
ᛉ Encyclopedia Pestilentia : plongée dans l’underground de 1997
On va parler ici d’une compilation emblématique du Black Metal underground des années 1990 : Encyclopedia Pestilentia. Sortie en France en 1997 chez Velvet Music International sous la référence VMI 008, elle affiche un programme particulièrement ambitieux : trois CD, cinquante groupes et plus de trois heures quarante de musique, avec un seul morceau attribué à chaque formation.
La sélection ne se limite pas à une scène nationale. On passe de la France à l’Allemagne, de la Finlande à la Belgique, de la Suède au Canada, avec des détours par la Norvège, l’Italie, la Grèce ou encore les Pays-Bas. Le Black Metal reste le centre de gravité de l’ensemble, mais il apparaît ici sous des formes très différentes : raw, mélodique, atmosphérique, pagan, symphonique, avec également quelques incursions du côté du dark ambient et du dungeon synth.
Ce qui rend aujourd’hui cette compilation aussi intéressante, c’est surtout le moment auquel elle a été réalisée. Beaucoup des groupes présents n’avaient encore derrière eux qu’une ou deux démos. Antaeus, Horna, Nagelfar, Hirilorn, Merrimack, Dark Fortress ou Draconian n’étaient pas encore les noms qu’ils deviendront ensuite. D’autres formations ne dépasseront jamais le stade de la démo et certaines finiront presque totalement oubliées.
Encyclopedia Pestilentia n’est donc pas un « best of » du Black Metal de 1997. Velvet Music International rassemble au contraire une scène encore en mouvement, peuplée de jeunes groupes, de projets éphémères et de musiciens dont personne ne pouvait encore prévoir le parcours. C’est justement ce qui donne aujourd’hui à ces trois disques leur valeur : ils conservent une photographie de l’underground avant que le temps ne fasse son tri.
Au départ, je comptais consacrer un seul article à l’ensemble. Mais avec cinquante groupes, cela aurait donné quelque chose d’interminable. Ce dossier sera donc divisé en trois parties, chacune consacrée à l’un des CD de la compilation.
Avant d’attaquer le premier disque, il faut toutefois revenir sur le label qui se cache derrière le projet.
ᛉ D’Impure Creations Records à Velvet Music International

Difficile de se faire une place comme label Black Metal en France au milieu des années 1990 lorsque l’on évolue à côté de structures déjà bien installées comme Osmose Productions, Adipocere Records ou Holy Records. Pourtant, pendant quelques années, Impure Creations Records, puis Velvet Music International, vont construire un catalogue aujourd’hui assez fascinant.
Velvet n’est en réalité que la seconde incarnation d’Impure Creations. L’ensemble de l’aventure ne durera qu’environ cinq ans, mais le label aura eu le temps de publier plusieurs groupes importants et surtout de repérer nombre de formations encore plongées dans le circuit des démos.
Impure Creations Records apparaît en 1995, à une époque où le fonctionnement de l’underground repose encore largement sur les catalogues photocopiés, les courriers internationaux, les trades et les commandes par voie postale.
Le catalogue démarre fort. La référence ICR 001 est consacrée aux Grecs de Zephyrous, avec l’édition CD de leur démo Entrance and Wandering on the Seven Zones en 1995. Ce premier choix donne déjà une bonne idée de la ligne suivie par la structure : chercher des formations européennes encore peu connues et leur offrir une véritable édition physique.
La référence suivante aura une tout autre portée. ICR 002 correspond à Ultima Thulée, premier album de Blut Aus Nord, publié en 1995 et tiré à 1 000 exemplaires. Vindsval est encore loin de la reconnaissance internationale que son projet connaîtra par la suite. Impure Creations accompagne ainsi directement le passage de Blut Aus Nord de l’univers des démos à celui du véritable album.
En 1996, le label publie également Realm of Silence des Suédois de Necromicon, sous la référence ICR 003, là encore à 1 000 exemplaires. Le disque devait initialement prendre la forme d’un split-CD, avant que la quantité de matériel enregistrée ne permette finalement d’en faire un album complet.
Cette même année paraît surtout le deuxième Blut Aus Nord, Memoria Vetusta I: Fathers of the Icy Age, sous la référence ICR 005. Avec le recul, ce lien avec les premières années du groupe constitue l’un des aspects les plus importants de l’histoire d’Impure Creations.
Le label ne travaille cependant pas uniquement avec des formations françaises. Il publie également une production de l’Autrichien Golden Dawn, partagée avec le projet dark ambient Apeiron, puis en 1997 Ode to the Nightsky des Norvégiens de Mundanus Imperium sous la référence ICR 007.
En seulement quelques sorties, la logique est déjà claire : Impure Creations regarde bien au-delà de la scène française et cherche ses groupes dans différentes régions de l’underground européen.
ᛉ 1997 : naissance de Velvet Music International

