Black Raptus / Cold Cases CD 2021 – Vacula Productions
Paru en mars 2021 sur leur bandcamp, puis réédité en format CD par Vacula Productions en août 2021, Cold Cases constitue le premier album de Black Raptus, formation italienne originaire de Voghera active depuis 2018.
Dès ses premières notes, l’œuvre impose une identité esthétique tranchée : un black metal viscéral centré sur le crime, la mort violente et une noirceur documentaire, assumée sans concession dans la présentation du groupe (Satan, Death, Crime).
Le style musical puise largement dans la scène scandinave, en particulier la veine finlandaise brute et minimaliste incarnée par Clandestine Blaze, avec ses riffs glacials et son approche anti-moderne. On y retrouve également l’héritage de Darkthrone à l’époque de Panzerfaust — ce son cru, raw par choix, qui privilégie l’impact viscéral à la sophistication technique. Par moments, une tension anxieuse plus prononcée évoque les territoires du depressive suicidal black metal (DSBM), sans pour autant verser dans le pathos larmoyant : l’atmosphère reste froide, clinique, presque médico-légale.
L’album alterne des riffs gelés et tranchants, portés par des tempos variables. Les accélérations fulgurantes confèrent une puissance brute au chant hurlé de Draugr, dont la ligne vocale, à la fois rageuse et hypnotique, épouse idéalement les mélodies sous-jacentes. Les passages mid-tempo ou lents, en revanche, instillent une lourdeur dépressive, évoquant la sensation d’un corps qui s’enfonce lentement dans la terre gelée ou dans l’asphalte d’une route déserte.
Quelques titres retiennent mon attention :
Highway of Tears s’inspire directement du corridor routier tristement célèbre de la Colombie-Britannique au Canada, où des dizaines de femmes, souvent issues de milieux vulnérables, ont disparu ou été assassinées sans que justice soit pleinement rendue. Le morceau dégage une étrange nostalgie crépusculaire : une bande-son idéale pour une conduite nocturne sur une autoroute vide, phares trouant l’obscurité, tandis que les ombres des pins et des souvenirs non résolus glissent le long du bitume. Il capture cette mélancolie morbide propre aux lieux hantés par l’absence et l’impunité.
La “Highway of Tears” désigne un corridor de la Highway 16, en Colombie-Britannique, entre Prince George et Prince Rupert (environ 724 km). Au fil des années, cette route est devenue le théâtre d’un nombre inquiétant de disparitions et de meurtres visant des femmes et des jeunes filles, parmi lesquelles de nombreuses victimes autochtones. Malgré les enquêtes, une large part de ces affaires demeure dans l’ombre. Le décompte officiel fait état de 18 cas (13 homicides, 5 disparitions), mais plusieurs observateurs, familles et militants considèrent que le bilan réel pourrait être nettement supérieur, certains évoquant jusqu’à 40 victimes, voire plus.
Death Penalty adopte le point de vue intérieur d’un tueur en série condamné pour 26 meurtres de prostituées, narrant le jour de son exécution avec un détachement glaçant. Le parallèle avec Gary Ridgway, le « Green River Killer », est évident : cet homme qui étrangla des dizaines de femmes — souvent des travailleuses du sexe marginalisées — avant d’échapper à la peine capitale grâce à un plaidoyer de culpabilité. Le titre, en mid-tempo avec des accélérations sporadiques, maintient une tension oppressante, comme si le condamné revivait ses crimes dans les derniers instants, sans remords ni rédemption, seulement la satisfaction froide d’une domination absolue sur des vies jugées jetables.
Silent Enemy, enfin, se présente comme une chronique pandémique noire et impitoyable. Le virus y devient un ennemi invisible, un retour brutal du réel, un châtiment infligé à une humanité arrogante qui se croyait invincible face à la nature et à la mort. La structure répétitive, presque monomaniaque — commune à la plupart des titres de l’album —, renforce cet effet hypnotique. Ce black metal minimaliste, dépouillé à l’extrême, propage une ambiance singulière : une hébétude glaciale face à l’inéluctable, où la répétition des riffs évoque le battement mécanique d’un cœur qui refuse de s’arrêter, ou le cycle infini de la contagion et de la décomposition.
Black Raptus excelle dans cet art du black metal documentaire et impitoyable, qui refuse toute embellie romantique ou toute complaisance émotionnelle. L’album s’inscrit dans une lignée philosophique sombre : celle qui voit dans le crime, la maladie et la mort non des anomalies, mais les manifestations les plus honnêtes de l’existence humaine — un miroir tendu à une société qui préfère détourner le regard. Loin des postures héroïques ou victimaires du genre, Cold Cases assume une noirceur lucide, presque nietzschéenne dans son refus de toute consolation illusoire.
Il s’agit d’une réussite incontestable, qui se distingue nettement dans le paysage contemporain du black metal. Cet album mérite amplement d’être découvert par ceux qui recherchent une musique aussi froide et impitoyable que les faits qu’elle relate.

Rating: 4 out of 5.

https://blackraptus.bandcamp.com

https://vaculaproductions.bandcamp.com

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