qui comptent.

Il serait évidemment absurde de présenter Hermann Löns comme un précurseur conscient du Black Metal teutonique. Mais il suffit d’énumérer les éléments centraux de son roman pour comprendre pourquoi certaines formations y ont immédiatement reconnu une source vivante : forêt, lande, guerre, mort, solitude, communauté rurale, violence nécessaire, loup, symboles anciens, mémoire des ancêtres et disparition progressive du monde traditionnel. Tout ce que le monde moderne s’efforce d’effacer ou de folkloriser, Hermann Löns l’avait déjà mis en scène avec une clarté brutale.

La filiation devient parfaitement explicite avec le groupe allemand Harm Wulf, formé en 2015. Le nom de la formation est directement emprunté au personnage principal du roman. Le groupe évolue dans le Black Metal et associe sa musique à des thèmes de guerre, de mythe et de terre. Sa discographie comprend Endzeitnächte (2016), l’EP Der Turm (2018), Winterpfade (2020) puis Schwert und Hexerei (2022).

Harm Wulf distille un Black Metal profondément germanique, dans la lignée de l’école Absurd, construit autour de mid-tempos lourds, martiaux et volontairement pesants. Le chant rauque en allemand renforce encore cette identité et donne à l’ensemble une dimension nostalgique, presque hors du temps. Le groupe parvient surtout à installer une atmosphère particulière, austère et guerrière, qui dépasse la simple efficacité musicale.

Cette ambiance atteint selon moi son sommet sur Schwert und Hexerei, paru en 2022 chez Nebelfee Klangwerke, probablement l’album le plus abouti de leur discographie à ce jour. On y retrouve notamment derrière les fûts le batteur italien Ahrin, musicien particulièrement actif dans l’underground, passé entre autres par Graveland, Celtic Dance et une multitude d’autres formations.

J’aurai certainement l’occasion de revenir plus longuement sur Harm Wulf lorsque je consacrerai un dossier au Black Metal allemand, une scène que j’affectionne tout particulièrement et qui possède, à mes yeux, une identité musicale et culturelle difficilement comparable.

Le choix du nom constitue une référence incontestable à Der Wehrwolf, mais cela ne signifie pas que chaque titre soit une adaptation littérale du roman. Ce qui compte, c’est que Harm Wulf soit encore suffisamment puissant, un siècle plus tard, pour donner son identité entière à une formation de Black Metal allemande. La connexion avec Absurd renforce encore cette filiation : Ansuz, guitariste de Harm Wulf depuis l’origine, est également un ancien membre d’Absurd.

Le choix de ce nom n’a rien de fortuit. Le personnage possède exactement les qualités recherchées par une certaine esthétique Black Metal teutonique : il appartient à la terre, évolue dans un environnement sauvage, refuse de fuir lorsque son territoire est menacé et franchit progressivement la frontière qui sépare l’homme ordinaire du guerrier. Il n’est pas un héros de carton. Il est un paysan devenu loup par nécessité.

Il existe toutefois une noirceur supplémentaire que l’on omet trop souvent. Harm Wulf ne sort pas victorieux et intact de son histoire. À la fin de la guerre, il est devenu un homme bien plus sombre que le jeune paysan jovial du début. La violence lui a permis de survivre, mais elle lui a aussi retiré quelque chose d’essentiel. Hermann Löns précise même que ses descendants héritent de cette gravité, de cette dureté intérieure.

Cette absence de victoire lumineuse, cette transformation en quelque chose de plus froid et de plus tranchant, correspond peut-être encore davantage au Black Metal que l’image simpliste du paysan héroïque. Harm Wulf ne triomphe pas. Il endure, il dure, et il transmet. Exactement comme le Black Metal le plus authentique : non une célébration facile, mais la musique de ceux qui refusent de disparaître sans laisser de traces.