En 1997, Impure Creations Records devient Velvet Music International. Il ne s’agit pas réellement d’un nouveau label, mais de la poursuite du même projet sous une autre identité.
Le nom change et l’ambition semble également prendre une autre dimension. L’une des premières sorties marquantes sous l’appellation Velvet est Supremacy de The Eye, projet parallèle de Vindsval, publié en 1997 sous la référence VMI 006 et limité à 500 exemplaires. Après les deux premiers Blut Aus Nord, le lien entre Vindsval et la structure reste donc particulièrement fort.
Puis arrive VMI 008 : Encyclopedia Pestilentia.
Avec cette triple compilation, Velvet pousse sa logique beaucoup plus loin. Il ne s’agit plus seulement de publier quelques groupes : le label rassemble en un même objet cinquante formations provenant d’une multitude de scènes différentes, souvent encore limitées à quelques démos. On y trouve aussi bien des titres déjà publiés que plusieurs morceaux inédits.
Cette méthode résume assez bien l’esprit de Velvet. Le label écoute les démos, cherche dans les scènes locales, donne de la place à des formations sans album et prend le risque d’intégrer à son catalogue des groupes dont la carrière reste totalement incertaine.
Il y avait également quelque chose de très représentatif de l’époque dans la manière dont Velvet communiquait. Le label diffusait une newsletter qui ressemblait presque à un petit fanzine, avec des informations sur ses sorties, des nouvelles de groupes et même quelques interviews. À une période où les réseaux sociaux n’existaient évidemment pas, ce type de publication permettait de maintenir un lien direct avec ceux qui suivaient le label et de faire découvrir d’autres formations.
Velvet poursuit son développement en 1998. Le label retrouve Zephyrous pour l’EP A Caress of War and Wisdom, publié sous la référence VMI 009, et sort également The Veil of Osiris de Children of Mäani, autre projet lié à Vindsval, en édition limitée à 1 000 exemplaires. La structure signe aussi Yyrkoon, jeune groupe français originaire d’Amiens repéré grâce à sa démo Oath, Obscure, Occult…. Son premier album, Oniric Transition, paraît chez Velvet en 1998 sous la référence VMI 012.
L’année suivante, le catalogue accueille encore Cold Might of Winter War des Français de Helgrindr ainsi que le premier album des Norvégiens de Wallachia, From Behind the Light, sous la référence VMI 013.
À ce stade, Velvet a dépassé le fonctionnement du petit label cantonné à quelques échanges locaux. Le livret de From Behind the Light témoigne d’un réseau international de distribution couvrant l’Allemagne, l’Autriche, la Scandinavie, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne, l’Europe de l’Est, l’Amérique du Sud ou encore l’Asie.
Des structures comme Nuclear Blast, No Colours, Napalm, Necropolis, Relapse, Moribund, Supernal ou Avantgarde apparaissent parmi les partenaires de distribution. Pour une structure française ayant seulement quelques années d’existence, le réseau est loin d’être négligeable. Velvet ira même jusqu’à lancer en 1999 une branche baptisée Noise Solution Records, davantage tournée vers le Death Metal et le Grindcore. Tout laisse donc penser qu’à la fin des années 1990, la structure cherche à élargir son activité.
ᛉ Une disparition au tournant des années 2000

L’aventure s’arrête pourtant peu après. Velvet Music International cesse son activité à la fin de l’année 2000.
Cette disparition laisse plusieurs groupes sans véritable continuité. Lars Stavdal de Wallachia expliquera ainsi que le label cesse ses activités peu après la sortie de From Behind the Light. Yyrkoon, de son côté, ne reçoit pas de proposition pour poursuivre l’aventure après Oniric Transition et doit chercher une nouvelle structure pour la suite de sa carrière.
Le cas de Blut Aus Nord est également intéressant. Après avoir publié Ultima Thulée puis Memoria Vetusta I: Fathers of the Icy Age chez Impure Creations, le groupe devait poursuivre sa collaboration avec la structure. Memoria Vetusta II: Dialogue with the Stars apparaît ainsi parmi les sorties annoncées dans le catalogue de Velvet Music International. La disparition du label met toutefois un terme au projet sous cette forme et l’album ne verra finalement le jour que bien plus tard, en 2009 chez Candlelight Records.
Ce détail montre bien que Velvet ne disparaît pas simplement après avoir écoulé ses dernières références : plusieurs projets étaient encore prévus et certains groupes de son catalogue avaient déjà commencé à préparer la suite. Pour Blut Aus Nord, il faudra même attendre plus d’une décennie avant que ce deuxième chapitre de Memoria Vetusta ne devienne enfin une réalité.
Les raisons précises de la disparition du label restent difficiles à établir aujourd’hui. Plutôt que de chercher à combler les vides, on peut simplement constater qu’entre 1995 et 2000, Impure Creations puis Velvet Music International auront connu une activité courte mais particulièrement dense.
Le catalogue parle de lui-même : les deux premiers Blut Aus Nord, The Eye, Zephyrous, Necromicon, Mundanus Imperium, Children of Mäani, Yyrkoon, Helgrindr, Wallachia, auxquels s’ajoutent les cinquante groupes réunis sur Encyclopedia Pestilentia.
Tout n’est évidemment pas devenu culte, et c’est presque ce qui rend l’histoire du label plus intéressante. Impure Creations et Velvet fonctionnaient encore selon cette logique très particulière de l’underground des années 1990 : écouter les démos, écrire directement aux groupes, presser quelques centaines de disques, échanger avec d’autres labels et construire peu à peu un réseau international.
Lorsque Impure Creations publie Ultima Thulée, Blut Aus Nord est encore un jeune projet. Lorsque Velvet intègre Antaeus, Horna, Nagelfar, Merrimack ou Dark Fortress à Encyclopedia Pestilentia, aucun de ces groupes n’occupe encore la place qu’il prendra plus tard.
Quelques années d’existence auront donc suffi au label pour laisser une trace assez singulière dans l’histoire du Black Metal français.
ᛉ David Thiérrée : l’art derrière Encyclopedia Pestilentia

