Black Raptus – Interview 2026
Black Raptus se distingue nettement au sein de la scène Black Metal italienne contemporaine par un style particulier et affirmé influencé par la scéne finlandaise. Alors que de nombreux groupes italiens actuels ou récents explorent des voies atmosphériques, post-black, blackened death metal ou DSBM, Black Raptus adopte une trajectoire résolument brute, minimaliste et mélodique. Loin des tendances symphoniques grandiloquentes qui ont parfois marqué le black metal transalpin (Opera IX, Evol, Mortuary Drape, etc.), et tout aussi éloigné du raw black metal primitif extrême (Tundra, Via Dolorosa, True Endless, etc.) qui domine une partie de l’underground italien, le groupe privilégie un black metal clinique, viscéral et sans concession.
Ses thèmes — Satan, mort violente, crime réel — sont exposés avec une neutralité glaçante, refusant toute théâtralité satanique, tout pathos romantique ou toute catharsis émotionnelle. Cette approche clinique confronte l’auditeur à la violence humaine comme un fait brut, inévitable, symptôme de la faiblesse de la chair et des pulsions destructrices inhérentes à l’existence, sans illusion de rédemption ni justification morale.
Voici un entretien réalisé en italien avec Draugr, cofondateur et chanteur du groupe, en ce mois de février 2026.
Le Black Metal transcende la simple musique pour incarner un mode de vie ou une philosophie extrême pour certains. Je songe au slogan d'Osmose Productions d'antan : "Extreme People Listen Extreme Music". Pouvez-vous décrire comment vous avez découvert le Black Metal, avec quels groupes ? Quelle est votre vision de ce genre, et qu'est-ce qui le rend si singulièrement impitoyable et élitiste ?

Le black metal se vit bien au-delà de la musique : c’est un véritable mode de vie, une musique sans compromis. Nous le voyons comme une sorte d’« île préservée », un espace où l’on peut encore créer librement, selon sa propre vision, sans chercher à séduire à tout prix une partie du public. Avec les années, la notion même de “genre de niche” s’est un peu estompée ; mais tant que celles et ceux qui l’écoutent — même en découvrant le style — le respectent, nous sommes heureux de partager cette musique avec le plus grand nombre.

Votre slogan "Iria Black Metal" m'a initialement échappé. Après recherches, j'ai compris qu'il renvoie au nom antique de votre ville, Voghera, issu d'une tribu celto-ligure bien avant la romanisation. Est-ce exact ? Y a-t-il une revendication identitaire derrière cela, une affirmation de racines contre l'effacement culturel moderne ?

Exactement, c’est bien ça. Quelque temps après la création du groupe, l’idée nous est venue de dédier cela à notre ville (même si, aujourd’hui, presque tous les membres ne sont plus de Voghera). Nous voulions rendre hommage à un territoire qui nous a accueillis et que beaucoup ont oublié. Personnellement, je suis fier de porter le nom de Voghera avec nous, partout où nous allons.

Je ne connais pas Voghera, mais elle semble être une ville industrielle, un nœud ferroviaire du Nord de l'Italie, saturée d'urbanisme et marquée par une hausse de violences liées à l'immigration incontrôlée. Me trompé-je ? Cela a-t-il influencé la conception "urbaine" de Black Raptus et ses thèmes sur la violence et le crime, reflétant une réalité brute et non édulcorée ?

Voghera est une ville du sud de la Lombardie, à la frontière du Piémont, tout près de l’Émilie-Romagne et de la Ligurie : un emplacement très stratégique. On la qualifie souvent de « ville-dortoir », car les loyers y sont bas et de nombreuses personnes travaillant dans de grandes villes — par exemple Milan — choisissent d’y habiter (au fond, surtout pour y dormir), parce que c’est plus économique. La ville a toujours eu une image dégradée et a souvent été marquée par la criminalité ; et vivre dans un environnement malsain fait, selon nous, partie des facteurs qui contribuent à la détérioration psychologique de l’être humain, thème central de nos textes.

