
Dans cet article, nous allons nous intéresser à la scène Black Metal argentine. Pour être honnête, elle reste assez underground lorsqu’on la compare à celles du Brésil, du Chili ou de la Colombie, qui bénéficient depuis longtemps d’une visibilité plus importante à l’échelle internationale. Les groupes argentins ayant réellement réussi à sortir de cette confidentialité appartiennent souvent aux franges les plus radicales politiquement de la scène et ont, pour beaucoup, bénéficié du soutien de labels européens capables de diffuser leur musique bien au-delà de l’Amérique du Sud.
Cela ne veut pas dire pour autant que l’Argentine manque de groupes. La scène y est relativement compacte, parfois difficile à suivre, mais elle possède plusieurs formations intéressantes, des parcours singuliers et surtout des thématiques qui puisent directement dans l’histoire, les croyances et les zones les plus sombres du pays.
Ce dossier propose donc d’abord une courte plongée dans cette Argentine faite de violence, de mythes, de cultes et de fractures historiques, avant de revenir sur dix groupes qui permettent de mieux comprendre l’évolution et les différentes facettes de sa scène Black Metal.
L’Argentine est une terre immense, étirée des hauts plateaux andins jusqu’aux dernières îles battues par les vents de l’Atlantique Sud, où les paysages semblent parfois conserver davantage de traces des morts que des vivants. Ici, la montagne, la terre et l’océan ne constituent pas seulement un décor. Depuis des siècles, ils absorbent les corps, les croyances et les souvenirs.
Dans le nord, certains sommets furent autrefois considérés comme des passages vers le monde surnaturel. Des cérémonies s’y déroulèrent à des altitudes où l’homme peut difficilement respirer, et la glace y conserva ce qu’on lui avait confié. Plus bas, la terre continue d’être ouverte pour recevoir nourriture, alcool et offrandes avant d’être refermée. Dans d’autres régions, la mort elle-même est devenue une présence que l’on prie, que l’on porte sur soi et dont on attend protection. Le christianisme a recouvert une partie de ces anciennes croyances sans jamais parvenir à les faire totalement disparaître.
Puis il y a l’immensité. Les routes se prolongent, les villes s’éloignent les unes des autres et le paysage devient progressivement plus vide. La Patagonie commence comme un territoire réel avant de finir presque naturellement dans la légende. Depuis l’époque coloniale, on y cherche des lieux qui reculent à mesure que l’on croit s’en approcher. Au-delà viennent les glaciers, la Terre de Feu et enfin l’Antarctique, comme si le continent lui-même se dissolvait progressivement dans le froid. Il n’est donc pas surprenant que certains aient imaginé derrière ces espaces des cités perdues, des civilisations englouties ou les traces d’un monde antérieur au nôtre.
Mais les fantômes de l’Argentine ne viennent pas tous d’un passé lointain. Certains appartiennent à quelques décennies seulement. Des générations entières ont grandi avec des absents dont personne ne pouvait dire exactement où ils étaient morts. Des familles ont attendu des corps qui ne reviendraient jamais. L’océan lui-même est devenu un tombeau sans pierre ni inscription, tandis que plus au sud d’autres jeunes hommes disparaissaient dans le froid d’une guerre menée aux confins du continent. Cette présence de la mort traverse ainsi l’histoire du pays sous des formes très différentes. Elle peut être sacrée, protectrice, politique ou simplement anonyme. Elle dort dans les montagnes, sous la terre et au fond de l’Atlantique. Elle apparaît derrière les croyances populaires comme dans les souvenirs les plus récents. Certaines morts ont reçu des cérémonies. D’autres ont été volontairement privées de sépulture. Certaines ont produit des saints, d’autres des martyrs, des disparus ou des fantômes.
L’Argentine possède pourtant une relation étrange avec ces morts : elle ne les laisse jamais complètement disparaître. Les corps reviennent, les noms sont recherchés, les légendes survivent, les tombeaux deviennent des lieux de dévotion et les histoires que l’on croyait enfouies finissent toujours par remonter à la surface.