Illustration issue du livret de l’EP Raubritter d’Absurd, publié en 2004. Cette composition apocalyptique, peuplée de figures monstrueuses, de cadavres et de scènes de violence, prolonge parfaitement l’esthétique sombre et guerrière du disque. Elle accompagne notamment un EP sur lequel figure « Die rote Rune », adaptation musicale d’un texte de Hermann Löns, ce qui renforce encore le lien entre l’univers d’Absurd et l’imaginaire littéraire allemand auquel se rattache également Der Wehrwolf.

Le cas d’Absurd va encore plus loin, puisque l’intérêt du groupe pour Hermann Löns ne relève pas seulement d’un rapprochement esthétique.

En 2004, Absurd publie l’EP Raubritter. Le quatrième morceau porte le titre « Die rote Rune ». Les paroles de ce titre sont directement tirées d’un poème homonyme de Hermann Löns. Les crédits de l’édition originale attribuent explicitement le texte à l’écrivain allemand.

Les hommes du Nord envahissent une terre ennemie
et massacrent les paysans.
Ils enlèvent aussi une jeune servante,
qui doit subir les tourments de leur chef.

Rune si rouge, rune si belle,
rune rouge comme le sang.
Que le vent fasse flotter pour toi la rune rouge,
que la rune rouge accompagne ton râle d’agonie.

Mais dans la nuit, les paysans reviennent
et fondent sur leurs ennemis.
Cette fois, Bleede Bluthand n’a plus autant de chance,
alors qu’il dort lourdement auprès de la jeune fille.

Ils le capturent alors,
attachent l’homme ivre à un poteau,
et la jeune fille s’approche pour lui enfoncer l’acier
entre les yeux.
Puis elle chante tandis que le sang se met à couler.

Die rote Rune – Absurd 2004

Une précision s’impose cependant : « Die rote Rune » n’est pas une adaptation de Der Wehrwolf. Le morceau constitue une adaptation musicale d’un autre texte de Löns. Il reste néanmoins particulièrement révélateur de l’intérêt d’Absurd pour son œuvre et son imaginaire.

La relation entre Absurd et Der Wehrwolf apparaît beaucoup plus directement avec un autre projet, Die Eiserne Zeit, littéralement « Le Temps de fer ».

Dans une interview publiée en 2022 sur le site officiel d’Absurd, l’interview revient sur cet ancien projet d’album conceptuel en précisant qu’il devait refléter l’histoire de Harm Wulf dans Der Wehrwolf et la période de la guerre de Trente Ans. La réponse confirme alors que le concept n’a pas été abandonné, même si aucune date n’est annoncée pour sa réalisation.

Le titre Die Eiserne Zeit correspond d’ailleurs remarquablement à l’univers du livre. La guerre de Trente Ans représente chez Löns un monde dans lequel l’ordre ordinaire s’est effondré et où la survie impose des comportements qui auraient été inconcevables quelques années auparavant. Le paysan apprend à tuer, la ferme devient fortification et la forêt devient terrain militaire. La paix elle-même ne suffit pas à effacer ce qui s’est produit.

Le projet d’Absurd ne serait donc pas une simple collection de chansons consacrées à une période historique. Der Wehrwolf permet de construire un véritable concept autour de la transformation d’un homme et d’une communauté confrontés à une époque de fer.

Plus d’un siècle après sa publication, Der Wehrwolf continue donc de trouver un écho bien au-delà de la littérature historique allemande. Son rapport à la terre, à la communauté, à la guerre, au paysage et à la mémoire collective explique en partie pourquoi son univers a pu être repris par certaines formations de Black Metal allemandes. Harm Wulf est devenu le nom d’un groupe, tandis qu’Absurd a directement puisé dans l’œuvre de Hermann Löns, que ce soit à travers « Die rote Rune » ou le projet Die Eiserne Zeit. Cette filiation montre surtout que le Black Metal européen ne s’est jamais nourri uniquement de musique : il a également puisé dans la littérature, la peinture, le folklore et les mythologies nationales.

