Sorti trois ans après Cold Cases (2021), le second album de Black Raptus, Like a Sharp Blade (août 2024 — d’abord publié en digital, puis édité en format physique par Wine and Fog Productions), marque une étape nette dans l’évolution du groupe originaire de Voghera. Le line-up a été remanié : arrivée d’un nouveau batteur, et surtout doublement des guitares (désormais deux instrumentistes). Résultat : une musique plus dense, une attaque plus incisive, et une masse sonore plus oppressante, presque suffocante, qui renforce l’identité du projet.
Un élément déterminant réside dans la production. Le mixage a été confié à Nicolò Paracchini, figure respectée de l’underground italien, notamment connu comme guitariste du projet polono-italien Amalekim. Son travail frôle la précision chirurgicale : chaque couche instrumentale comme la voix occupe sa place avec une clarté implacable, sans qu’aucun élément ne domine artificiellement ni ne disparaisse dans le brouillard. Le rendu est équilibré, cru, mais sans approximation : un son tranchant, solide, qui confère à l’ensemble une puissance rare dans le Black Metal contemporain.
La voix de Draugr, déjà marquante sur les enregistrements antérieurs, franchit ici un palier. Elle gagne en férocité, en mordant et en variations : hurlements glacials, cris déchirants, passages murmurés ou râpeux — une palette qui évoque tantôt la rage contenue d’un prédateur (sur « Against »), tantôt le monologue clinique d’un psychopathe relatant ses actes avec un détachement presque philosophique (sur « Sounds of Death »). Ces nuances vocales s’entrelacent à des guitares froides et acérées, densifiant l’atmosphère criminelle et lugubre qui définit la signature du groupe.
Sur Like a Sharp Blade, Black Raptus accentue les tempos rapides, distillant, minute après minute une violence intérieure. Cette mise en avant de la vélocité ravive l’esprit du black metal scandinave des années 2000, sans jamais tomber dans la rétro-nostalgie ni la copie servile. L’originalité réside précisément dans ce mélange : une énergie frontale, mais portée par une atmosphère urbaine, froide, presque “documentaire”, où la violence n’est pas un décor mais une donnée.
La pochette de Like a Sharp Blade condense d’ailleurs, avec une économie de moyens, l’essence de l’esthétique Black Raptus : une noirceur minimaliste, clinique et oppressante. Au centre domine une silhouette encapuchonnée, penchée sous une pluie battante. La figure, sans visage, tient dans une main gantée un couteau, noyé dans un grain épais qui évoque les vieilles photos de scènes de crime ou les clichés judiciaires assombris par le temps. L’image présente une similitude frappante avec la pochette de We Are the Worms That Crawl on the Broken Wings of an Angel (compilation de Satanic Warmaster, 2017). De plus, le couteau brandi rappelle fortement celui exhibé par Varg Vikernes sur sa célèbre photographie de 1993, publiée en une de Bergens Tidende sous le titre « We Lit the Fires ».
Cette référence n’est pas anodine : elle inscrit délibérément Like a Sharp Blade dans une lignée iconographique du black metal originel, où l’outil de mort n’est pas utilisé comme un simple symbole dramatique, mais présenté comme un fait froid, presque banal — un objet utilitaire de destruction, sans fioriture ni romantisation.
Le Black Metal a souvent flirté avec des thématiques criminelles, mais les références explicites aux tueurs en série demeurent relativement rares dans le genre — contrairement au Death Metal, où elles constituent un motif récurrent, souvent gore et spectaculaire (pensons à Macabre, Deranged, Cannibal Corpse ou Houwitser, qui en ont fait un pilier narratif). Chez Black Raptus, l’approche se distingue par son détachement glacial : pas de fascination voyeuriste, pas de glorification sadique, pas non plus de condamnation moralisatrice. La violence est présentée comme un phénomène neutre, un fait brut de l’existence humaine, dépourvu de catharsis.
Cette neutralité implacable évoque un nihilisme lucide : la cruauté n’est ni célébrée comme rébellion transcendante, ni rejetée au nom d’une éthique humaniste. Elle est constatée — symptôme de la fragilité charnelle, de la corruption intime, et de la précarité de toute civilisation qui prétend domestiquer l’instinct de destruction. Dans un monde contemporain où l’empathie est brandie comme vertu universelle tout en produisant, en continu, des corps sacrifiables (marginaux, prostituées, disparus sans traces), cette musique agit comme un scalpel : elle tranche l’hypocrisie sociale, expose la chair molle sous le vernis civilisé, et refuse toute illusion de rédemption. Loin des postures théâtrales sataniques ou des lamentations dépressives courantes dans le genre, Black Raptus adopte une posture froide : le crime n’est pas un cri contre Dieu ou la société, mais un événement banal dans le grand théâtre de la décomposition humaine. Cette froideur quasi documentaire confronte l’auditeur à une vérité nue inconfortable : la violence n’a pas besoin de justification pour exister. Elle est là, comme la gravité ou la pourriture.
Parmi les titres qui se distinguent, « Memories of Sadness » impose une hypnose lancinante par ses riffs répétitifs et sa mélancolie morbide, comme la rémanence d’un massacre ou d’un suicide lent. « Blasphemous Ritual » déploie une cérémonie noire, saturée d’une haine anti-créationniste. « Against » exhale une hostilité viscérale envers le monde contemporain : rejet furieux d’une société démocratique qui, sous couvert d’égalité et de liberté, réduit les individus à des rouages interchangeables — citoyens dociles pris dans un système d’aliénation collective où la soumission se dissimule derrière un consentement manufacturé (le clip, avec son esthétique “1984”, appuie clairement cette lecture). « Rotten Meat », enfin, condense en un assaut bref et putride l’horreur de la décomposition corporelle. Ces morceaux — parmi d’autres — montrent la capacité du groupe à varier les intensités sans diluer la cohérence d’ensemble.
Supérieur à Cold Cases sur le plan technique, Like a Sharp Blade s’impose comme un quasi sans-faute. L’album dépasse les cadres du black metal traditionnel en intégrant une maturité nouvelle, une production irréprochable et une vision plus affirmée : une noirceur qui ne console pas, qui ne rachète pas, mais qui confronte l’auditeur à la vanité des illusions humanistes. Une œuvre essentielle pour celles et ceux qui transforment leur fascination morbide en exorcisme — et qui trouvent, dans ces figures criminelles, un miroir sale mais honnête de notre époque, et parfois d’eux-mêmes.