Sous les rues de Naples, dans les profondeurs du quartier de la Sanità, existe un immense royaume d’ossements humains. Le cimetière des Fontanelle, creusé dans d’anciennes carrières de tuf volcanique, renferme les restes de milliers de morts entassés au fil des siècles. Des crânes blanchis, des mâchoires décharnées, des fémurs empilés les uns sur les autres et des cavités oculaires vides occupent les galeries de cette gigantesque nécropole. Certains de ces morts ont cependant connu une destinée particulière. Des habitants venaient choisir leur crâne, le débarrassaient de sa poussière, le déposaient sur un coussin et lui adressaient des prières. Ils espéraient obtenir sa protection, connaître l’avenir ou entrer en contact avec son âme pendant leur sommeil.

Cette étrange dévotion porte un nom : le culte des anime pezzentelle, les âmes pauvres, délaissées et oubliées. Sous une apparence catholique, elle entretient une relation avec la mort qui rappelle certaines pratiques funéraires de l’Antiquité. Il ne s’agit plus simplement de prier pour les défunts, mais d’établir une relation personnelle avec leurs restes, dans l’espoir que les morts continuent d’intervenir dans les affaires des vivants. Le crâne devient alors un objet sacré, un intermédiaire entre deux mondes, parfois même le support d’une présence surnaturelle.

ᛉ Les Fontanelle : le ventre de Naples rempli de cadavres

Une étrange porte mortuaire du cimetière des Fontanelle, à Naples, dont l’entrée est encadrée par de véritables murailles de crânes et d’ossements humains soigneusement empilés.

L’histoire du cimetière des Fontanelle est intimement liée aux catastrophes qui ont frappé Naples. Au XVIIe siècle, la ville, alors sous domination espagnole, connaît une succession de famines, de révoltes et d’épidémies. La grande peste de 1656 décime une partie considérable de la population. Les cimetières et les lieux de sépulture traditionnels ne suffisent plus à accueillir les morts. Les anciennes carrières abandonnées deviennent progressivement d’immenses fosses mortuaires où sont transportées les dépouilles des victimes.

Le choléra qui frappe Naples au XIXe siècle apporte de nouveaux cadavres. En 1837, les autorités ordonnent également le transfert de nombreux restes humains provenant des sépultures des églises et des confréries. Des charrettes acheminent vers les cavités des ossements exhumés, parfois plusieurs générations après la disparition des défunts. Dans les profondeurs de la colline de Materdei s’accumulent ainsi les restes des pestiférés, des miséreux et de ceux dont les tombes ont été vidées.

En 1872, le chanoine Gaetano Barbati entreprend de remettre de l’ordre dans cet immense dépôt funéraire. Avec l’aide de femmes du quartier, il fait trier les ossements et les disposer dans trois grandes nefs : celle des prêtres, celle des pestiférés et celle des pauvres. Les crânes sont alignés par centaines, tandis que les tibias et les fémurs forment de véritables murailles d’ossements. La disposition rappelle parfois l’intérieur d’une basilique dont les éléments architecturaux auraient été remplacés par des restes humains.

L’endroit possède quelques curiosités particulièrement morbides. Deux squelettes identifiés, ceux de Filippo Carafa, comte de Cerreto, et de Donna Margherita Petrucci, reposent dans des cercueils protégés par des vitres. Le corps de cette dernière, partiellement momifié, présente une bouche grande ouverte. La tradition populaire raconte qu’elle serait morte étouffée par un gnocchi. Ailleurs se trouve le Monacone, une statue religieuse décapitée sur laquelle a été placé un véritable crâne humain. Le Tribunale, autre curiosité de l’ossuaire, réunit trois croix dressées au-dessus d’ossements ; une tradition locale en fait un ancien lieu de réunion de membres de la Camorra.

Mais ce sont surtout les innombrables crânes anonymes qui donnent aux Fontanelle leur caractère troublant. Certains ont conservé leurs dents, d’autres présentent des fractures ou des orbites déformées. La poussière s’est déposée dans leurs cavités, tandis que l’humidité du tuf marque leur surface. Ces milliers de visages disparus semblent encore regarder les visiteurs depuis les murs de la carrière. Parmi eux, des femmes du quartier allaient autrefois choisir celui qui deviendrait leur protecteur.

ᛉ Adopter une tête de mort : un rituel entre dévotion et nécromancie

Aux Fontanelle, adopter un crâne avait ses avantages : inutile de le nourrir ou de lui préparer une chambre. Seul inconvénient : le nouveau membre de la famille pouvait venir vous réclamer des comptes pendant votre sommeil.

À Naples, la dévotion aux âmes du purgatoire remonte au moins au XVIIe siècle. Le culte particulier des crânes anonymes prend une ampleur importante au XIXe siècle et conserve une place dans la vie populaire pendant une grande partie du XXe siècle, notamment durant les périodes de guerre.

Le rituel commençait par le choix d’un crâne, appelé capuzzella en napolitain. Les femmes occupaient une place centrale dans cette pratique. Certaines choisissaient une tête de mort parmi les centaines qui s’offraient à elles, tandis que d’autres affirmaient avoir reçu, pendant leur sommeil, la visite d’une âme leur demandant de prendre soin de ses ossements.

Le fidèle recueillait alors le crâne et le nettoyait soigneusement. Il fallait retirer la poussière accumulée dans les orbites, débarrasser l’os de ses saletés et lui redonner un aspect présentable. La tête était ensuite déposée sur un mouchoir brodé, entourée de fleurs, de chapelets, de petites images religieuses et de bougies. Les plus dévoués confectionnaient de véritables petits autels autour des restes humains. Les plus fortunés pouvaient faire réaliser des niches en marbre, transformant ainsi une tête de mort anonyme en objet de dévotion particulier.