Avant d’entrer dans le contenu du premier disque, il faut encore s’arrêter sur l’objet lui-même et notamment sur sa pochette, réalisée par David Thiérrée.
Son nom est aujourd’hui familier de nombreux adeptes de Black Metal, parfois sans même qu’ils sachent combien de pochettes qu’ils connaissent sont passées entre ses mains. Thiérrée a notamment travaillé sur les premiers Behemoth, mais également avec Mütiilation, Mortiis, Malleus Maleficarum, Lord Wind, Manes, Satanic Warmaster ou encore Gift of Gods, le projet de Nocturno Culto.
Il appartient à cette génération d’illustrateurs qui a largement participé à la construction de l’identité visuelle du Black Metal des années 1990. Son univers ne vient d’ailleurs pas uniquement du Metal. Thiérrée a expliqué avoir été nourri par le Heavy Metal, la cold wave, la musique industrielle, le folk et la musique médiévale, autant d’influences que l’on retrouve sous différentes formes dans ses dessins.
Son travail puise aussi dans le folklore, les mythologies européennes, le Moyen Âge et l’illustration fantastique. Parmi ses références figurent les préraphaélites, l’Art nouveau et des artistes comme Arthur Rackham, Alan Lee, Brian Froud ou Frank Frazetta. Une grande partie de son œuvre est réalisée selon des méthodes traditionnelles, au crayon et à la peinture.
La pochette d’Encyclopedia Pestilentia résume parfaitement cet univers. Elle évoque un vieux grimoire, une chronique médiévale ou quelque ouvrage consacré à une peste oubliée. Le fantastique, la mort et l’imagerie ancienne s’y mêlent sans tomber dans la simple illustration macabre. Le choix de David Thiérrée donne surtout une unité visuelle à une compilation qui, musicalement, part dans de très nombreuses directions. Cinquante groupes, plusieurs pays, des productions allant du Black Metal raw au dungeon synth : il fallait une image capable de réunir tout cela sous une même identité.
Près de trente ans plus tard, l’artwork fait donc pleinement partie du charme de l’objet.
David Thiérrée poursuivra ensuite son travail avec de nombreuses formations Metal tout en développant une œuvre plus large dans l’illustration fantastique. Une partie de son parcours sera finalement réunie dans l’artbook Owls, Trolls & Dead Kings’ Skulls: The Art of David Thiérrée, publié par Cult Never Dies.
La couverture refermée, il est maintenant temps d’ouvrir cette encyclopédie et de commencer par son premier CD.
ᛉ Premier disque : de Moonblood aux profondeurs de l’underground européen

Le premier disque donne immédiatement le ton avec Moonblood et Fullmoon Witchery. En 1997, le duo originaire de Schneeberg, en Saxe, non loin de la frontière tchèque, est encore profondément ancré dans le réseau des démos et des productions ultra limitées. En seulement quatre ans, Moonblood accumule une quantité impressionnante de matériel, avec treize démos, dont de nombreux rehearsals diffusés sur cassettes copiées et accompagnées de pochettes photocopiées de manière totalement artisanale. Difficile de faire plus représentatif de l’underground Black Metal des années 1990.
Moonblood deviendra pourtant avec le temps l’un des groupes cultes de la scène allemande. Son Black Metal primitif et minimaliste puise largement dans la seconde vague scandinave, mais développe aussi une identité propre, notamment par ses mélodies et un imaginaire païen qui prendra davantage d’importance au fil des enregistrements. Occulta Mors prolongera d’ailleurs cette orientation quelques années plus tard avec l’excellent Nachtfalke, tout en participant également à la batterie sur les premiers enregistrements de Nargaroth.
Enregistré en 1996, Fullmoon Witchery constitue en plus une exclusivité d’Encyclopedia Pestilentia. Le choix est donc parfait pour ouvrir la compilation : Velvet présente un groupe encore entièrement plongé dans le circuit des démos, alors que Moonblood deviendra par la suite une référence recherchée et presque mythifiée de l’underground allemand.
Et musicalement, difficile pour moi de mieux commencer. Fullmoon Witchery représente presque la quintessence du Black Metal des années 1990 : une production raw, des guitares glaciales, une voix chargée de haine et ces mélodies simples mais immédiatement marquantes. On distingue déjà cette légère coloration païenne qui deviendra plus importante par la suite. Rien n’est sophistiqué, rien n’est trop propre, et c’est précisément ce qui fait la force du morceau. Un excellent Moonblood, et une entrée en matière idéale pour ce premier CD.

Yggdrasill poursuit avec God of Light. Le groupe français possède en réalité une courte histoire antérieure sous le nom d’Unborned, formation qui avait déjà publié une première démo en 1995. Après ce changement de nom, Yggdrasill ne laissera derrière lui qu’une seule démo, Engima… Through the Magical Night, enregistrée en 1997, avant de disparaître.
Sur le plan musical, le groupe propose un Black Metal mélodique clairement tourné vers l’école suédoise de l’époque. On y retrouve quelque chose des premiers Dark Funeral, Marduk, Lord Belial ou encore Dissection, avec un goût affirmé pour les mélodies sombres et les riffs rapides. Yggdrasill conserve toutefois une couleur bien française, autant dans sa production encore assez raw que dans certaines lignes de guitare qui rappellent plusieurs formations hexagonales du milieu des années 1990. Il est d’ailleurs assez amusant d’entendre par moments quelques similitudes avec l’approche de Forbidden Site, notamment dans cette manière de mêler agressivité et mélodies immédiatement reconnaissables. Dans l’ensemble, God of Light est un assez bon titre et montre un groupe qui aurait sans doute mérité de laisser un véritable album derrière lui.
Le morceau mérite enfin une attention particulière puisqu’il constitue, une fois encore, une exclusivité d’Encyclopedia Pestilentia. God of Light ne figure pas sur Engima… Through the Magical Night. Velvet Music International a donc conservé ici un titre qui, sans cette compilation, aurait très bien pu disparaître avec l’histoire extrêmement courte de Yggdrasill.

Avec Muspellsheim et Mørkskogen, la compilation rejoint la Norvège. Formé au milieu des années 1990, le groupe appartient à cette génération apparue dans le sillage de l’explosion du Black Metal norvégien, sans jamais bénéficier de la même exposition que les principaux noms de la scène. Son nom renvoie évidemment à Múspellsheimr, le monde du feu dans la cosmologie nordique. Muspellsheim restera particulièrement obscur, avec seulement quatre démos à son actif. Plusieurs de ses membres poursuivront ensuite leur parcours au sein de Gravferd, autre formation très ancrée dans l’underground, dont la discographie repose elle aussi largement sur les démos et les splits.
Musicalement, Mørkskogen est totalement ancré dans le Black Metal scandinave de son époque. Le morceau est lourd, massif, porté par des claviers très présents et une voix aiguë et criarde qui accentue son caractère froid et dramatique. Certains passages m’ont notamment fait penser à Darkwoods My Betrothed, en particulier à l’atmosphère de Autumn Roars Thunder, avec cette manière d’associer des guitares pesantes à des nappes de clavier très marquées. La comparaison n’est pas parfaite, mais il y a clairement quelque chose de cette école-là.
Dans l’ensemble, c’est encore un bon titre, très représentatif du milieu des années 1990. La production raw lui va même particulièrement bien : loin de nuire à l’ensemble, elle renforce cette impression de musique issue directement d’une démo oubliée au fond d’une vieille distribution. Muspellsheim fait partie de ces découvertes qui donnent envie d’aller plus loin, et je pense clairement revenir un jour sur le reste de sa courte discographie.