L’Argentine s’étire sur plusieurs milliers de kilomètres. Au nord-ouest, le territoire appartient encore pleinement au monde andin : plateaux arides, déserts de pierre, volcans et sommets dépassant parfois les 6 000 mètres. L’air y devient rare, le froid brutal et la végétation finit presque entièrement par disparaître. Pour les populations préhispaniques des Andes, ces montagnes n’étaient pourtant pas des espaces vides. Certains sommets possédaient un caractère sacré. Ils étaient associés à des puissances capables d’influencer les récoltes, les troupeaux, les catastrophes ou l’ordre politique. Le chemin vers le sommet pouvait ainsi devenir un chemin rituel.
Au XVe siècle, lorsque le Tawantinsuyu, l’Empire inca, étend son autorité sur une partie du nord-ouest de l’actuelle Argentine, il apporte avec lui ses routes, son administration, ses soldats et ses cérémonies. Parmi celles-ci se trouve la capacocha, l’une des pratiques religieuses les plus troublantes du monde inca. La capacocha appartenait au contraire à des circonstances exceptionnelles : événements liés au souverain, changements politiques, catastrophes, demande de fertilité ou volonté de restaurer un équilibre avec les puissances surnaturelles. Certaines victimes étaient des enfants. Ils pouvaient être choisis longtemps avant leur mort, déplacés sur de grandes distances et intégrés à une cérémonie contrôlée par l’État. Leur sélection, leurs vêtements, leur nourriture et leur déplacement obéissaient à une véritable préparation rituelle. Leur mort elle-même participait à l’ordre religieux et politique de l’Empire.
C’est précisément ce caractère organisé qui rend le rite plus dérangeant. L’enfant n’était pas sacrifié parce qu’il ne valait rien. C’était parfois exactement l’inverse : sa jeunesse, son apparence ou son statut pouvaient faire de lui une offrande considérée comme suffisamment précieuse pour être remise aux dieux.
L’un des témoignages les plus saisissants se trouve en Argentine. À l’extrême ouest de la province de Salta s’élève le Llullaillaco, volcan dépassant les 6 700 mètres dans l’une des régions les plus sèches et hostiles du continent. Les Incas y avaient construit des structures cérémonielles jusqu’à proximité du sommet. En 1999, une équipe d’archéologues y découvre trois corps : une adolescente d’environ treize ans, aujourd’hui surnommée la Doncella, ainsi qu’un garçon et une fille âgés de quelques années. Ils reposaient séparément dans des chambres aménagées dans la montagne, entourés de statuettes, de textiles, de vêtements, de nourriture et d’objets cérémoniels.
Le froid extrême les avait conservés avec une précision presque dérangeante. Il ne restait pas seulement des squelettes. Le visage de la Doncella était encore reconnaissable, ses cheveux toujours présents, ses vêtements encore disposés autour de son corps. L’analyse de ses cheveux permit même de reconstituer une partie de ses derniers mois. Son alimentation changea avant le sacrifice. Sa consommation de coca augmenta, puis celle d’alcool devint beaucoup plus importante dans les semaines précédant sa mort. Ces substances avaient une fonction rituelle, mais elles pouvaient également diminuer l’anxiété, provoquer une certaine désorientation et faciliter les dernières étapes de la cérémonie. Lorsque son corps fut retrouvé cinq siècles plus tard, des feuilles de coca étaient encore présentes dans sa bouche.
Aucune blessure mortelle évidente n’a été constatée sur les trois enfants du Llullaillaco. Leur mort semble donc avoir été différente d’autres sacrifices andins où apparaissent strangulation ou traumatismes. Le froid, l’altitude, l’alcool et l’état provoqué par les substances ont probablement joué un rôle, mais le mécanisme exact reste discuté. L’absence de violence spectaculaire rend presque la scène plus difficile encore à imaginer : des enfants conduits jusqu’à un endroit où l’être humain ne peut survivre longtemps, préparés rituellement, entourés d’objets soigneusement choisis puis laissés dans la montagne. Le sanctuaire est refermé, le froid commence son travail et personne ne revient les chercher.
La capacocha permet d’entrevoir une dimension du monde andin que les représentations modernes ont souvent tendance à adoucir. Les montagnes n’étaient pas seulement admirées ou respectées : certaines étaient perçues comme des puissances capables de donner, de reprendre, de protéger les récoltes ou de punir les hommes. On y montait pour chercher leur faveur, parfois jusqu’à des altitudes où l’air manque, où le froid brûle les poumons et où le paysage devient presque totalement minéral. Là-haut, le monde humain semblait déjà commencer à disparaître.
La mort d’un enfant pouvait alors être comprise non comme une fin, mais comme un passage nécessaire. La victime était arrachée au monde des vivants pour être remise à celui des puissances surnaturelles. Elle devenait une offrande, un intermédiaire, parfois presque une présence sacrée chargée de maintenir un ordre que les hommes craignaient de voir se rompre. C’est peut-être ce qui rend ces sacrifices si dérangeants aujourd’hui : ils ne relevaient ni de la folie ni d’un accès de violence incontrôlée. Ils étaient préparés, encadrés, acceptés et intégrés à une vision cohérente du monde. La mort n’interrompait pas le rite. Elle en était l’aboutissement.

À partir du XVIe siècle, la conquête espagnole apporte avec elle une autre religion. Églises, missions et saints commencent à remplacer les anciens sanctuaires. Les pratiques indigènes sont combattues, transformées ou absorbées par le christianisme. Pourtant, elles ne disparaissent jamais complètement. Dans de nombreuses régions d’Amérique du Sud, la frontière entre religion officielle et croyances anciennes devient rapidement poreuse. Un saint catholique peut recevoir des fonctions qui n’ont presque plus rien de catholique. Une prière chrétienne peut accompagner une pratique magique. Une image de la Vierge peut se retrouver à côté d’une offrande destinée à la terre.
Les morts eux-mêmes continuent parfois à circuler entre ces mondes. Dans le nord-est argentin, cette rencontre entre catholicisme populaire, croyances locales et pratiques magico-religieuses donnera naissance à l’une des figures les plus particulières du pays : un saint qui n’apparaît dans aucun calendrier officiel, représenté sous la forme d’un squelette et auquel on demande précisément de tenir la mort à distance.
San La Muerte appartient principalement à l’univers religieux du nord-est argentin et du Paraguay. Il peut être représenté sous la forme d’un minuscule squelette debout, assis ou accroupi, parfois muni d’une faux. L’Église catholique ne le reconnaît pas, mais ses fidèles possèdent leurs autels, leurs prières, leurs images et leurs promesses.
On peut lui demander la santé, la réussite, l’amour ou la justice. Mais sa réputation possède également une face beaucoup plus sombre. San La Muerte est parfois invoqué pour protéger contre les armes, éloigner une mort violente ou retourner le mal contre un ennemi. La relation fonctionne comme un échange : le fidèle demande quelque chose, promet une offrande ou un acte en retour, puis doit respecter sa parole. Dans certaines traditions, manquer à cet engagement revient à attirer sur soi le mal que l’on cherchait précisément à éviter.
La matière utilisée pour fabriquer l’image du saint peut elle-même posséder une importance particulière. Ses figurines sont sculptées dans différents matériaux, mais des travaux ethnographiques ont documenté l’existence d’effigies fabriquées dans de l’os humain. Certaines traditions accordent une puissance particulière aux fragments provenant d’un « angelito », nom donné localement à un enfant mort en bas âge. Ces pratiques ne représentent évidemment pas l’ensemble du culte, mais leur existence ajoute une dimension particulièrement dérangeante à cette relation entre les morts et les vivants : un fragment de squelette humain peut devenir la matière même dans laquelle est sculptée la Mort chargée de protéger celui qui la porte.
Il existe une pratique plus troublante encore. Certaines représentations de San La Muerte ne sont pas simplement placées sur un autel ou portées autour du cou. De minuscules effigies peuvent être introduites sous la peau à travers une incision. Le fidèle ne porte alors plus seulement son talisman avec lui : il l’intègre physiquement à son propre corps.
La logique est simple. Si le saint doit protéger partout et en permanence, il ne doit jamais pouvoir être séparé de celui qui l’invoque. Le corps devient alors son propre reliquaire. Retirer l’image supposerait littéralement d’ouvrir la chair.
L’image résume presque tout ce que ce culte possède de troublant : un vivant porte sous sa peau la représentation d’un squelette, parfois fabriquée dans un véritable fragment d’os humain, afin que la Mort elle-même le protège de la mort.