Cette manipulation directe des ossements donne au culte une dimension singulièrement morbide. Le fidèle ne s’agenouillait pas devant une représentation du défunt ou une statue de saint. Il priait devant une véritable tête humaine, autrefois habitée par un individu dont le nom, le visage et l’histoire avaient disparu. Dans l’esprit des croyants, la matière osseuse conservait un lien privilégié avec l’âme. En prenant soin du crâne, on prenait soin du mort lui-même.

La prière devait offrir au défunt le refrisco, une forme de rafraîchissement spirituel destiné à apaiser les souffrances du purgatoire. L’image est intéressante : les morts sont supposés endurer les tourments du feu, et les vivants peuvent les soulager par leurs prières. En retour, les âmes reconnaissantes sont invitées à intervenir dans le monde terrestre. On leur demande de guérir un malade, de protéger une naissance, de favoriser un mariage ou d’apporter une amélioration financière.

Cette relation possède une dimension presque contractuelle. Le vivant prend soin des os du défunt, nourrit symboliquement son souvenir et entretient sa présence dans le monde matériel. Le mort, de son côté, doit manifester sa gratitude. La religion devient alors un échange de services entre deux mondes qui, normalement, ne devraient plus communiquer.

ᛉ Quand les morts parlent aux vivants…

Les rêves occupaient une place fondamentale dans ce culte. Selon les croyances napolitaines, une âme abandonnée pouvait apparaître à celui qui avait adopté son crâne. Le défunt pouvait révéler son identité, raconter son histoire, réclamer davantage de prières ou promettre une récompense. Certaines apparitions nocturnes étaient interprétées comme des avertissements ou des demandes insistantes. Le sommeil devenait ainsi le moment privilégié où les morts pouvaient quitter symboliquement leur demeure souterraine pour rejoindre les vivants.

Les révélations attendues n’étaient pas toujours spirituelles. Beaucoup espéraient obtenir les numéros gagnants du loto. Naples possède une tradition ancienne d’interprétation des rêves, notamment à travers la Smorfia, qui associe des images et des événements à des nombres. La rencontre nocturne avec une âme pouvait donc devenir une source d’enrichissement. La mort elle-même était sollicitée pour changer la destinée des vivants.

Mais que se passait-il lorsqu’un crâne restait silencieux ? Lorsqu’aucune apparition ne venait troubler les nuits du fidèle et que les faveurs demandées n’étaient jamais accordées ? Les traditions rapportent une réponse assez inquiétante : l’âme pouvait être abandonnée une seconde fois. Le crâne était retourné contre le mur, privé de l’attention dont il avait bénéficié, et le fidèle partait en choisir un autre.

À l’inverse, une âme considérée comme généreuse recevait de nouveaux honneurs. Son simple mouchoir pouvait être remplacé par un coussin de dentelle, puis par un petit monument funéraire. Des inscriptions rappelaient les faveurs obtenues. Le mort devenait parfois un membre symbolique de la famille, consulté et entretenu pendant des années.

L’aspect le plus troublant réside dans cette familiarité entretenue avec les défunts. Le crâne n’était plus un simple objet de mémoire, mais un interlocuteur auquel on pouvait adresser des demandes, des remerciements et parfois des reproches. Dans cette conception populaire, la mort ne supprimait pas les obligations personnelles. Elle permettait simplement de les poursuivre sous une autre forme.

ᛉ Concetta : le crâne qui transpire

« Il est facile de descendre aux Enfers ; nuit et jour, la porte du sombre royaume de Dis demeure ouverte. »
Virgile – Énéide, VI, 126-127

Parmi les milliers de têtes conservées aux Fontanelle, certaines ont acquis une véritable réputation surnaturelle. La plus célèbre est probablement celle de Concetta, surnommée ‘a capa che suda, « la tête qui transpire ».

Son crâne présente un aspect luisant, comme si sa surface demeurait humide alors que d’autres ossements sont recouverts de poussière. Cette particularité, pouvant s’expliquer par les conditions d’humidité du lieu, a donné naissance à une croyance populaire. Selon celle-ci, Concetta serait capable de manifester son pouvoir à travers l’humidité de ses os.

Les femmes qui souhaitaient avoir un enfant venaient solliciter cette étrange protectrice de la fertilité. D’après la tradition, il fallait toucher ou frotter son crâne après lui avoir adressé une demande. Si la main ressortait humide, l’âme était réputée avoir accepté la prière. Dans le cas contraire, la faveur ne serait pas accordée.

La scène possède quelque chose de particulièrement dérangeant : une femme désireuse de donner la vie caressant la tête décharnée d’une morte inconnue, dans une galerie remplie d’ossements. Vie et mort se rencontrent dans un même geste. Le crâne, symbole universel de la disparition du corps, devient ici un objet associé à la fécondité.

ᛉ Le Capitaine : un mort qui revient punir les vivants

Un autre crâne célèbre porte le nom de Capitaine. Il se distingue notamment par l’aspect sombre de l’une de ses orbites. Plusieurs récits populaires lui attribuent un caractère autoritaire et un pouvoir de vengeance.