Dark Forest est un one-man band allemand de Dungeon Synth originaire de Niederwetz, un petit village de Hesse situé au nord de Francfort. Derrière le projet se cache Astanoth, personnage typique de l’underground allemand des années 1990. En l’espace d’une seule année, 1996, il enregistre trois démos tirées à très peu d’exemplaires. Une compilation cassette paraîtra bien plus tard, en 2019, afin de réunir les deux premières. Astanoth a également participé à plusieurs formations de Black Metal, pour la plupart restées très obscures, parmi lesquelles Alptraum, Hati, Grabschänder ou Irmingot. Autant être clair : je n’en connaissais aucune avant de me pencher sur Dark Forest.
Il possédait également son propre label, essentiellement destiné à publier ses différents projets, aujourd’hui fermé depuis longtemps. On est donc face au profil presque archétypal de l’activiste de l’underground allemand de cette période : plusieurs groupes, des démos tirées à quelques dizaines d’exemplaires, un petit label artisanal et une activité dont une bonne partie serait probablement devenue introuvable sans le travail de quelques distributions spécialisées.
Avec Age of the Dark Dreams, Encyclopedia Pestilentia change complètement d’atmosphère. Après plusieurs morceaux de Black Metal, Dark Forest nous plonge dans un Dungeon Synth à l’ancienne, lent, funèbre et profondément nostalgique. Les nappes de synthétiseur sont simples, presque sépulcrales, avec cette impression de bande-son enregistrée seul dans une pièce obscure qui faisait tout le charme de ces projets des années 1990. J’y entends quelque chose situé entre les passages atmospherique de Burzum et l’ambiance morbide de Nekromantik.
Le morceau m’a également fait penser à une version plus propre et plus mélodique de Blod Besvimelse, projet qui apparaîtra quelques années plus tard dans un registre beaucoup plus malsain et dépressif. Le rapprochement est d’autant plus intéressant que Narbentage Produktionen finira par exhumer les archives des deux projets, en publiant aussi bien Dark Forest que Blod Besvimelse plusieurs années après leur disparition. Cela crée un curieux lien entre deux formations qui appartiennent à des périodes différentes mais partagent cette même conception très primitive et funéraire de la musique.
Age of the Dark Dreams est en tout cas une excellente découverte. Le morceau casse intelligemment le rythme de la compilation et arrive au bon moment, comme une longue respiration nocturne entre deux formations plus métalliques. C’est aussi exactement le genre de titre qui justifie l’existence d’Encyclopedia Pestilentia : sans cette compilation, combien d’auditeurs auraient aujourd’hui connaissance d’un obscur projet de Dungeon Synth enregistré en 1996 dans un village de Hesse ?

Puritas Virginum arrive ensuite sur la compilation. Ce groupe originaire de Caen parlera sans doute à plusieurs adeptes de l’ancienne scène française, alors que sa discographie reste finalement très courte : seulement trois démos, parues en 1992, 1995 et 1996. Malgré cette production limitée, Puritas Virginum a laissé une certaine empreinte grâce à une approche du Black Metal particulièrement expérimentale et difficile à rapprocher d’un modèle précis.
Le morceau présent sur Encyclopedia Pestilentia en est un bon exemple. La construction paraît volontairement chaotique, avec des changements de rythme et d’ambiance qui donnent parfois l’impression que l’ensemble est presque improvisé. Les riffs surgissent, disparaissent, repartent dans une autre direction et rendent le titre assez imprévisible. Il est difficile d’y retrouver les repères habituels du Black Metal de cette période, et c’est justement ce qui donne à Puritas Virginum une identité vraiment particulière.
Pour ma part, je suis moins adepte de ce type de Black Metal très hachuré et expérimental, trop éloigné de mes standards habituels. Pourtant, il serait dommage de réduire le morceau à son aspect désordonné. Une ambiance étrange et assez fascinante s’en dégage, comme si le groupe cherchait moins à construire un morceau traditionnel qu’à installer un climat instable et dérangeant. Ce n’est pas nécessairement ce que je vais écouter tous les jours, mais dans le cadre d’Encyclopedia Pestilentia, sa présence apporte encore une couleur différente à une compilation qui refuse décidément de rester enfermée dans une seule vision du Black Metal.

Agathodaimon est l’un des groupes de cette compilation qui connaîtra ensuite la carrière la plus importante. La formation allemande propose ici Sfințit cu rouă suferinții, titre chanté en roumain provenant de sa première démo, Carpe Noctem, enregistrée en 1996. La présence régulière de la langue roumaine dans la discographie du groupe s’explique notamment par les origines de son chanteur et claviériste Vlad Dracul, né en Roumanie.
Son histoire personnelle est d’ailleurs assez particulière. Vlad avait quitté la Roumanie avec sa famille durant les dernières années du régime communiste de Nicolae Ceaușescu pour s’installer en Allemagne dans une situation administrative irrégulière. Dans les années 1990, après être retourné en Roumanie pour rendre visite à sa famille, il se vit refuser l’entrée en Allemagne. Une situation assez ironique lorsque l’on observe, quelques décennies plus tard, les profondes transformations des politiques migratoires européennes et l’ouverture beaucoup plus large des frontières du continent. Cette impossibilité de revenir en Allemagne eut même une conséquence directe sur Agathodaimon : pour travailler de nouveau avec Vlad, les autres membres durent se rendre en Roumanie, où fut préparé puis enregistré leur deuxième album, Higher Art of Rebellion.
Revenons à Sfințit cu rouă suferinții. Agathodaimon délivre ici un Black Metal mélodique et atmosphérique, avec des claviers très présents et une influence assez sensible de la scène scandinave du milieu des années 1990. Ce n’est pas forcément le registre qui me parle le plus et le morceau me laisse donc assez partagé. En revanche, j’apprécie davantage cette production de démo, encore raw et imparfaite, qui donne au groupe un caractère plus marqué que sur certaines productions beaucoup plus propres qui suivront.
Agathodaimon prendra ensuite une tout autre dimension. Après sa période de démos, le groupe signe chez Nuclear Blast et développe progressivement un Black Metal mélodique plus travaillé avec une place toujours importante laissée aux atmosphères et aux claviers. La formation publiera plusieurs albums avant de se séparer en 2014, puis fera son retour quelques années plus tard. Cette reformation aboutira notamment à The Seven, publié en 2022 chez Napalm Records. Inutile de vous preciser que je n’ai rien écouter de la discographie de ce groupe.
La présence d’Agathodaimon sur Encyclopedia Pestilentia est donc particulièrement intéressante : Velvet Music International capture ici le groupe juste avant son passage du circuit des démos à une carrière professionnelle beaucoup plus exposée. Contrairement à plusieurs formations obscures croisées depuis le début de la compilation, Agathodaimon était sur le point de sortir définitivement de l’underground et de rejoindre l’industrie du Black Metal.