À l’autre extrémité du pays commence un univers très différent. La Patagonie occupe depuis longtemps une place particulière dans l’imaginaire sud-américain. Les distances deviennent considérables, les concentrations humaines plus rares et le paysage semble parfois n’exister que pour rappeler la petitesse de celui qui le traverse. Les premiers voyageurs européens projetèrent rapidement leurs propres fantasmes sur ces terres éloignées : peuples gigantesques, richesses inconnues, vallées cachées et régions encore absentes des cartes.
Parmi toutes ces légendes, l’une résistera particulièrement longtemps : celle de la Ciudad de los Césares, la Cité des Césars. Quelque part dans les Andes patagoniennes se cacherait une ville inconnue, fondée selon les versions par des naufragés espagnols, des survivants d’anciennes expéditions ou des populations restées coupées du reste du monde. Elle posséderait d’immenses richesses et resterait inaccessible à ceux qui tenteraient de la retrouver.
La légende possède une mécanique presque parfaite. Chaque fois qu’une région est explorée et qu’aucune ville n’y apparaît, la cité se déplace plus loin, derrière une autre montagne ou dans une autre vallée. Progressivement, elle cesse d’appartenir à la géographie réelle pour devenir un lieu impossible, toujours situé juste au-delà de ce que les hommes connaissent.
C’est dans ce même espace austral qu’un écrivain du XXe siècle va projeter une mythologie encore plus vaste.
Miguel Serrano est chilien, mais son imaginaire dépasse largement la frontière séparant le Chili de l’Argentine. Né en 1917, écrivain et diplomate, il construit progressivement une pensée mêlant hindouisme, gnosticisme, mythologies germaniques, occultisme et national-socialisme. Dans la dernière partie de son œuvre, il désigne lui-même cette synthèse sous le nom d’« hitlérisme ésotérique ». Il ne faut évidemment pas considérer Serrano comme un historien ou un archéologue. Son univers appartient au domaine du mythe politique, de l’ésotérisme et de la construction idéologique.
Sa fascination pour l’extrême Sud mérite pourtant une attention particulière. En 1947, Serrano participe à une expédition chilienne en Antarctique. L’expérience marque profondément son œuvre. Les glaciers et les espaces polaires cessent progressivement d’être de simples paysages pour devenir les frontières visibles d’un autre monde. Serrano associe peu à peu la Patagonie et l’Antarctique à différents récits de civilisations disparues. Atlantide, Hyperborée, Thulé, Vril et continents perdus finissent par appartenir à une même géographie occulte.
Le plus intéressant est le renversement qu’il effectue. Hyperborée appartient traditionnellement au Nord légendaire. Serrano imagine pourtant que les espaces polaires austraux pourraient eux aussi conserver les traces d’une humanité primordiale ou d’un monde antérieur au nôtre. La Patagonie devient alors une sorte de seuil tandis que l’Antarctique apparaît comme la frontière derrière laquelle pourrait commencer une réalité oubliée. Même plusieurs titres de son œuvre témoignent de cette obsession, notamment La brújula del alma señala el sur : la boussole de l’âme indique le Sud.
Nous retrouverons plus tard une partie de cet imaginaire chez Aesir, Eaglenest, Thule Jugend et surtout Vrildom. Il sera alors temps de revenir beaucoup plus précisément sur Thulé, le Vril, Hyperborée et le rôle joué par Serrano dans certains courants de l’underground sud-américain. Pour l’instant, il suffit de retenir qu’ici le Nord mythique trouve progressivement son reflet dans le Sud réel.