L’une des légendes les plus sinistres, rapportée notamment par le metteur en scène et spécialiste des traditions napolitaines Roberto De Simone, raconte l’histoire d’un jeune camorriste qui aurait entretenu une relation sexuelle avec une femme dans le cimetière. Au milieu des ossements, une voix se serait soudain élevée pour reprocher au couple son comportement sacrilège. Le jeune homme aurait alors défié le mort, allant jusqu’à l’inviter à son futur mariage pour tourner en ridicule cette prétendue manifestation surnaturelle.

Quelques mois plus tard, le mariage aurait effectivement eu lieu. Parmi les invités serait apparu un mystérieux personnage entièrement vêtu de noir. Personne ne le connaissait. Interrogé sur son identité, l’homme aurait expliqué qu’il apportait un cadeau aux nouveaux époux. Conduit auprès du couple, il aurait révélé être le Capitaine et, selon le récit, les deux mariés auraient été réduits en cendres par son contact.

Cette histoire appartient évidemment au folklore, mais sa violence révèle une facette particulière des croyances entourant les Fontanelle. Les morts ne sont pas nécessairement bienveillants. Ils peuvent se montrer susceptibles, vindicatifs et capables de punir ceux qui troublent leur repos. Le crâne n’est alors plus seulement un protecteur : il devient le support d’une puissance qu’il vaut mieux ne pas provoquer.

ᛉ Lucia : la fiancée qui ne quittera jamais son tombeau

Le culte des crânes dépassait largement les galeries des Fontanelle. Dans l’hypogée de l’église Santa Maria delle Anime del Purgatorio ad Arco, au cœur de Naples, se trouve un autre objet de dévotion particulièrement macabre : le crâne de Lucia.

Installée dans une niche, cette tête humaine est ornée d’un voile de mariée et d’une couronne. De petites offrandes, des cierges et des ex-voto l’entourent. La tradition présente Lucia comme une jeune femme morte peu après ses noces, parfois décrite comme une princesse. Plusieurs versions de son histoire existent et son identité véritable demeure inconnue.

La dévotion populaire a fait de cette morte une protectrice des jeunes épouses et des femmes espérant se marier. L’image est saisissante. Privée de chair depuis des générations, Lucia continue symboliquement de porter les ornements d’un mariage auquel la mort aurait mis fin. Son voile recouvre désormais une tête osseuse aux orbites vides. Pourtant, les vivants viennent lui confier leurs désirs amoureux, leurs inquiétudes et leurs espoirs.

On retrouve ici cette étrange inversion des valeurs : une morte devient la gardienne des unions futures, tandis qu’un crâne nuptial conserve le souvenir d’une existence interrompue. Le personnage paraît presque sorti d’un vieux conte funéraire européen, dans lequel les épouses disparues reviennent réclamer une place parmi les vivants.

ᛉ Derrière les priéres catholiques, l’ombre des anciens cultes païens

Les Âmes sur les rives de l’Achéron (1898), d’Adolf Hirémy-Hirschl. Une multitude d’âmes tourmentées attend sur les rives du fleuve infernal, condamnées à errer aux frontières du royaume des morts, sous le regard implacable de Charon, le passeur des Enfers.

La dimension religieuse du culte des anime pezzentelle mérite une attention particulière. Officiellement, ces pratiques s’inscrivent dans la dévotion catholique aux âmes du purgatoire. Les fidèles prient pour les morts afin de favoriser leur salut et espèrent obtenir leur intercession. Mais certains aspects du rituel rappellent une conception beaucoup plus ancienne des rapports entre les vivants et les défunts.

Naples, fondée par les Grecs puis intégrée au monde romain, possède un passé funéraire considérable. Le quartier de la Sanità conserve lui-même les traces d’anciennes nécropoles grecques et de sépultures romaines. Durant l’Antiquité, les morts ne disparaissaient pas nécessairement de l’univers religieux après leur enterrement. Leur mémoire devait être entretenue, leurs sépultures respectées et certaines cérémonies permettaient de maintenir un rapport avec eux.

Dans la religion romaine, les Manes désignaient les puissances divinisées associées aux défunts. Les fêtes des Parentalia étaient consacrées à la mémoire des morts familiaux, auxquels on pouvait apporter des offrandes sur les tombes. D’autres traditions évoquaient les Lemures, esprits inquiétants associés aux morts susceptibles de troubler les vivants. Pendant les Lemuria, des rites domestiques visaient à éloigner ces présences indésirables.

Les ressemblances avec le culte napolitain sont frappantes. D’un côté, des morts auxquels les vivants adressent des attentions pour conserver leur bienveillance. De l’autre, des esprits qu’il faut apaiser afin d’éviter leur colère ou leur intervention malveillante. La logique du don, de l’offrande et de la réciprocité traverse ces différentes croyances. Elle donne l’impression que le christianisme populaire a parfois conservé des manières de penser la mort qui rappellent celles de l’Antiquité.

Il ne serait pas sérieux d’affirmer que les femmes des Fontanelle pratiquaient secrètement une religion païenne transmise sans interruption depuis la Naples gréco-romaine. Rien ne permet de démontrer une telle filiation. Mais il serait tout aussi réducteur d’ignorer la proximité symbolique de ces pratiques. Sous les chapelets, les crucifix et les invocations chrétiennes, la relation matérielle entretenue avec les restes humains évoque un univers religieux dans lequel les morts demeurent présents, possèdent une volonté et peuvent influencer la destinée des hommes.