Astaarth nous présente The Frozen Sun, morceau qui apparaîtra ensuite sur sa première démo, History of Our Yesterday’s Pride, publiée en 1998, soit un an après la sortie d’Encyclopedia Pestilentia. Originaire de Bourgogne, la formation évolue dans un Black Metal où apparaissent déjà des éléments mélodiques, pagan et médiévaux. Le groupe restera relativement discret au sein de la scène française, mais son parcours illustre bien cette seconde moitié des années 1990 durant laquelle de nombreuses formations commencent à développer une identité liée à leur région, à son histoire et à ses traditions.
Astaarth poursuivra d’ailleurs cette voie sur ses deux albums. Golden Age of a Dead Empire, paru en 2002 et réédité en 2023, affirme davantage cette orientation, tandis que Gloria Burgundia, sorti en 2007, pousse beaucoup plus loin l’attachement à l’histoire bourguignonne. Le titre même de l’album annonce la couleur : Astaarth ne se contente plus d’un imaginaire médiéval assez général, mais inscrit désormais clairement sa musique dans une vision historique et régionaliste de la Bourgogne.
Musicalement, The Frozen Sun possède beaucoup des caractéristiques du Black Metal français de cette période : une production franchement crade et raw, une voix très criarde, des synthétiseurs placés en arrière-plan et des mélodies qui cherchent davantage l’atmosphère que la démonstration technique. Le morceau réserve aussi quelques variations intéressantes, avec notamment un passage en chant clair ainsi qu’une courte ligne de chant féminin. Tout cela contribue à installer une ambiance assez guerrière et médiévale, encore imparfaite mais déjà très identifiable.
C’est donc un bon premier jet, même si le groupe affinera largement sa formule par la suite. Pour ma part, c’est surtout Gloria Burgundia que j’apprécie dans leur discographie, mais The Frozen Sun permet justement d’entendre les premières bases de cette identité. Et une nouvelle fois, Encyclopedia Pestilentia joue presque le rôle d’avant-première : lorsque la compilation paraît en 1997, la démo contenant officiellement ce morceau n’est même pas encore sortie.

On passe de la Bourgogne à la Bretagne avec Anaon, formation originaire de Quimper fondée en 1993. Le groupe évolue dans un Black Metal assez classique pour son époque, nourri par le folklore païen et celtique. La production reste raw, les guitares misent beaucoup sur la mélodie et le morceau alterne quelques changements de rythme qui évitent à l’ensemble de rester trop linéaire.
La ligne de chant fonctionne plutôt bien, avec une voix criarde mais suffisamment lisible pour ne pas se fondre complètement dans le mix. Musicalement, Anaon ne révolutionne rien, mais l’ensemble possède ce charme très particulier des productions françaises du milieu des années 1990 : peu de moyens, une identité régionale déjà présente et une atmosphère qui repose davantage sur les riffs et le climat que sur la technique.
Le groupe poursuivra ensuite une carrière assez courte, avec deux EP, dont l’un paraîtra chez Drakkar Productions, avant de disparaître. Encyclopedia Pestilentia conserve donc là encore la trace d’une formation bretonne typique de cette période : discrète, enracinée dans son imaginaire local et finalement peu documentée aujourd’hui. Ce n’est pas le titre le plus marquant de la compilation, mais il s’écoute très bien et remplit parfaitement son rôle.

On reste en Bretagne avec une nouvelle parenthèse assez éloignée du Black Metal. Emglev était un obscur projet solo français de dark ambient et de dungeon synth primitif, actif entre 1994 et 1997. Sa discographie est minuscule : une seule démo, Noz-Veil, parue en 1996 et limitée à seulement quelques exemplaires. Autant dire que l’on touche ici à quelque chose de profondément underground, le genre de projet qui aurait très facilement pu disparaître sans laisser de trace.
Le morceau présent sur Encyclopedia Pestilentia semble d’ailleurs être un inédit. Musicalement, on est dans une dark ambient très mélancolique, avec des nappes lentes, une atmosphère presque funéraire et une vraie dimension contemplative. Le premier nom qui me vient en tête est Dark Sanctuary, même si l’on peut aussi penser à certains passages d’In Articulo Mortis ou à une partie de la scène neofolk de cette période. Le morceau repose sur l’ambiance, la répétition et cette sensation de tristesse froide qui s’installe peu à peu.
L’influence de la culture celte se ressent également dans l’ensemble, moins par des instruments traditionnels que par cette volonté de créer un climat ancien, brumeux et presque hors du temps. C’est mélancolique, atmosphérique et, pour ma part, franchement réussi. Emglev fait partie de ces découvertes inattendues qui donnent beaucoup de charme à la compilation.
La démo Noz-Veil sera bien plus tard rééditée en cassette sous le titre Dor An Tenvalijenn par Ancient Meadow Records, ce qui permet aujourd’hui de redécouvrir un projet qui était devenu quasiment introuvable. La réédition est d’ailleurs disponible à l’écoute sur la page Bandcamp du label.
Emglev représente parfaitement ces projets ambient, darkwave ou dungeon synth qui circulaient à l’époque dans les mêmes réseaux que les groupes de Black Metal. Les frontières étaient beaucoup moins rigides qu’on ne l’imagine aujourd’hui : les mêmes distros, les mêmes fanzines et parfois les mêmes musiciens pouvaient passer du Black Metal le plus raw à des compositions entièrement électroniques. Encyclopedia Pestilentia en garde ici un excellent exemple.