Le péronisme naît dans l’Argentine troublée des années 1940. Après le coup d’État militaire de 1943, le colonel Juan Domingo Perón prend progressivement de l’importance au sein du nouveau régime, notamment depuis le secrétariat au Travail. Il comprend rapidement que le monde ouvrier, en pleine expansion avec l’industrialisation du pays, représente une force politique considérable. Augmentations de salaires, congés payés, retraites, indemnités et reconnaissance accrue des syndicats lui permettent de construire une base populaire très solide. Cette politique possède également un objectif politique : arracher une partie du mouvement ouvrier à l’influence socialiste et communiste. Des responsables syndicaux anarchistes, socialistes ou communistes sont écartés ou réprimés, tandis que les organisations favorables à Perón bénéficient de l’appui de l’État. Les travaux consacrés au mouvement ouvrier argentin montrent ainsi que Perón combine concessions sociales et répression afin de contenir l’influence communiste dans les usines et les syndicats.
Lorsque ses adversaires au sein de l’armée le font arrêter en octobre 1945, une immense mobilisation ouvrière réclame sa libération le 17 octobre, date qui deviendra l’un des grands mythes fondateurs du péronisme. Perón remporte ensuite l’élection présidentielle de février 1946. Son projet politique refuse aussi bien le capitalisme libéral dominé par les États-Unis que le communisme soviétique et prétend construire une « troisième position », nationaliste, sociale et organisée autour d’un État fort, des syndicats et de l’idée de justice sociale. Cette position n’empêche cependant pas le gouvernement de limiter l’action de ses adversaires politiques et syndicaux. Le péronisme sera dès son origine une réalité difficile à enfermer dans les catégories européennes classiques : profondément lié au mouvement ouvrier tout en étant farouchement hostile au marxisme révolutionnaire.
À côté de Perón apparaît surtout une figure dont l’aura finira presque par dépasser celle du président : Eva Duarte de Perón, bientôt simplement appelée Evita. Ancienne actrice issue d’un milieu modeste, elle devient le lien émotionnel entre le pouvoir et les descamisados, les ouvriers et les classes populaires qui constituent le cœur du nouveau mouvement. À travers ses discours, la Fondation Eva Perón et son soutien au suffrage féminin obtenu en 1947, elle construit l’image d’une femme capable d’ouvrir directement les portes du pouvoir aux pauvres, aux malades et à ceux qui se considèrent oubliés par les anciennes élites. Pour ses adversaires, elle incarne au contraire la propagande, le clientélisme et l’autoritarisme du régime. Mais même ses opposants ne peuvent ignorer la puissance du personnage.
Sa mort d’un cancer en 1952, à seulement 33 ans, fait définitivement basculer Evita de la politique vers le mythe. Son corps est embaumé et exposé tandis qu’un véritable culte populaire se développe autour de sa mémoire. Après le renversement de Perón en 1955, les nouveaux dirigeants comprennent eux-mêmes la puissance symbolique du cadavre : son corps est enlevé, caché puis envoyé clandestinement en Europe, tandis que le nom et les images d’Evita sont interdits. L’opération produit presque l’effet inverse. Privée de son corps, Evita devient encore davantage une présence fantomatique dans l’imaginaire argentin. Des décennies plus tard, certains continuent à déposer des fleurs sur sa tombe ou à parler d’elle dans un vocabulaire presque religieux ; pour une partie de ses admirateurs, elle est littéralement devenue la « sainte du peuple ».
Dans un pays où les morts occupent déjà une place si particulière, Evita rejoint ainsi à sa manière cet étrange panthéon argentin. Elle n’est évidemment ni une divinité indigène ni une sainte reconnue par l’Église, mais une femme politique dont le corps embaumé, volé, caché et déplacé finira par acquérir presque autant d’importance que sa vie.

Le 24 mars 1976, les forces armées prennent le pouvoir en Argentine et instaurent la dernière dictature militaire du pays. À partir de ce moment, il n’est plus question de légendes, de villes cachées ou de continents disparus. Les disparitions sont réelles.
Le système répressif repose en partie sur une idée particulièrement simple : enlever une personne sans reconnaître son arrestation. Aucune prison officielle, aucun procès, parfois aucune information transmise à la famille. Un homme ou une femme peut partir travailler le matin puis disparaître entièrement du monde légal. Des centres clandestins de détention fonctionnent à travers tout le pays. Les prisonniers y sont interrogés, torturés puis parfois exécutés.
L’ESMA, à Buenos Aires, devient l’un des symboles les plus sinistres de cette période. Des milliers de personnes y passent. Certaines femmes enceintes accouchent en captivité avant que leurs enfants ne soient séparés d’elles et confiés à d’autres familles sous de fausses identités. La mère disparaît tandis que l’enfant peut grandir pendant des années sans connaître son véritable nom.
La dictature développe cependant une méthode encore plus radicale pour supprimer toute trace physique de certains prisonniers.
Des détenus sont transférés vers des aérodromes militaires. Certains sont sédatés puis placés dans des avions ou des hélicoptères. Les appareils décollent, généralement de nuit, en direction du Río de la Plata ou de l’océan Atlantique. Les prisonniers sont ensuite jetés dans l’eau.
La logique dépasse la simple exécution. Il faut faire disparaître le corps. Sans cadavre, pas de tombe. Sans tombe, pas de preuve évidente. La famille reste dans l’incertitude pendant que l’océan absorbe ce que l’État cherche à effacer.
Certains corps finirent pourtant par revenir. Rejetés sur les côtes argentines ou uruguayennes, plusieurs furent enterrés comme inconnus avant que des décennies de recherches permettent parfois de comprendre qui ils étaient.
Cette période donne une tonalité étrange à tout ce qui précède. Dans les Andes, des morts furent placés dans la montagne parce qu’on voulait les rapprocher des dieux. Sous la dictature, d’autres furent jetés dans l’océan parce qu’on voulait les éloigner définitivement des vivants. Dans les deux cas, le paysage garde le corps, mais pour des raisons totalement opposées.

L’Argentine possède une histoire traversée par la violence, les massacres, les guerres et les disparitions, le tout enveloppé d’un imaginaire où se mêlent croyances anciennes, cultes populaires, mythes et ésotérisme. Ce n’est évidemment pas le Mordor, et il serait absurde de réduire le pays à ses épisodes les plus sombres. Mais il existe ici un terreau particulièrement riche pour l’émergence d’une scène Black Metal capable de puiser directement dans l’histoire, les croyances et les fractures du pays.
Et comme nous allons le voir, certains groupes argentins ne se sont pas privés de le faire.