Votre premier album développe une thématique authentique sur les crimes, avec des références évidentes aux tueurs en série. C'est un sujet plus courant dans le hardcore ou le death metal, mais il s'accorde parfaitement à votre style. Avez-vous une fascination pour les tueurs en série ? Avez-vous lu ou suivi des affaires criminelles qui vous ont marqués ? J'ai noté que l'un des pires tueurs en série italiens, Donato Bilancia, etait passé par votre ville…

Oui. Notre thème principal — en dehors du blasphème au sens large —, c’étaient les tueurs en série. Quand j’étais plus jeune, j’étais vraiment passionné par ce sujet, et j’ai donc cherché à intégrer dans nos textes ce qui m’avait le plus marqué. Pour notre premier album, on voulait à l’origine construire un concept album autour de Gary Ridgway, puis finalement on a choisi de raconter plusieurs histoires. Avec Like a Sharp Blade, j’ai abordé tout ce qui me venait du fond du cœur : de l’exploitation des ouvriers aux overdoses de drogue. Et l’an prochain, au niveau des paroles, l’axe restera globalement le même. Merci pour le tuyau sur Donato Bilancia : je ferai peut-être un texte sur lui.

Donato Bilancia, surnommé « le monstre de Ligurie », a semé une terreur froide et désordonnée entre octobre 1997 et mai 1998, en Ligurie et dans le Piémont : 17 victimes en quelques mois, frappées sans logique apparente, au gré d’une impulsion mêlant prédation et opportunisme.
Longtemps insaisissable, il a laissé l’image d’un tueur “ordinaire” en surface — silhouette banale, regard éteint — derrière laquelle se cachait une mécanique de passage à l’acte quasi industrielle, jusqu’à son arrestation à Gênes le 6 mai 1998. Condamné à treize peines de réclusion à perpétuité, il est mort en détention à Padoue en 2020.
Musicalement, vos influences sont ardues à cerner. Certains évoquent Darkthrone, Judas Iscariot ou des touches punk. Pour ma part, je perçois un style unique, avec des similitudes distantes aux groupes finlandais comme Clandestine Blaze, notamment dans ces alternances de rythme entre mid-tempo et accélérations brutales mais il semble qu'il y a des passages limites Dsbm. Black Raptus est hypnotique et refuse toute catégorisation comme clone servile. Quelles sont vos influences musicales véritables ?

On ne s’inspire pas entièrement d’un groupe en particulier, mais on essaie clairement d’aller vers des sonorités aussi « finlandaises » que possible. D’ailleurs, au fond, la plupart de nos groupes préférés viennent de Finlande. Si je dois en citer deux, en dehors de la scène finlandaise, je dirais Mgła et Spite Extreme Wing. À nos débuts, on cherchait tout de même un peu à se rapprocher de Darkthrone, puis, avec le temps, on a choisi une autre voie.

Eternal Hate Fest 2025
Je vous ai vus deux fois en concert, la première au Eternal Hate Fest en République tchèque et la seconde au Night Of The Werewolves. J'ai apprécié votre mise en scène avec cagoules, cartouchières et cet aspect martial – quelques groupes de War Metal l'adoptent, mais cela reste rare. C'est esthétiquement puissant ; j'ai lu dans une ancienne interview que cela s'inspirait de Black Witchery ? Que symbolise pour vous la cagoule et la dissimulation du visage, une rébellion contre la surveillance omniprésente ? Vous avez donné de nombreux concerts, alors que beaucoup de formations black metal méprisent le live. Pour vous, est-ce une expérience essentielle ou secondaire ?

Les concerts comptent énormément pour nous : on tient vraiment à faire vivre et à partager notre musique en live. La cagoule est arrivée après notre idée de départ pour la scène — face painting et tunique — pensée volontairement comme un hommage, à plus petite échelle, à Black Witchery. Au final, la cagoule s’est imposée comme un choix de style qui nous a immédiatement convaincus : elle collait bien mieux à l’esthétique « guerrière » que nous cherchons à incarner sur scène.

Qui conçoit l'esthétique graphique de Black Raptus ? Les pochettes sont excellentes, avec ce noir et blanc minimaliste – c'est ainsi que le Black Metal devrait être, dépouillé de tout superflu. Qui réalise les designs superbes de vos t-shirts ?

La plupart des visuels de nos T-shirts sont réalisés par un ami fraternel, Orcus — alias Atramortis —, un artiste remarquable de Frosinone. En plus de nous fournir de superbes graphismes, il a aussi partagé avec nous quelques aventures sur scène un peu partout en Europe. Pour les albums précédents, en revanche, nous avons travaillé avec plusieurs artistes, et nous voulons les remercier pour la qualité de leurs contributions.