Les rites des Fontanelle peuvent même être rapprochés, sur le plan symbolique, de certaines formes de nécromancie. Cette dernière consiste traditionnellement à chercher une communication avec les morts afin d’obtenir des révélations ou des connaissances interdites aux vivants. Les fidèles napolitains ne pratiquaient pas nécessairement la magie au sens cérémoniel du terme. Pourtant, lorsqu’une femme attendait qu’un crâne lui parle en rêve, révèle son identité ou lui transmette les numéros d’une loterie, la frontière entre dévotion chrétienne et consultation des morts devenait singulièrement étroite.

La présence des ossements joue ici un rôle fondamental. Dans bien des traditions occultes et funéraires, les restes du défunt constituent un lien matériel avec le monde invisible. Aux Fontanelle, le crâne remplit précisément cette fonction dans l’imaginaire des fidèles. Il conserve la forme de la tête humaine, cette partie du corps qui abritait autrefois la parole, les pensées et le regard. Privé de toute identité, il devient paradoxalement le lieu où l’on espère retrouver la personnalité du mort.

Le choix du lundi, jour historiquement consacré à certaines dévotions de l’ossuaire et traditionnellement associé à la Lune, ajoute une résonance symbolique à cet ensemble. Les correspondances entre monde lunaire, cycles de disparition et puissances funéraires appartiennent à de nombreuses traditions anciennes. Elles ne prouvent aucune origine païenne directe du culte, mais elles permettent de comprendre pourquoi les Fontanelle se prêtent si facilement à une lecture occulte.

ᛉ Une dévotion condamnée par l’Église

Cette familiarité avec les restes humains finit par inquiéter les autorités ecclésiastiques. Les pratiques populaires s’étaient progressivement éloignées de la simple prière pour les âmes du purgatoire. Certains crânes bénéficiaient d’une vénération personnelle comparable à celle accordée aux saints, tandis que les rêves, les faveurs matérielles et les manifestations supposées des morts occupaient une place toujours plus importante.

En 1969, sous l’autorité du cardinal Corrado Ursi, un décret ecclésiastique condamne ces pratiques jugées superstitieuses et marquées par des formes de fétichisme. L’ossuaire est fermé au public et le culte individuel des crânes est officiellement réprouvé.

Cette condamnation illustre les tensions entre la doctrine de l’Église et les croyances populaires. Le catholicisme reconnaît la prière pour les morts et l’existence du purgatoire, mais il ne saurait encourager une relation avec les ossements fondée sur des échanges de faveurs, des présages et des apparitions nocturnes. Les crânes des Fontanelle avaient fini par acquérir, aux yeux de certains fidèles, une autonomie spirituelle difficilement compatible avec l’enseignement religieux officiel.

L’interdiction ne fit pourtant pas disparaître immédiatement les croyances. Le culte conserva une place dans les souvenirs des familles, les récits populaires et les traditions religieuses napolitaines. Dans certains lieux, la dévotion aux âmes abandonnées continua de se manifester par des prières, des fleurs et de petites offrandes.

ᛉ Les morts abandonnés n’ont jamais totalement disparu

Qui n’a pas sa petite boîte à crânes chez soi a raté sa vie.

Après différentes périodes de fermeture, le cimetière des Fontanelle a rouvert au public le 18 avril 2026, à la suite d’importants travaux de restauration et de valorisation. Les galeries demeurent aujourd’hui un témoignage exceptionnel des pratiques funéraires et des croyances populaires napolitaines.

Au milieu de ces amas d’ossements, on distingue encore les crânes qui furent autrefois adoptés et les petites niches construites pour les accueillir. Des inscriptions de remerciement rappellent les faveurs que les fidèles pensaient avoir obtenues. Ces vestiges témoignent d’un rapport à la mort devenu rare dans les sociétés occidentales contemporaines, où les cadavres sont généralement dissimulés aux regards et confiés à des institutions funéraires.

Aux Fontanelle, les morts étaient au contraire exposés, touchés, nettoyés et parfois intégrés à la vie quotidienne des familles. Une tête humaine pouvait recevoir un nom, devenir une confidente, inspirer des rêves ou susciter la crainte. Les habitants avaient transformé un immense dépôt de restes anonymes en une communauté de défunts auxquels ils reconnaissaient encore une forme d’existence.

Le plus dérangeant est peut-être cette possibilité offerte aux morts de sortir symboliquement de leur anonymat. Un individu oublié depuis plusieurs siècles, dont le corps avait été réduit à quelques ossements parmi des milliers d’autres, pouvait soudain retrouver une identité dans l’imagination d’une femme venue chercher une faveur. Son crâne recevait une place particulière, son âme un nom, et son souvenir pouvait être transmis à une nouvelle génération.

Cette relation avec les défunts mêlait affection, crainte, marchandage et superstition. Derrière les prières catholiques affleurait une conception beaucoup plus archaïque de la mort, peuplée d’âmes errantes, de protecteurs invisibles et d’esprits qu’il convenait d’apaiser.

Aux Fontanelle, les vivants ne se contentaient pas de redouter le retour des morts. Ils les appelaient, leur confiaient leurs secrets et attendaient parfois leur visite pendant la nuit.

ᛉ Le culte des morts dans le Black Metal italien

Cette fascination pour les ossements humains, les âmes errantes et la possibilité d’établir un contact avec les défunts trouve un écho particulier dans le Black Metal italien. Depuis les années 1980, plusieurs formations ont développé un univers musical et spirituel profondément marqué par l’occultisme, les cérémonies funéraires, les anciens cultes et la magie noire. Certaines ont même placé la nécromancie au centre de leur démarche, considérant la mort non comme une disparition définitive, mais comme le passage vers un monde invisible susceptible d’être exploré par des pratiques interdites.