Cerbero – Aux origines du Black Metal argentin

Formé en 1984 à La Matanza, dans la banlieue ouest de Buenos Aires, Cerbero fait partie des premières formations argentines à explorer les territoires du Metal extrême. À une époque où le Heavy Metal commence à peine à se développer dans le pays, le groupe propose une musique sombre et agressive, à mi-chemin entre le Heavy, le Speed et les premières formes de Black Metal.
Musicalement, Cerbero puise ses influences chez Black Sabbath, Motörhead et surtout Metallica. Il en ressort une espèce de mélange entre Venom et Mercyful Fate, avec un son bien crade et une production rudimentaire. Ce n’est pas encore véritablement du Black Metal, mais plutôt ce que l’on pourrait qualifier de proto-Black Metal. Une anecdote racontée par Antonio Romano dans une interview accordée au magazine Madhouse en 2022 illustre assez bien les débuts du groupe. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les musiciens ne connaissaient même pas Venom lorsqu’ils ont commencé à développer leur propre style. Ce n’est qu’en découvrant plus tard les Anglais qu’ils ont été frappés par les ressemblances avec leur propre musique. Une histoire assez amusante qui montre que, même à des milliers de kilomètres de l’Europe, certains musiciens argentins exploraient déjà des sonorités similaires.
Les paroles de Cerbero mêlent antichristianisme et critique sociale, notamment autour des rapports entre l’Église catholique et la dictature militaire argentine. Le groupe cultive également une imagerie macabre. Antonio Romano, le guitariste du groupe, raconte ainsi que les musiciens avaient réalisé une séance photographique au milieu de véritables cercueils, dans une fabrique funéraire de Villa Madero appartenant au père d’un ami. Sur l’un des clichés, des doigts surgissent même d’un cercueil pour agripper une bannière du groupe.
Cerbero ne publiera jamais d’album. Quelques démos artisanales sont enregistrées, mais la plupart ont disparu. Un concert capté en 1986 dans un établissement scolaire (!!) constitue aujourd’hui l’un des rares témoignages sonores de cette période, avec des morceaux comme La Misa Negra, Ángeles y Demonios et Muerte al Pecador. L’aventure prend fin en 1987, lorsque le guitariste Antonio Romano rejoint Ricardo Iorio pour former Hermética, une formation davantage orientée Heavy/Thrash Metal qui deviendra l’un des grands noms du Metal argentin. Plusieurs anciens membres de Cerbero se retrouveront également à la fin des années 1990 au sein de Visceral, un groupe de Thrash Metal.
Malgré une existence relativement brève et l’absence de véritable album, Cerbero occupe une place particulière dans les origines du Black Metal argentin. Bien avant l’apparition de la seconde vague scandinave, ces jeunes musiciens utilisaient déjà les thèmes antichrétiens, l’imagerie funéraire et une certaine provocation que l’on retrouvera plus tard dans le Black Metal.
Musicalement, Cerbero restait encore très ancré dans le Heavy et le Speed Metal des années 1980. Le groupe n’avait donc pas véritablement posé les bases musicales du Black Metal argentin, mais il avait déjà contribué à installer une partie de son univers et de son état d’esprit.
On peut également citer RetroSatan, autre formation pionnière de la scène argentine. Mais hormis des textes clairement orientés vers le satanisme, le groupe pratique un Heavy Metal des plus classiques, sans véritable originalité. Là encore, l’intérêt reste assez limité, surtout sur le plan musical. Sa place dans les origines du Black Metal argentin tient donc davantage à ses thématiques qu’à sa musique.

Sartan et Profecium – Les premières années du Black Metal argentin… Cela commence mal !
Fondé en 1991 à Isidro Casanova, dans la banlieue de Buenos Aires, Sartan fait partie des premières formations argentines à véritablement s’aventurer dans le Black Metal. À ses débuts, le groupe pratique surtout un Thrash/Death Metal qui va progressivement évoluer vers quelque chose de plus extrême, au contact de formations comme Morbid Angel, Obituary, Napalm Death et Carcass. La découverte de Darkthrone et Samael contribue également à cette évolution. Le résultat est un mélange assez particulier de Death, de Black et de Grindcore, avec un son brutal et une production typique de l’underground sud-américain du début des années 1990.
En 1994, Sartan enregistre sa principale démo, Sepultando las Lágrimas del Señor, publiée sur cassette par Sick Boy Records. On y retrouve cinq morceaux, dont La Paz del Infierno, Plegarias al Corazón Negro et Sursum Corda Satana. Une petite anecdote mérite d’être mentionnée : Ricky Espinosa, chanteur du groupe Punk argentin Flema, participe à l’enregistrement en poussant quelques hurlements sur deux morceaux. Dans une interview accordée au journal mexicain La Jornada en 2024, le guitariste Javier « Behemoth » raconte que cette collaboration s’est faite presque par hasard, alors que les musiciens se trouvaient dans le même studio. La démo connaîtra une seconde vie en 2008 grâce à une édition pirate sur CD, limitée à 500 exemplaires, qui rassemble également un ancien enregistrement live du groupe.
Sartan se distingue aussi par ses prestations scéniques particulièrement provocatrices. Les musiciens utilisent des croix récupérées dans des cimetières, des cierges, des abats et même, selon Behemoth, des cadavres de petits animaux trouvés dans la rue. Leur antichristianisme ne se limite donc pas aux paroles. Le guitariste raconte également que les membres s’étaient tatoué eux-mêmes des croix inversées avec de l’encre de Chine et des aiguilles à coudre. À cette provocation satanique s’ajoute un engagement politique antifasciste 🤮, notamment à travers le collectif Poder Negro, qui réunissait des musiciens et des amateurs de Punk et de Metal de la banlieue de Buenos Aires.
C’est dans cet environnement qu’apparaît en 1993 Profecium, un projet fondé par plusieurs musiciens liés à Sartan. L’année suivante, le groupe publie une première cassette intitulée Satanás, sur le label Dark Drummer. Musicalement, on se rapproche davantage d’un Black Metal primitif, encore marqué par le Death et le Thrash Metal. Les textes restent alors essentiellement consacrés au satanisme, à la mort et aux forces occultes. Mais c’est surtout avec leur second enregistrement, Socialismo Satánico, paru en 1997, que Profecium va développer une identité particulièrement singulière.
Comme son titre l’indique, Socialismo Satánico associe les thèmes habituels du Black Metal à un discours ouvertement communiste et révolutionnaire. Les morceaux portent des titres comme Dios Explotador, Proletarios Unidos, Cruz Fascista ou encore Impalando Burgueses. L’album s’ouvre même sur une longue déclaration politique appelant à une révolution socialiste mondiale. Une combinaison pour le moins inhabituelle dans le Black Metal des années 1990, qui fait aujourd’hui considérer Profecium comme l’un des précurseurs du courant RABM (Red and Anarchist Black Metal). Cet enregistrement aurait bénéficié d’une diffusion extrêmement limitée dans l’underground argentin, certaines copies circulant même sans véritable pochette.
Après plusieurs années d’inactivité, Profecium réapparaît au début des années 2010, tandis que Sartan connaît également une reformation au début des années 2020. En avril 2023, Sartan remonte sur scène avec plusieurs anciens membres, près de trente ans après ses premiers enregistrements. Contrairement à Cerbero ou RetroSatan, dont l’intérêt historique repose surtout sur les thématiques et l’imagerie, Sartan et Profecium représentent une étape musicale importante dans la naissance du Black Metal argentin. Ils témoignent d’une scène qui commence enfin à développer ses propres formations extrêmes, avec des influences européennes et américaines, mais aussi une identité liée à l’underground local.
Bon, je vais essayer de rester neutre, malgré mon aversion pour le communisme et l’antifascisme, que je considère comme deux avatars du même poison qu’est le christianisme. Mais après avoir écouté leur démo Socialismo Satánico, difficile de trouver grand-chose à sauver musicalement. On a affaire à une espèce de Grind/Black Metal assez chaotique, avec des influences Punk et quelques touches gothiques. Le résultat est franchement mauvais, à l’image de ce que j’ai pu entendre jusqu’ici du courant RABM. Un courant que je connais finalement assez peu et que, pour être sincère, je n’ai aucune envie d’explorer davantage !