Et l’Europe actuelle, elle, commence de plus en plus à ressembler aux premières pages de ce roman : institutions qui vacillent, populations enracinées qui se sentent abandonnées, territoires qui changent de visage sous la pression migratoire, et ce sentiment sourd que la sécurité ne viendra plus d’en haut. Ce n’est pas encore la guerre ouverte. Mais c’est déjà le début de quelque chose qui lui ressemble.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas propre à l’Allemagne. En Norvège, une démarche comparable apparaît avec Knut Hamsun et Theodor Kittelsen, deux figures essentielles de la culture norvégienne dont l’univers trouve de nombreux échos dans le Black Metal scandinave. Hamsun, avec son rapport à la nature, à la solitude, au monde paysan et sa critique de certains aspects de la modernité, constitue une référence revendiquée par plusieurs musiciens. Kittelsen, de son côté, a offert au genre une partie de son imaginaire visuel : ses forêts obscures, ses trolls, ses silhouettes inquiétantes et ses paysages habités par la mort semblent parfois annoncer l’esthétique Black Metal plusieurs décennies avant son apparition. Burzum en fera l’un de ses principaux héritages graphiques, notamment avec les pochettes de Hvis lyset tar oss et Filosofem.

De Hermann Löns à Knut Hamsun, de la lande allemande aux forêts norvégiennes, puis des illustrations de Kittelsen aux pochettes de Burzum, se dessine ainsi une même volonté de retourner vers des imaginaires européens plus anciens, locaux et profondément liés aux paysages. Le Black Metal apparaît alors moins comme une simple musique extrême que comme un espace où survivent certaines mémoires culturelles que la modernité avait cru reléguer au passé.

Cette autre filiation, entre littérature norvégienne, peinture, folklore et Black Metal, méritera à elle seule un prochain article.

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Pour commander des albums allemands, vous pouvez notamment vous tourner vers Darker Than Black Records (https://dtbrex.com), Hammerbund (https://www.hammerbund.com), Sturmglanz Black Metal Manufaktur (https://sturmglanz.de/label/startseite) ou encore Hass Weg Productions (https://hassweg-prod.com).

Vous pouvez également écouter les albums de Harm Wulf directement sur leur Bandcamp : https://harmwulfblackmetal.bandcamp.com.

Une playlist en lien avec cet article est également disponible à l’écoute sur notre canal Telegram : https://t.me/LumiereMourante.

🇩🇪 Absurd — « Die Rote Rune »
Raubritter — EP, 2004.
🇩🇪 Bilskirnir — « Furor Teutonicus »
Furor Teutonicus — compilation, 2004 ; morceau datant à l’origine de 1999.
🇩🇪 Ulfsdalir — « Wölfe »
Wolfszeit — album, 2007.
🇩🇪 Fackelträger — « Die Klinge die einst vergraben war »
Die Klinge die einst vergraben war — EP, 2025.
🇩🇪 Antiphrasis — « Schlacht der Ehre »
Schlachten der Ehre / Mit uns das Blut — split avec Totenburg, 2003.
🇩🇪 Rabennacht — « Tapfere Soldaten »
Rabengeschrei — démo, 2005.
🇦🇹 Feuernacht — « Wehrwolf Jugend »
Wehrwolf Jugend — split avec Adoria et Stahlfront, 2014.
🇩🇪 Adalwolf — « …Wenn sich der Wolf erhebt… »
…Wenn sich der Wolf erhebt… — album, 2015.
🇩🇪 Eugenik — « Ein wackerer Kerl »
Tag des Raben — album, 2005.
🇩🇪 Vargsang — « Call of the Nightwolves »
Call of the Nightwolves — album, 2003.

« Un homme, si pauvre soit-il, tient à sa femme, à ses enfants, à sa maison et à sa terre. À nous de les protéger. »
— Hermann Löns, Der Wehrwolf

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