Atramortis est un artiste italien spécialisé dans la création de logos et d’illustrations pour le black metal. Actif sous le pseudonyme @atramortis_art sur Instagram, où il compte plusieurs milliers d’abonnés, il se consacre à un style graphique caractérisé par des compositions monochromes en noir et blanc, des calligraphies complexes et des motifs sombres évoquant la thématique classique du genre : grim reaper, symboles occultes, atmosphères glaciales et motifs funèbres.Son travail est particulièrement associé à la scène black metal italienne underground. Il a notamment réalisé des logos, des artworks et des designs de merchandising pour des groupes tels que Black Raptus (basé à Voghera, Lombardie, formé en 2018), avec lequel il a collaboré sur des éditions spéciales de t-shirts et des bundles incluant des versions alternatives de pochettes d’albums. Des collaborations similaires sont visibles avec Morcolac, un autre projet italien récent, pour des longsleeves et t-shirts thématiques comme « Sacred Order of Draconic Black Metal ».Son slogan récurrent, « NEVER STOP THE GRIMNESS », reflète une approche esthétique fidèle aux codes traditionnels du black metal : absence de concessions chromatiques, recherche d’une illisibilité assumée dans les typographies et une atmosphère visuelle austère et agressive. Ses publications régulières sur les réseaux sociaux mettent en avant ces créations destinées aux labels et groupes indépendants, contribuant à l’identité visuelle de la scène italienne contemporaine du genre.
La scène black metal italienne est ultra-underground et largement ignorée. En discutant avec des connaisseurs français, peu citent des groupes italiens au-delà des classiques Mortuary Drape, Altar of Perversion, Evol, Opera IX etc. Pourtant, cette scène est immense, authentique et underground. Comment jugez-vous le Black Metal italien ? J'ai vu que votre label actuel, Wine & Fog, est très actif dans les productions, l'organisation de concerts et autres initiatives. Quels sont vos liens avec lui ?

La scène black metal italienne rassemble plusieurs formations solides, qu’on encourage vivement à découvrir. C’est un vrai mouvement, porté par des gens sincères et motivés. Je veux aussi rendre hommage au travail colossal d’Ezio, de Wine and Fog : au-delà de son rôle de producteur pour nous, c’est un ami précieux, toujours disponible pour nous aider et nous guider.

Que pensez-vous de la scène black metal française ? Qu'est-ce qu'elle vous inspire ?

La scène black metal française fait partie de mes préférées. Malheureusement, on n’a pas encore eu l’occasion de venir jouer en France, mais on espère vraiment pouvoir y remédier au plus vite. La France a un public formidable, et les groupes français méritent une vraie reconnaissance. De toute façon, je suis convaincu que la scène française a déjà une place et un poids importants, en Europe comme à l’échelle mondiale.

Il devient ardu dans certains pays de pratiquer le Black Metal sans entraves. En France, des militants d'extrême gauche ont tenté de faire annuler des concerts de Marduk et Mayhem ; des associations cèdent à des prétextes futiles pour deprogrammer des groupes ; aux Pays-Bas, Impaled Nazarene a été interdit pour les paroles de "Ghetto Blaster" ; en Allemagne, des listes de t-shirts prohibés ornent les entrées des concerts... On perçoit une offensive gauchiste pour aseptiser le Black Metal, le rendre "safe" et le priver de sa sauvagerie originelle. Quel est votre point de vue ? Le Black Metal peut-il dégénérer en un produit standardisé et politiquement correct ? Est-ce qu'on final c'est pas un mal pour un bien en permettant de garder le Black Metal underground vivant ?

Malheureusement, on vit dans une société où l’on mélange souvent des choses qui, en réalité, n’ont rien à voir entre elles. À mon sens, on arrivera à un stade où certaines formations joueront avec qui elles veulent, tout en sachant très bien que certains choix peuvent te rendre impopulaire aux yeux de certains. Je pense qu’on se dirige vers une vraie scission : deux « camps » finiront par se dessiner — d’un côté ceux qui écoutent des groupes plus “politiquement corrects”, de l’autre ceux qui ne suivront plus que des choses plus extrêmes et plus libres.

Quelle est la suite pour Black Raptus ? J'ai vu une date avec Kroda en avril et une avec Ad Hominem et Goatmoon en Roumanie cet été. Un troisième album en préparation ? Toujours sur le même label ? Changements dans le line-up ?