Windfall & Artes Negras – L’arrivée du Black Metal européen en Argentine
Formé en 1994 à Buenos Aires, Windfall marque une nouvelle étape dans l’histoire du Black Metal argentin. Cette fois, il ne s’agit plus de Heavy Metal satanique ou de Death Metal agrémenté de quelques influences Black, mais d’une formation directement inspirée par la seconde vague européenne. Les musiciens puisent notamment leurs influences chez Emperor, Darkthrone et les autres groupes scandinaves qui commencent alors à faire parler d’eux. En 1995, Windfall enregistre une première démo intitulée Ancient Dark Art, avec un Black Metal sombre, des claviers et une approche musicale assez éloignée des premières formations extrêmes argentines. Il faut reconnaître que le résultat est assez convaincant. Même si cette première démo reste très classique dans son approche, elle propose un Black Metal d’inspiration nordique particulièrement réussi. Rien de véritablement original, certes, mais les compositions tiennent la route et l’ensemble possède cette atmosphère sombre propre aux productions de l’époque.
Windfall est le premier groupe argentin à avoir véritablement adopté un son européen proche d’Emperor. Il raconte également que les enregistrements du groupe avaient suscité l’intérêt de labels situés en Belgique et en Allemagne, sans qu’aucune collaboration ne se concrétise en raison de l’instabilité de la formation. Windfall connaît malgré tout un petit moment de gloire en assurant, la première partie des Brésiliens de Sarcófago lors de leur passage en Argentine. Une sacrée affiche pour un groupe qui n’avait alors que deux années d’existence !
Mais l’histoire de Windfall prend rapidement une autre direction. Dès 1995, plusieurs de ses musiciens se retrouvent au sein d’une nouvelle formation, Artes Negras, avec l’envie de revenir aux racines du Metal extrême des années 1980. Ici, les influences d’Emperor et du Black Metal norvégien laissent place à celles de Sodom, Destruction et du vieux Black/Thrash Metal. Il faut croire que ce retour incessant au Metal extrême des années 1980 est une véritable obsession en Amérique latine !