Secundo Flumine est un one-man band originaire de Courtrai, en Flandre belge. Le projet ne laissera derrière lui qu’une seule démo, Reminiscences of a Previous Life, parue en 1995, dont est extrait The Quest to My Previous Life. Là encore, Encyclopedia Pestilentia va chercher un nom profondément ancré dans l’underground régional.
Le musicien derrière Secundo Flumine participera également à plusieurs autres formations de la région, notamment Serpentcult et Rhymes of Destruction, avant de s’orienter par la suite vers des sonorités davantage liées au Doom Metal. Cela montre une fois de plus à quel point les petites scènes locales de cette période fonctionnaient par ramifications, avec les mêmes musiciens qui passaient d’un projet à l’autre.
Musicalement, The Quest to My Previous Life propose une sorte de Black Metal vaguement atmosphérique, assez minimaliste dans sa construction. Les guitares restent simples, l’ambiance repose surtout sur la répétition et quelques éléments plus contemplatifs, mais l’ensemble manque un peu de relief. Ce n’est pas mauvais, simplement beaucoup moins marquant que plusieurs morceaux entendus jusque-là sur la compilation.
Secundo Flumine reste donc surtout intéressant pour ce qu’il représente : un projet belge extrêmement confidentiel, limité à une seule démo, dont la présence sur Encyclopedia Pestilentia permet aujourd’hui encore de conserver une trace.

Necromicon, originaire de Suède, possède déjà un lien direct avec le label au moment de la sortie d’Encyclopedia Pestilentia. Le groupe avait en effet publié son premier album, Realm of Silence, en 1996 chez Impure Creations Records, prédécesseur de Velvet Music International. Sa présence sur la compilation s’inscrit donc dans la continuité directe du catalogue du label.
Le morceau retenu, The Hated One, est justement tiré de Realm of Silence. Necromicon y pratique un Black Metal mélodique très rapide, clairement ancré dans la scène scandinave du milieu des années 1990. La production est sensiblement plus propre que celle de plusieurs groupes entendus jusque-là sur la compilation, sans pour autant gommer l’agressivité du morceau. Les guitares alternent passages très rapides et lignes plus mélodiques, tandis que la batterie maintient une tension presque constante. L’ensemble reste assez varié et évite de tourner en rond, ce qui rend le titre particulièrement efficace.
Pour ma part, c’est encore une bonne surprise. The Hated One possède ce mélange de vitesse, de mélodie et d’atmosphère sombre que beaucoup de groupes scandinaves maîtrisaient très bien à cette époque, mais Necromicon parvient malgré tout à conserver une certaine personnalité. C’est aussi l’un des morceaux les plus immédiatement accessibles de ce début de compilation.
Le groupe poursuivra ensuite sa carrière avec deux autres albums : Sightveiler en 1998, puis Peccata Mundi en 2000, ce dernier paraissant chez Hammerheart Records. Je ne les ai pas encore écoutés, mais The Hated One donne clairement envie d’aller voir plus loin dans la discographie du groupe. Dans le contexte d’Encyclopedia Pestilentia, Necromicon représente aussi l’une des formations déjà un peu plus structurées et établies, au milieu de nombreux projets qui n’avaient alors derrière eux qu’une ou deux démos.

Alors non, il ne s’agit pas du groupe culte américain qui a bercé ma jeunesse et provoqué quelques fourmillements dans le bras droit. Ce Pantheon vient de la banlieue de Stockholm. Formé en 1992, le groupe ne laissera derrière lui que deux démos : By the Mist of Nightfall en 1996, puis Only Chaos Reigns en 1997.
Le morceau retenu pour Encyclopedia Pestilentia, The Year of the Pantheonium, constitue là encore un titre inédit, absent des deux démos du groupe. Pantheon y propose un Black Metal scandinave très marqué par son époque : rythme soutenu, riffs simples et rapides, chant criard et production bien crade qui conserve tout le caractère de l’enregistrement. Rien de révolutionnaire, mais du Black Metal à l’ancienne, efficace et sans fioritures, qui passe plutôt bien au milieu de la compilation.
L’histoire devient surtout intéressante lorsqu’on regarde ce que feront ensuite ses membres. Peu après la disparition de Pantheon, plusieurs d’entre eux participent à la formation de Thyrfing, groupe suédois de Pagan/Viking Black Metal qui connaîtra une carrière autrement plus importante. Avec le recul, Pantheon apparaît donc presque comme une première étape avant Thyrfing, encore ancrée dans un Black Metal beaucoup plus raw et traditionnel. Une nouvelle fois, Encyclopedia Pestilentia capture un groupe juste avant que ses musiciens ne prennent une tout autre direction.