Parmi les nombreuses formations italiennes ayant abordé ces thèmes, quatre méritent une attention particulière. Leurs approches diffèrent, allant de la consultation des morts aux invocations occultes, en passant par les légendes de villages disparus et la mémoire des ancêtres.

Une des pochettes les plus macabres du Black Metal italien. Une dépouille en décomposition, des cierges, des chandeliers et une atmosphère de rituel funéraire. Avec ce premier album, Mortuary Drape imposait une esthétique profondément morbide et occulte, loin des représentations fantastiques habituelles. Une photographie particulièrement dérangeante, devenue emblématique de l’underground des années 1990.

Mortuary Drape : la nécromancie comme doctrine occulte

Fondé en 1986 à Alexandrie, dans le Piémont, Mortuary Drape fait partie des premières formations de Black Metal italiennes à avoir développé une thématique entièrement consacré aux pratiques occultes. Wildness Perversion, fondateur et principal artisan du groupe, revendique dès les débuts une fascination pour la nécromancie, le spiritisme et les différentes formes de communication avec les défunts. Le groupe désigne lui-même sa musique sous le terme de Black Occult Metal, une appellation qui dépasse la simple utilisation de symboles sataniques.

La première démo, Necromancy, paraît en autoproduction en 1987. Elle contient notamment les titres Into the Catacomba, Presences et Obsessed by Necromancy, qui témoignent déjà de cette obsession pour le monde des morts. Après une seconde démo, Doom Return (1989), également autoproduite, Mortuary Drape publie le mini-album Into the Drape en 1992 chez le label grec Decapitated Records, avant de sortir son premier véritable album, All the Witches Dance, en 1994 chez Unisound Records. Ce dernier demeure l’une des œuvres les plus caractéristiques du groupe, avec son Black Metal primitif, ses passages cérémoniels et son atmosphère de messe noire. Secret Sudaria (1997), publié chez Nazgul’s Eyrie Productions, puis Tolling 13 Knell (2000) et Buried in Time (2004), tous deux sortis chez Avantgarde Music, prolongeront cet univers, jusqu’aux réalisations plus récentes comme Black Mirror (2023), paru chez Peaceville Records.

Pour ceux qui ne connaissent pas encore Mortuary Drape, les Italiens pratiquent un Black Metal profondément enraciné dans l’esprit de la première vague, puisant leurs influences dans les premiers albums de Celtic Frost et Bathory, mais également chez les Tchèques de Root. On retrouve certaines similitudes avec Mystifier, les débuts de Rotting Christ, Barathrum ou encore le Samael des premières années. Leur musique repose sur un Black Metal primitif et particulièrement sombre, traversé d’influences Thrash Metal sur les premiers enregistrements, tandis que les réalisations plus récentes laissent davantage de place à des sonorités Doom et Death Metal. Le tout baigne dans une atmosphère occulte et cérémonielle, véritable marque de fabrique du groupe depuis ses débuts.

Personnellement, ce n’est pas vraiment le style de Black Metal qui me passionne, donc je ne vais pas non plus m’extasier sur leur discographie. Mais force est de reconnaître que Mortuary Drape fait partie des pionniers du Black Metal italien. Le groupe a largement contribué à poser les premières pierres du mouvement dans le pays et a su, au fil des décennies, se forger un véritable statut de groupe culte au sein de l’underground international. Un mérite qu’on ne peut certainement pas leur retirer, que l’on apprécie ou non leur musique.

Mais ce sont surtout les conceptions occultes développées dans les textes qui nous intéressent ici. Dans Obsessed by Necromancy, la nécromancie est présentée comme un moyen d’accéder à des connaissances dissimulées, à travers les contacts médiumniques, la divination et les manifestations spectrales. Le texte évoque également le monde de Yetzirah, emprunté à la mystique kabbalistique, montrant comment Mortuary Drape mêle différentes traditions ésotériques à sa propre conception de la magie noire.

Le rapprochement avec les Fontanelle prend alors tout son sens. Dans les deux cas, les morts sont perçus comme des intermédiaires possibles avec l’invisible. Les Napolitains attendaient des révélations pendant leurs rêves, tandis que Mortuary Drape explore cette même volonté de communication à travers un imaginaire beaucoup plus explicitement nécromantique. Les crânes, les tombeaux et les cérémonies mortuaires deviennent les éléments d’un univers où les défunts semblent toujours présents, et où le silence des sépultures n’est jamais totalement rassurant.

Une des pochettes les plus mystérieuses du Black Metal italien des années 1990. L’illustration représente le Diable, quinzième arcane du tarot de Thoth d’Aleister Crowley, peint par l’artiste Lady Frieda Harris. Une œuvre chargée de symboles ésotériques et sexuels, où les formes animales et les références à la magie cérémonielle se mêlent dans une composition inquiétante. Détail intéressant : cette pochette n’avait pas été choisie par Necromass, mais par leur label Unisound, sans consultation préalable du groupe. Elle est pourtant devenue indissociable de ce premier album des Florentins, sorti en 1994. Une véritable curiosité de l’imagerie occulte du Black Metal.

Necromass : messes noires et cérémonies interdites

C’est à Florence, en Toscane, que Necromass voit le jour en 1992. Le groupe appartient à cette première génération de formations italiennes qui ont développé leur propre interprétation du Black Metal, avec une place importante accordée à l’occultisme, au satanisme et aux différentes traditions ésotériques. Dès sa première démo, Connected Body Pentagram (1992), Necromass affirme une identité marquée par la violence musicale et les références aux arts noirs.