Sur la jaquette d’une édition cassette, on peut lire cette petite déclaration adressée aux autres groupes argentins :
« À tous les autres groupes qui prétendent jouer du Black Metal en Argentine : HA HA HA ! Vous n’y connaissez rien ! Vous feriez mieux de faire autre chose. »
On comprend assez vite qu’Artes Negras n’avait aucune envie de faire dans la camaraderie. Le groupe semble avoir été monté avec la volonté de remettre à leur place certaines formations qui cherchaient à se donner une image de True Black Metal. Quant à la pochette, avec ses deux personnages encagoulés évoquant le Ku Klux Klan et leurs torches enflammées, difficile de ne pas y voir une provocation supplémentaire. Est-ce une manière de revendiquer un radicalisme absolu et de symboliquement envoyer au bûcher les autres groupes de la scène ? C’est en tout cas l’impression que me donne cette illustration.
Pour ecouter https://artesnegras.bandcamp.com/album/let-there-be-death
En 1996, le groupe enregistre Let There Be Death…, un album particulièrement brutal, direct et sans fioritures, qui ne sera finalement publié qu’en 2004 par le label argentin Furias Records. Une édition cassette limitée à 200 exemplaires sortira également en Europe par l’intermédiaire du label allemand Nekrowhoregasmic Records. Musicalement, c’est extrêmement puissant, du Black Metal à la sauce Thrash, avec un côté Abigail, Impaled Nazarene ou encore les Australiens de Destroyer 666. C’est vraiment très bon et, avec le recul, on se dit que si cet album était sorti dès 1996 sur un label européen ou américain, la trajectoire du groupe aurait peut-être été bien différente. Il avait largement de quoi trouver sa place dans l’underground de l’époque. En tout cas, je recommande vivement son écoute !
Pendant ce temps, Windfall poursuit difficilement son existence avant de disparaître à la fin des années 1990. Le groupe tombe ensuite dans l’oubli pendant près de vingt ans (!!), tandis que ses anciens membres continuent leurs activités dans différents projets underground. En 2017, Windfall reprend finalement vie autour de Hugo « Funeris » Sánchez à la batterie, Ricardo Amend au chant et à la basse, Mathias à la guitare et Ventriz Grimorium, ancien membre de Grima Morstua, qui rejoint la formation à la seconde guitare. Une compilation intitulée Ancient Dark Art permet également de redécouvrir leurs anciens enregistrements.
Dans une interview accordée à Metal Eye Witness en 2023, Funeris explique que Windfall avait été progressivement abandonné au profit d’autres projets, notamment Artes Negras, dont les musiciens avaient privilégié l’enregistrement en 1996 pour ne paraître que en 2004… Les changements de formation avaient ensuite compliqué les choses. C’est finalement l’arrivée de Ventriz en 2016-2017 qui a véritablement relancé la machine. Il faudra attendre 2019, soit vingt-cinq ans après la création du groupe, pour voir paraître son premier véritable album, Spiritual Famine, chez Sons of Hell Productions. Le disque propose un Black Metal toujours très attaché aux années 1990, mais avec une production nettement plus travaillée et des compositions plus élaborées.
Une petite anecdote concerne d’ailleurs l’enregistrement de cet album. Ventriz raconte que les séances au studio El Abismo se sont déroulées sans trop de difficultés, à l’exception des parties vocales de Ricardo Amend, qu’il a fallu recommencer plusieurs fois. Pour obtenir le résultat recherché, les musiciens ont finalement dû lui fournir sa dose d’alcool ! Quant aux textes, ils s’éloignent des blasphèmes habituels pour aborder des réflexions plus philosophiques autour du vide existentiel et spirituel de l’homme, ce qui explique le titre Spiritual Famine.
En 2023, Windfall confirme son retour avec un second album, The Burning Microcosm, toujours publié par Sons of Hell Productions. Le groupe conserve son Black Metal mélodique et sombre, avec six compositions relativement longues et une production plus solide que celle de ses débuts. De son côté, Artes Negras poursuit également son existence et publie en 2024 un second album, Sons of Condemnation, limité à seulement 300 exemplaires, autant dire que peu de monde aura malheureusement l’occasion de l’écouter ! Près de vingt ans après la sortie du premier opus, le style reste sensiblement le même, avec toutefois un côté un peu plus mélodique qui rappelle par moments Grand Belial’s Key. On retrouve d’ailleurs cette influence jusque dans les titres des morceaux, avec un Crushing the Laws of Abrahamic Faith qui aurait presque pu figurer sur un album des Américains, haha !
Pour découvrir Windfall, un album est disponible sur Spotify. Pour le reste de la discographie, il faudra fouiller un peu sur YouTube. Quant aux éditions physiques en CD, mieux vaut s’armer de patience et surtout avoir beaucoup de chance : les tirages limités les rendent particulièrement difficiles à dénicher aujourd’hui.
L’histoire de Windfall est finalement assez particulière. Alors que les premières formations argentines avaient surtout emprunté au Heavy, au Thrash et au Death Metal, Windfall fait partie de celles qui ont véritablement introduit les sonorités de la seconde vague européenne dans le pays. Son influence ne se mesure pas à une discographie abondante, mais plutôt à son ancienneté et aux nombreux projets auxquels ses musiciens ont participé. Il aura simplement fallu attendre plus de deux décennies pour que le groupe puisse enfin enregistrer les albums qu’il n’avait jamais réussi à concrétiser dans les années 1990.


Gevurahel – Le Black Metal comme rituel satanique
L’histoire de Gevurahel commence dans la banlieue nord de Buenos Aires, plus précisément dans les secteurs de San Miguel et José C. Paz, où une petite scène Black Metal se développe à la fin des années 1990. Parmi ses premières formations figure Mesthyta, un duo fondé en 1995 et composé de Shabatu Mausthulem et Ventriz Grimorium, qui enregistre en 1999 une démo intitulée Elevación Primera. Shabatu Mausthulem, de son vrai nom Gastón G. Sturla, y assure notamment le chant et la batterie. Ce groupe éphémère va donner naissance à plusieurs projets, dont Grima Morstua et Gevurahel.
Ce dernier voit le jour en 2001 autour du chanteur et guitariste Temptor Princnegsur, accompagné notamment de Shabatu à la batterie, Dreignor à la basse et Nanea aux claviers.
Dès ses débuts, Gevurahel développe un Black Metal sombre, assez éloigné des formations sud-américaines qui cherchent à reproduire le vieux son de Sarcófago ou de Sodom. On retrouve davantage l’influence de la scène nordique, avec des compositions longues, des passages plus lents et une atmosphère particulièrement pesante. Le groupe accorde également une grande importance aux claviers et aux voix de Temptor, dont le chant prend parfois des allures de récitation ou d’invocation. Le satanisme n’est pas ici un simple prétexte pour multiplier les blasphèmes. Les musiciens cherchent à donner à leur musique une dimension spirituelle, presque cérémonielle, en puisant dans la démonologie, le mysticisme et différentes croyances occultes.
Après avoir fait circuler un premier enregistrement live, Gevurahel publie en 2002 sa première démo, Conocedores del Bien y del Mal I. Les cinq morceaux sont enregistrés de manière artisanale au domicile de Temptor, avec l’aide de Gastón Loza, chargé de la préparation du matériel, du mixage et du mastering. La cassette commence à circuler dans plusieurs provinces argentines et attire progressivement l’attention de l’underground sud-américain. Une édition limitée à 99 exemplaires voit notamment le jour au Chili sous la bannière du label All Must Die.
Il faut également revenir sur le parcours de Shabatu Mausthulem, dont l’activité ne se limite pas à son poste de batteur au sein de Gevurahel, qu’il occupe entre 2001 et 2005. Le musicien s’investit aussi dans la diffusion du Black Metal underground à travers son fanzine Blod Must Be Shed, publié entre 2002 et 2005, ainsi que ses structures Sons of Hell Productions et Shabatu Producciones. Un travail qui contribue à faire circuler les enregistrements et les informations concernant cette scène encore relativement confidentielle.
En 2008, il fonde également Espiritismo, un projet de Black Metal particulièrement sombre, consacré aux pratiques spirites, aux invocations et à la communication avec les morts. Il y développe une approche vocale assez particulière, mêlant hurlements, lamentations et incantations. Son parcours illustre bien cette génération de musiciens argentins qui ne se contentaient pas de jouer dans un groupe, mais participaient également à la construction et à la diffusion de toute une scène underground.
En février 2005, le groupe enregistre une nouvelle démo de répétition intitulée Enlace, également connue sous le nom de Conocedores del Bien y del Mal II. Publiée initialement sur CD-R, elle circule gratuitement par l’intermédiaire d’échanges entre amateurs de Black Metal, aussi bien en Argentine qu’à l’étranger. Le label bolivien Exterminio Producciones, dirigé par Boreas, ancien membre de Bestial Holocaust, en réalise une édition cassette. L’enregistrement connaît également une édition limitée à 99 exemplaires chez Hexenreich Records, un petit label estonien. En 2007, les deux premières démos sont réunies sur un CD intitulé Conocedores del Bien y del Mal, publié au Pérou par Mythic Metal Productions. Ce parcours illustre assez bien le fonctionnement de l’underground sud-américain de l’époque, où les enregistrements passaient d’un pays à l’autre grâce aux échanges de cassettes et aux petits labels.
Mais Gevurahel possède une particularité autrement plus intéressante. Temptor affirme avoir développé une relation spirituelle avec une entité démoniaque qu’il nomme Sassstia. Selon lui, celle-ci aurait influencé une partie de ses textes et de sa conception du satanisme. Le musicien ne présente donc pas Gevurahel comme un simple groupe de Black Metal, mais comme un moyen d’expression de ses expériences occultes personnelles. Il ira même jusqu’à consacrer un ouvrage à cette entité, El Libro de Sassstia, dans lequel il expose ses réflexions et ses expériences paranormales. Une démarche qui rappelle certaines formations européennes pour lesquelles le Black Metal dépasse largement le cadre musical.