Vindicta nous ramène vers la Norvège, mais loin des villes habituellement associées à l’histoire du Black Metal. Le groupe vient du nord du pays, dans une région de péninsules isolées, de longs hivers et de nuits qui semblent ne jamais finir. Un décor presque trop parfait pour ce genre de musique : ici, pendant une partie de l’année, la lumière finit littéralement par mourir.
Le groupe propose sur Encyclopedia Pestilentia …And I Arose from the Underworld, morceau qui ne figurera officiellement que deux ans plus tard sur sa première démo, parue en 1999. La discographie de Vindicta restera extrêmement réduite, avec seulement deux démos, avant que ses membres ne prennent des directions musicales assez différentes, davantage tournées vers le Heavy Metal, le Power Metal et le Metal progressif.
Musicalement, Vindicta est pourtant l’un des groupes qui m’a le plus marqué sur ce premier CD. Leur Black Metal se situe quelque part entre la première et la seconde vague : des riffs très primitifs, une production raw, une agressivité permanente et surtout une vraie sensation de haine dans le chant et les guitares. Rien de particulièrement original sur le papier, mais l’exécution fonctionne parfaitement. Il y a quelque chose de spontané et presque archaïque qui donne au morceau beaucoup de force.
Pour ma part, c’est totalement mon registre. Là où certains groupes de la compilation cherchent les claviers, les arrangements ou une approche plus sophistiquée, Vindicta revient à quelque chose de beaucoup plus élémentaire. Quelques riffs, une batterie qui pousse constamment le morceau vers l’avant et une voix qui semble sortir directement d’une vieille cassette enregistrée dans un local perdu au nord de la Norvège. Et cela suffit largement.
C’est même assez frustrant de savoir que le groupe n’est jamais allé beaucoup plus loin. Avec un peu plus de temps et un véritable album, Vindicta avait selon moi le potentiel pour laisser derrière lui un disque qui aurait aujourd’hui pu être considéré comme un classique obscur de la scène norvégienne. Rien ne permet évidemment de savoir ce qu’il serait devenu, mais …And I Arose from the Underworld laisse entrevoir quelque chose de très prometteur.
Le morceau m’a aussi quelque peu réconcilié avec la scène norvégienne de cette période. On oublie parfois qu’à la fin des années 1990, loin des groupes déjà installés et des productions devenues beaucoup plus commerciales, il existait encore en Norvège des formations capables de jouer un Black Metal aussi primitif et hostile. Vindicta est clairement l’un de mes coups de cœur de ce premier CD d’Encyclopedia Pestilentia.

L’Écosse fait ensuite son apparition avec Ordog et l’étrangement intitulé What Is the Waves Stop?. L’anglais du titre étant pour le moins approximatif, on pourrait le comprendre comme « Qu’est-ce qui arrête les vagues ? », sans pouvoir être totalement affirmatif sur l’intention du groupe. Le morceau constitue lui aussi un inédit : il ne figure ni sur les trois démos d’Ordog, ni sur les deux albums que la formation publiera par la suite.
Originaire d’East Kilbride, près de Glasgow, Ordog existe depuis 1994. Ses deux albums paraîtront chez Aphelion Productions, label écossais bien implanté dans l’underground et qui a également publié au fil des années des groupes comme Orcrist, True Endless, Vinterriket, Lugubrum ou Impious Havoc. La structure existe toujours aujourd’hui, avec au passage un site Internet dont l’apparence semble avoir été conservée intacte depuis le début des années 2000. Ordog et Aphelion étant tous deux originaires d’East Kilbride, on peut imaginer qu’une certaine proximité locale ait facilité leur collaboration, même si je n’ai rien trouvé permettant de l’affirmer.
Musicalement, Ordog propose un Black Metal assez peu conventionnel. Le tempo est lourd, souvent lent ou mid-tempo, et le chant alterne entre des vocaux gutturaux assez profonds et des cris Black Metal plus classiques, ces derniers étant d’ailleurs plutôt réussis. Les riffs empruntent beaucoup au Heavy Metal des années 1980 ainsi qu’au Black Metal de première vague, ce qui donne parfois l’impression d’écouter une sorte de Heavy Metal noirci et volontairement primitif.
Il ne faut pas chercher ici des compositions particulièrement sophistiquées ou des mélodies mémorables. On a plutôt affaire à un Black Metal old school assez simple et pas toujours très inspiré, mais l’ensemble possède tout de même un certain charme et passe plutôt bien dans le déroulement de la compilation. Je ne connaissais absolument pas Ordog avant cette écoute et, à vrai dire, l’Écosse n’est pas forcément le premier pays auquel on pense lorsque l’on évoque le Black Metal des années 1990.

On passe maintenant à Aes Dana, formation de Pagan Black Metal de la région parisienne que, cette fois, je connais déjà assez bien, aussi bien à travers ses deux albums que sa première démo, Chroniques du crépuscule, parue en 1997. C’est justement de cette démo que provient le morceau retenu pour Encyclopedia Pestilentia. Certains membres ont également évolué dans d’autres formations de l’underground français, notamment Forest of Souls et Despond.
À ce moment-là, Aes Dana n’en est encore qu’à ses débuts. Le groupe développera ensuite beaucoup plus largement son univers sur deux très bons albums : La Chasse sauvage, publié en 2001 chez Sacral Productions, puis Formors en 2005 chez Oaken Shield, la branche davantage tournée vers le Black Metal d’Adipocere Records. Deux disques qui permettront au groupe d’affirmer une identité très marquée par le paganisme celtique, avec des passages folk, des parties acoustiques, du chant clair et une atmosphère beaucoup plus travaillée.
Sur le titre présent dans Encyclopedia Pestilentia, cette identité est déjà là, mais sous une forme encore beaucoup plus proche du Black Metal français à l’ancienne. Le chant Black Metal fonctionne très bien, les guitares conservent ce grain raw typique des démos de l’époque et plusieurs mélodies annoncent déjà clairement la direction que prendra Aes Dana. En revanche, on ne trouve pas encore les flûtes ou les éléments folkloriques plus évidents qui deviendront ensuite l’une des marques du groupe.
J’aime justement beaucoup cette version plus primitive d’Aes Dana. La production raw apporte un vrai relief au morceau et lui donne ce caractère underground que l’on perd parfois lorsque ce type de Pagan Black Metal devient trop propre ou trop orchestré. Les bases du futur Aes Dana sont déjà présentes, mais elles restent encore enfermées dans une forme beaucoup plus directe et spontanée. C’est ce qui rend ce morceau particulièrement intéressant quand on connaît la suite de leur discographie.