Après les EP His Eyes (1993), publié chez Carnefician Productions, et Bhoma (1994), sorti chez Miscarriage Records, le groupe publie son premier album, Mysteria Mystica Zothyriana, en novembre 1994 chez Unisound Records, le même label qui édite cette année-là All the Witches Dance de Mortuary Drape. Des compositions comme Necrobaratrum, Mysteria Mystica Zothyriana 666 ou Black Mass Intuition plongent dans un univers de cérémonies occultes et d’invocations démoniaques. Musicalement, l’album se distingue par un Black Metal agressif, aux compositions parfois complexes et aux atmosphères particulièrement sinistres. Deux ans plus tard, Abyss Calls Life (1996), publié chez Dracma Records, développe une approche plus mélodique et élaborée, sans abandonner les préoccupations ésotériques du groupe.

Après une longue interruption discographique, Necromass revient avec Calix. Utero. Babalon. en 2013 chez Funeral Industries, un album dont le titre fait notamment référence à Babalon, figure importante de l’occultisme thélemite (Culte fondée par Aleister Crowley). En 2015, les Florentins partagent un split avec Mortuary Drape, intitulé Dance of Spirits / Ordo. Equilibrium. Nox., également publié par Funeral Industries, réunissant ainsi deux formations historiques du Black Metal italien attachées à un univers religieux et occulte particulièrement sombre.

Musicalement, Necromass évolue dans un Black Metal typiquement méditerranéen, très fortement influencé par la première vague du Black Metal hellénique, notamment Necromantia, Varathron, les premiers Rotting Christ ou encore Thou Art Lord. À l’image de l’Empire romain qui s’est largement imprégné de la culture grecque, Necromass s’est nourri de cet héritage musical tout en parvenant à développer sa propre identité. On retrouve cette préférence pour les mid-tempos, les mélodies sombres, les claviers funèbres et les atmosphères occultes si caractéristiques de la scène grecque des années 1990. Le groupe possède néanmoins une aura bien à lui, avec des compositions particulièrement soignées et une ambiance mystique qui fonctionne à merveille. Ayant énormément écouté de Black Metal hellénique et étant particulièrement attaché à ce style, c’est forcément le genre de formation qui me parle davantage que Mortuary Drape. Leur premier album, Mysteria Mystica Zothyriana, sorti en 1994 chez le label grec Unisound Records, est d’ailleurs à mes yeux un véritable classique du Black Metal italien, qui n’a pas grand-chose à envier aux meilleures réalisations de ses homologues grecs. Plus que recommandé !

Necromass ne développe pas exactement la même conception de la mort que Mortuary Drape. Son univers s’intéresse davantage aux messes noires, aux cérémonies magiques et aux puissances invoquées par les occultistes. Le rapprochement avec les Fontanelle se situe donc moins dans la consultation directe des défunts que dans le caractère rituel des pratiques. Là où les fidèles napolitains déposaient leurs offrandes devant les crânes dans l’espoir d’obtenir une faveur, Necromass transpose l’idée de cérémonie et d’invocation dans un cadre ouvertement satanique. Les deux démarches sont religieusement très différentes, mais elles accordent toutes deux une place centrale au rituel comme moyen d’entrer en relation avec des puissances invisibles.

Une pochette particulièrement évocatrice pour le premier album des Italiens de Tenebrae in Perpetuum. Cette étrange image en noir et blanc me fait penser à une procession d’âmes damnées, avançant lentement vers les abîmes. Des silhouettes perdues dans l’obscurité semblent cheminer vers un gouffre sans fond, comme si elles rejoignaient les profondeurs du royaume des morts. La lumière blafarde qui domine la scène donne à cette vision une dimension presque mythologique, rappelant les anciennes représentations des Enfers et le voyage des âmes vers leur ultime destination. Une illustration simple, mais fascinante, qui accompagne parfaitement l’atmosphère funèbre et oppressante du Black Metal italien.

Tenebrae in Perpetuum : les morts oubliés des Dolomites

Fondé en 2001 dans le Trentin par Atratus, également connu pour son activité au sein de Beatrìk, Tenebrae in Perpetuum développe un Black Metal froid, violent et profondément marqué par les paysages montagneux de l’Italie septentrionale. L’univers du groupe repose sur la mort, le mysticisme, la désolation et les forces obscures que l’imagination populaire associe parfois aux lieux isolés.

Après la démo autoproduite The Black Flame’s Age (2001), Tenebrae in Perpetuum publie en 2002 un EP éponyme au format 7 pouces chez Serpens Caput Productions, limité à 500 exemplaires. Parmi ses quatre compositions figure La morte ha trionfato su Piubago, « La mort a triomphé de Piubago », un morceau particulièrement intéressant pour notre sujet. Le groupe poursuit ensuite son activité avec Onori Funebri Rituali (2003), également sorti chez Serpens Caput Productions, puis Antico Misticismo (2006) et L’Eterno Maligno Silenzio (2009), tous deux publiés par le label français Debemur Morti Productions. Après une période d’interruption, Atratus reprend le projet avec Anorexia Obscura (2019), toujours chez Debemur Morti Productions, avant de publier Vacuum Coeli en juin 2025 chez Avantgarde Music.

La morte ha trionfato su Piubago évoque une ancienne légende du Trentin. Selon la tradition locale, Piubago aurait été un village médiéval englouti lors d’une catastrophe naturelle, emportant ses habitants dans la mort. Les récits populaires racontent que les âmes des victimes n’auraient jamais trouvé le repos et que d’étranges lumières continueraient d’apparaître la nuit dans les environs de l’ancien village. Les circonstances historiques de sa disparition demeurent discutées, mais la légende s’est transmise dans le folklore de la région.