Exactement : on a deux dates en avril, dont une avec Kroda à Milan le 25 avril. Ensuite, on jouera en Roumanie au Wallachian, un très gros festival, en plein dans l’esprit du black metal. On a aussi un autre concert à l’étranger qu’on annoncera bientôt. En parallèle, on bosse sur un nouvel album : quelques morceaux sont déjà prêts, et on espère — on compte même — le sortir d’ici la fin de l’année. Le line-up restera le même, maintenant bien rodé ; et puis au-delà du groupe, on est surtout une bande de potes, et ça nous donne une vraie force.

Wallachain Gates Le 10-11 Juillet en Roumanie plus d’infos Wallachian Gates
À la suite de l'entretien avec Black Raptus, qui a exploré sans concession les thèmes de la violence brute et de la noirceur humaine, je propose cinq films qui offrent un regard cru sur les figures de tueurs en série. Loin des productions hollywoodiennes qui cherchent souvent à humaniser ou à esthétiser le crime, ces œuvres refusent les compromis moraux et les explications rassurantes. Elles se contentent de montrer ce qui est, sans filtre ni jugement moralisateur, une approche qui trouve un écho naturel dans certaines sous-cultures extrêmes, notamment le Black Metal, où la célébration de la mort et de la violence pure reste une constante.
Henry: Portrait of a Serial Killer (1986), réalisé par John McNaughton, suit Henry, un tueur itinérant inspiré du criminel réel Henry Lee Lucas. Le film capture la banalité glaçante de ses actes : des meurtres commis sans passion apparente, presque mécaniquement, en compagnie d’un complice occasionnel. Aucune rédemption, aucun héros, juste une errance destructrice dans un monde indifférent. Chaque corps jeté comme un déchet semble presque soulager un instant le vide qui l’habite, un petit plaisir discret qu’il savoure sans mot dire.
Angst (1983), de Gerald Kargl, suit un psychopathe libéré de prison qui reprend immédiatement ses pulsions meurtrières. Filmé en grande partie en plans subjectifs, il place le spectateur dans la tête du tueur, sans distance ni condamnation explicite. L’œuvre est étouffante, obsessionnelle, et refuse toute tentative d’explication psychologique confortable. La caméra s’attarde sur les spasmes de terreur des victimes comme sur une caresse perverse, prolongeant le moment où la vie s’échappe.
Maniac (1980), dirigé par William Lustig, met en scène Frank Zito, un homme solitaire qui scalpe ses victimes féminines pour orner des mannequins. Le film mise sur une esthétique crue et gore typique du cinéma d’exploitation des années 80, sans chercher à intellectualiser les compulsions du personnage. La violence y est directe, presque documentaire dans sa brutalité. Le geste du scalpel glissant sur le cuir chevelu résonne comme une tendresse malsaine, un rituel intime qu’il répète avec une satisfaction muette.
The Golden Glove (2019), réalisé par Fatih Akin, s’inspire du tueur en série allemand Fritz Honka, actif dans les bas-fonds d’Hambourg dans les années 1970. Le film restitue avec une précision sordide l’atmosphère d’un quartier misérable, où l’alcool, la prostitution et la déchéance physique servent de décor à des crimes répugnants. Honka y apparaît comme un produit naturel de cet environnement, sans romantisme ni excuse sociale. Il étrangle et démembre avec une maladresse presque comique, mais le sourire qui tord son visage quand le corps cède enfin trahit une joie brute, animale.
Funny Games (1997), de Michael Haneke, met en scène deux jeunes hommes impeccablement polis qui s’introduisent chez une famille aisée pour la soumettre à une torture méthodique et gratuite. Le film joue sur la tension psychologique plutôt que sur le gore, brise régulièrement le quatrième mur et accuse ouvertement le spectateur de sa fascination pour la violence. Une œuvre glaciale qui refuse toute catharsis. Chaque humiliation, chaque cri étouffé est distillé avec une politesse sadique, comme s’ils offraient un spectacle dont ils sont à la fois les auteurs et les premiers spectateurs ravis.
Ces cinq films partagent une même radicalité : ils ne cherchent ni à excuser, ni à condamner, ni à embellir. Ils exposent la violence et la déshumanisation sans le moindre vernis moral, une démarche qui, dans le domaine artistique, rejoint l’approche sans concession de certaines scènes extrêmes comme celle du Black Metal. Dans un monde qui préfère souvent les versions édulcorées ou moralisatrices du crime, ces œuvres rappellent que l’abîme existe bel et bien, et qu’il n’a pas besoin d’être embelli pour être regardé en face.
Posted in