On repart en Belgique, cette fois du côté de Charleroi en Wallonie, avec la formation aujourd’hui totalement oubliée Magia Posthuma qui construit son univers autour de l’occultisme, de la mort, de la nature et des mythes. Le morceau retenu pour Encyclopedia Pestilentia provient de leur seule et unique démo, Triumph of the Nocturnal Depths, publiée en 1995. Après cela, plus rien : le groupe disparaît presque aussitôt dans les abîmes de l’underground, sans album, sans véritable suite et sans que ses membres ne poursuivent ensuite une carrière notable dans d’autres formations.
Musicalement, Magia Posthuma propose un Black Metal très typique du milieu des années 1990, assez violent, rapide et radical, avec une influence évidente de la scène norvégienne la plus agressive. On peut penser à Gorgoroth, mais aussi à des groupes comme Urgehal, même si ce dernier développera surtout son identité quelques années plus tard. Les guitares restent simples, les rythmes vont droit au but et la voix criarde domine largement l’ensemble.
Il n’y a rien de particulièrement original ici, ni de détail qui permette de distinguer immédiatement Magia Posthuma de dizaines d’autres groupes de cette période. Mais ce n’est pas forcément un défaut. Le morceau est bien exécuté, conserve une bonne tension et possède cette production raw qui convient parfaitement à ce type de Black Metal. Pour ma part, cela fonctionne plutôt bien.
Magia Posthuma représente une nouvelle fois exactement ce qui fait l’intérêt d’Encyclopedia Pestilentia : un groupe limité à une seule démo, disparu presque sans laisser de trace, mais dont quelques minutes de musique ont survécu grâce à cette compilation. Pour les curieux, Triumph of the Nocturnal Depths peut encore se retrouver aujourd’hui en écoute sur YouTube.

Le premier CD se termine dans la mythique Hellas avec Zephyrous et Hidden Away from the Sun, un titre très court de 1 minute 53 tiré de leur première démo, Entrance and Wandering on the Seven Zones, parue en 1994. Originaire d’Athènes et formé au début des années 1990, Zephyrous appartient pleinement à cette école hellénique du Black Metal qui a développé très tôt une identité immédiatement reconnaissable.
Le groupe propose un Black Metal profondément imprégné d’occultisme, de paganisme hellénique et de satanisme, dans la lignée de ce que développaient alors Varathron, Rotting Christ ou Necromantia. Il suffit presque de quelques secondes pour comprendre que le groupe vient de Grèce : beaucoup de mid-tempo, des riffs sombres, une atmosphère occulte très présente et des passages plus rapides qui ne tombent jamais dans la confusion. Cette école hellénique conservera d’ailleurs une identité très forte au fil des décennies, avec une manière particulière de travailler les rythmes, les mélodies et cette noirceur presque cérémonielle.
Zephyrous possède également un lien direct avec Velvet Music International. Leur démo de 1994 sera rééditée en CD dès 1995 chez Impure Creations Records, avant que leur premier EP, A Caress of War and Wisdom, ne paraisse en 1998 chez Velvet Music International. Leur présence sur Encyclopedia Pestilentia n’a donc rien d’un hasard : le groupe appartient déjà au cercle de formations suivies par le label.
La discographie restera pourtant très courte. Zephyrous ne publiera qu’un seul album, Towards…, en 1999, limité à seulement 500 exemplaires, avant de disparaître complètement des radars. Et autant dire que sur ce disque, le groupe part quelque peu en sucette : on quitte par moments le Black Metal hellénique classique pour entrer dans une sorte de Black Metal expérimental aux accents presque new age, parfois totalement lunaire, avec des passages étranges qui contrastent fortement avec des séquences beaucoup plus traditionnelles rappelant leur première période. Le résultat est assez déroutant et montre surtout un groupe qui ne voulait visiblement pas refaire éternellement la même chose.
Aucun des membres ne semble ensuite avoir rebondi dans une formation notable. Il faudra attendre 2016 pour voir une partie de leur œuvre remise en circulation avec Everlasting Fire, compilation publiée par le label grec Floga Records et réunissant leur première démo ainsi que A Caress of War and Wisdom.
Pour ma part, le Black Metal grec me parle complètement. J’aime cette manière de construire une musique froide et sombre sans chercher la vitesse permanente, avec des riffs glacials, des tempos lourds et surtout cette ambiance ésotérique que l’on reconnaît presque immédiatement. Hidden Away from the Sun ne dure même pas deux minutes, mais tout l’ADN de cette scène est déjà là. Pour terminer ce premier CD, difficile de trouver morceau plus représentatif de cette Hellas noire et occulte qui occupe une place si particulière dans l’histoire du Black Metal.

On termine ici cette première partie consacrée à Encyclopedia Pestilentia. Il reste encore beaucoup à explorer : les deux autres CD feront chacun l’objet d’un article, avec toujours la même idée, revenir sur chaque groupe, replacer les morceaux dans leur contexte et voir ce qu’ils sont devenus près de trente ans plus tard.
En attendant la suite, vous pouvez retrouver sur le canal Telegram de Lumière Mourante une petite playlist regroupant les titres de ce premier CD qui m’ont le plus marqué.
🇩🇪 Moonblood – Fullmoon Witchery
Provenance du titre : exclusivité pour Encyclopedia Pestilentia, enregistré en 1996.
🇩🇪 Dark Forest – Age Of The Dark Dreams
Provenance du titre : titre issu de la période des démos de 1996 / archive du projet.
🇸🇪 Necromicon – The Hated One
Provenance du titre : Realm of Silence (1996).
🇸🇪 Pantheon – The Year Of The Pantheonium
Provenance du titre : exclusivité pour Encyclopedia Pestilentia.
🇳🇴 Vindicta – …And I Arose From The Underworld
Provenance du titre : repris plus tard sur leur première démo en 1999.
🇧🇪 Magia Posthuma – Bereavement
Provenance du titre : Triumph of the Nocturnal Depths (démo, 1995).
🇬🇷 Zephyrous – Hidden Away From The Sun
Provenance du titre : Entrance and Wandering on the Seven Zones (démo, 1994).