Le morceau reprend cet imaginaire de ruines, de sépultures abandonnées et de morts condamnés à hanter les lieux de leur ancienne existence. Atratus a d’ailleurs cité cette composition comme l’une des plus représentatives de Tenebrae in Perpetuum, en raison de sa férocité, de sa désolation et de son mysticisme. Le premier album, Onori Funebri Rituali, prolonge cette fascination avec des titres comme Anime Silenziose (« Âmes silencieuses »), Oscure Presenze (« Présences obscures ») et Delirio nella Cripta (« Délire dans la crypte »). Les croyances liées à Piubago rejoignent, sur un plan symbolique, celles des Fontanelle. Dans les deux traditions, des morts anonymes restent attachés à un lieu précis, et leur disparition physique ne suffit pas à effacer leur présence. Mais là où les Napolitains cherchaient à se rapprocher de ces âmes oubliées pour obtenir leur protection, la légende de Piubago les présente davantage comme des apparitions inquiétantes, condamnées à errer sur les terres qui recouvrent leurs dépouilles.

Musicalement, Tenebrae in Perpetuum, c’est du très lourd ! Les Italiens pratiquent un Black Metal profondément marqué par l’école scandinave, avec des compositions raw, glaciales et ultra-rapides dans la lignée des premiers Darkthrone, Gorgoroth et Mayhem, sans oublier quelques passages plus atmosphériques rappelant Burzum. Le tout est porté par un chant particulièrement strident et haineux, qui accentue encore la violence et le caractère malsain de l’ensemble. Certes, Tenebrae in Perpetuum n’a rien révolutionné et de nombreuses formations pratiquaient déjà ce type de Black Metal à l’époque, mais difficile de leur reprocher quoi que ce soit tant la formule est efficace. Les riffs sont excellents, les ambiances funèbres parfaitement maîtrisées et l’intensité ne faiblit jamais. Pour ma part, je considère leur discographie comme un véritable sans-faute. Après tout, on ne recherche pas forcément l’originalité à tout prix dans le Black Metal. Parfois, quelques riffs glacials, une production crasseuse et une bonne dose de haine suffisent largement à faire la différence.

Une illustration macabre qui puise son inspiration dans les vanités de la peinture baroque. On y retrouve la célèbre allégorie de la Mort représentée par le peintre espagnol Juan de Valdés Leal dans son œuvre In Ictu Oculi, réalisée vers 1672. Un squelette domine les symboles de la puissance terrestre : couronnes, livres, vêtements précieux, armes et globe. Tous ces objets, autrefois signes de richesse, de savoir et de pouvoir, ne sont plus que des accessoires abandonnés devant l’inévitable. La Mort ne distingue ni les rois, ni les guerriers, ni les hommes d’Église. Cette représentation rappelle une vérité particulièrement chère à l’art funéraire européen : la gloire des hommes disparaît, mais la mort triomphe toujours. Une esthétique profondément morbide, parfaitement adaptée à l’univers du Black Metal italien.

Permixtio : le chant des sépulcres et la mémoire des morts

Plus récent, Permixtio apparaît en 2008 à Belluno, en Vénétie. Derrière ce projet se trouve Umbra, musicien qui assure les vocaux, les guitares et la basse, accompagné de différents batteurs de session. Son Black Metal s’inscrit dans une approche particulièrement introspective, avec des textes consacrés au nihilisme, à la solitude, à la transcendance spirituelle et au chaos. Après plusieurs démos enregistrées entre 2008 et 2009, dont Aneliti di Trascendenza, éditée en cassette par Valse Sinistre Productions en décembre 2009 à seulement 100 exemplaires, le projet publie son unique album studio, Il Canto dei Sepolcri, le 30 avril 2010 chez Sun & Moon Records, dans une édition CD limitée à 1 000 exemplaires. Permixtio poursuivra son activité avec plusieurs formats courts et splits, notamment l’EP In Ictu Oculi / Finis Gloriae Mundi, édité en cassette par Hammerbund en juillet 2011 et limité à 200 exemplaires, avant de disparaître en 2012.

L’album, dont le titre signifie « Le Chant des sépulcres », développe une atmosphère de désolation et de méditation sur la mort. Musicalement, Permixtio privilégie un Black Metal tourmenté, traversé de longues séquences mélancoliques et de passages plus violents. Des compositions comme Notturne Rievocazioni, Trascendenza Mistica ou Egoico Delirio Spirituale témoignent de cette recherche spirituelle, loin des représentations habituelles de la sorcellerie et du satanisme.

Le morceau Il Canto dei Sepolcri évoque des instants divins désormais disparus et un narrateur qui se présente comme l’héritier d’une terre appartenant aux générations précédentes. Les sépulcres semblent alors conserver la mémoire de ceux qui les occupent, tandis qu’un chant s’élève symboliquement au-delà du monde terrestre. La mort n’est pas nécessairement présentée comme une puissance qu’il faudrait invoquer, mais comme un mystère dont les traces continuent d’habiter les vivants.

Cette conception se rapproche de l’un des aspects les plus singuliers du culte des anime pezzentelle. Aux Fontanelle, l’adoption d’un crâne permettait de restituer une forme d’identité à un individu disparu depuis parfois plusieurs siècles. Chez Permixtio, les tombeaux semblent également conserver quelque chose des êtres qui les ont habités. Il ne s’agit pas ici de nécromancie au sens strict, mais d’une vision presque mystique du souvenir des morts, où les sépultures deviennent les derniers témoins d’une existence ensevelie.

Musicalement, Permixtio évolue dans un Black Metal lent, mélancolique et profondément tourmenté, où chaque composition semble imprégnée de souffrance et de désespoir. Le chant, déchirant et chargé de douleur, renforce cette atmosphère glaciale, presque mortuaire. À l’écoute de ces mélodies lancinantes et hypnotiques, on a véritablement l’impression de dériver sur les eaux sombres de l’Achéron, parmi les âmes errantes attendant leur passage vers le royaume des morts. On pense notamment au premier album d’I Shalt Become, aux débuts de Shining, mais également à Bethlehem ou aux compositions les plus atmosphériques de Burzum. Rien de particulièrement novateur dans la formule, mais l’ensemble est redoutablement bien maîtrisé. Les riffs répétitifs installent progressivement une ambiance étouffante, tandis que les passages les plus mélancoliques donnent à l’album une dimension presque funéraire. Personnellement, je trouve dommage que Permixtio n’ait laissé qu’un seul véritable album, tant Il Canto dei Sepolcri possède une identité forte et une atmosphère fascinante. Une œuvre que je recommande vivement aux amateurs de Black Metal dépressif, froid et hypnotique.

À travers ces quatre formations, le Black Metal italien entretient une fascination persistante pour les tombeaux, les esprits et les mystères de l’au-delà. Mortuary Drape recherche dans la nécromancie une connaissance dissimulée aux vivants. Necromass explore les cérémonies occultes et les puissances invoquées par la magie noire. Tenebrae in Perpetuum fait revivre les âmes tourmentées d’un village disparu, tandis que Permixtio interroge la mémoire des morts et ce qui pourrait subsister de leur existence.

Dans les profondeurs de Naples, les fidèles nettoyaient les crânes, déposaient leurs offrandes et attendaient que les morts viennent troubler leur sommeil. Le Black Metal italien a fait de ces mêmes obsessions la matière de ses cérémonies sonores, peuplées de sépulcres, d’apparitions et d’invocations. Derrière les symboles occultes subsiste cette vieille idée selon laquelle les ossements conserveraient quelque chose de ceux qui les ont habités. Les chairs peuvent pourrir, les corps se décomposer et les noms disparaître dans l’oubli ; il reste toujours un crâne à déterrer et une âme à déranger.

Dans un prochain article, nous reviendrons sur le cas d’un certain Davide Zanotti, amateur de Black Metal qui avait défrayé la chronique dans la presse italienne au milieu des années 1990. Au programme : profanations de cimetières particulièrement abjectes, vols de crânes et d’ossements humains, autel macabre et liens présumés avec plusieurs groupes satanistes. Une affaire sordide dans laquelle la fascination pour l’occultisme et l’imagerie du Black Metal semble avoir dépassé le simple cadre musical pour prendre une tournure autrement plus sinistre…

Petite liste d’écoute pour accompagner ce voyage entre les morts, à retrouver sur le canal Telegram de Lumière Mourante : https://t.me/LumiereMourante

🇮🇹 Mortuary Drape — « Obsessed by Necromancy »
Titre issu de la démo Necromancy — 1987.
Réédition sur Necromantic Doom Returns — 2018.
Label : Iron Tyrant.

🇮🇹 Necromass — « Black Mass Intuition »
Titre extrait de l’album Mysteria Mystica Zofiriana — 1994.
Label : Unisound Records.

🇮🇹 Tenebrae in Perpetuum — « La Morte Ha Trionfato Su Piubago »
Titre extrait de l’EP Tenebrae in Perpetuum — 2002.
Label : Serpens Caput Productions.

🇮🇹 Permixtio — « Il Canto dei Sepolcri »
Titre extrait de l’album Il Canto dei Sepolcri — 2010.
Label : Sun & Moon Records.

🇵🇪 Evil Spectrum — « Circle of Necromancy »
Titre extrait de l’EP Evocations upon Ascending Flames — 2014 (édition numérique en 2015).
Label : Destruktor Records.

🇬🇷 Necromancy — « Forbidden Rites »
Titre issu de la démo Visions of Lunacy — 1989.
Repris sur la compilation Nekromanteion – A Collection of Arcane Hexes — 2014.
Label : Soulseller Records.

🇸🇪 Bathory — « Necromansy »
Titre extrait de l’album Bathory — 1984.
Label : Tyfon Grammofon / Black Mark.

🇩🇪 Darkened Nocturn Slaughtercult — « …to Necromancy »
Titre extrait de l’album Hora Nocturna — 2006.
Production indépendante.

🇨🇦 Empyrean Gaunt — « Necromancy of Imbued Remains »
Titre extrait de l’album Black Befallen Odium — 2025.
Labels : Altare Productions / Poisonous Sorcery.

🇺🇸 Xasthur — « Legion of Sin and Necromancy »
Titre extrait de l’album Nocturnal Poisoning — 2002.
Label : Blood Fire Death.

🇦🇺 Drowning the Light — « Crypt of Necromancy (The Key Still Not Found Part II) »
Titre extrait de l’EP Lost Kingdoms of a Dark Age — 2013.
Label : Obscure Abhorrence Productions.

🇳🇴 Beastcraft — « Deathcraft & Necromancy »
Titre extrait du split avec Black Altar, Winds ov Decay / Occult Ceremonial Rites — 2017.
Label : Odium Records.

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