En 2006, Shabatu quitte Gevurahel à la suite de problèmes internes. Le groupe poursuit néanmoins son activité avec plusieurs changements de musiciens et prépare un enregistrement beaucoup plus ambitieux. En 2008 apparaît finalement Un Obscuro Ego Celestial, une œuvre conceptuelle de treize morceaux consacrée aux expériences mystiques et aux réflexions sataniques de Temptor. L’enregistrement est réalisé aux studios Nox, avec Eardesss à la batterie et Nox à la basse. Mais contrairement aux ambitions initiales, l’album ne bénéficie pas d’une véritable distribution. Il circule seulement sur quelques CD-R destinés aux proches du groupe. Temptor expliquera lui-même que le départ de Shabatu, qui entretenait de nombreux contacts avec les labels étrangers, a probablement contribué à cet échec. Il faudra attendre 2016 pour qu’une édition CD soit publiée par Escafismo Records.
La période 2008-2009 est particulièrement difficile pour Gevurahel, miné par les désaccords internes et les changements de formation. Plusieurs compositions sont néanmoins enregistrées sous le titre Conocedores del Bien y del Mal III, mais le matériel reste longtemps inédit. Le groupe finit par se séparer, laissant derrière lui une discographie confidentielle et plusieurs enregistrements dont la diffusion n’a jamais dépassé les cercles les plus restreints de l’underground.
L’histoire ne s’arrête pourtant pas là. Au début des années 2010, Gevurahel reprend progressivement vie autour de Temptor, avec notamment Zorath à la batterie et Nox à la guitare. En 2015, le groupe dévoile N.A.S. Parte I, un enregistrement de trois longues compositions annonçant un nouveau projet intitulé Un Nuevo Amanecer Satánico. La musique prend alors une orientation encore plus rituelle, avec des morceaux construits comme de véritables cérémonies plutôt que comme des chansons traditionnelles.
Ce travail aboutit en 2019 à la publication de Un Nuevo Amanecer Satánico, chez Uncreation Records, dans une édition CD limitée à 300 exemplaires. L’album comporte six longues compositions, pour près d’une heure de musique. Gevurahel y développe une forme de Black Metal cérémoniel, mêlant passages violents, séquences plus lentes et atmosphères occultes. Sur sa page officielle, le groupe présente toutefois cet enregistrement comme l’aboutissement et la conclusion de son parcours consacré au culte satanique. Une manière assez particulière de refermer une histoire commencée presque vingt ans auparavant.
Gevurahel représente finalement une autre facette du Black Metal argentin. Loin du Black/Thrash primitif d’Artes Negras ou des influences scandinaves de Windfall, le groupe a développé un univers dans lequel la musique sert avant tout de support à une démarche mystique et satanique. Son histoire témoigne également de l’existence d’une scène underground particulièrement active dans les banlieues de Buenos Aires, dont les productions ont réussi à circuler jusqu’en Europe malgré des moyens extrêmement limités.
Bandcamp -> https://gevurahel.bandcamp.com

Grima Morstua – Le Black Metal de la banlieue de Buenos Aires

Grima Morstua est fondé en 1999 par Ventriz Grimorium, après la disparition de Mesthyta, le projet qu’il partageait avec Shabatu Mausthulem. Dans une interview accordée au webzine hongrois Kronos Mortus en décembre 2008, le guitariste explique qu’il ressentait le besoin de repartir sur de nouvelles bases, avec une musique plus sombre et plus extrême. Il décide donc de mettre fin à Mesthyta pour créer Grima Morstua, une formation directement influencée par le Black Metal européen du début des années 1990.
La formation réunit progressivement Ventriz à la guitare, Serpienenev au chant, Inkiuvo à la basse et Sick Six Sagoh à la batterie, remplacé plus tard par Glasthred. Musicalement, le groupe se rapproche du vieux Darkthrone, de Burzum et de Mayhem, avec un chant qui rappelle parfois Mütiilation. Mais Ventriz revendique également l’influence d’Impaled Nazarene, Rotting Christ, Samael, Marduk, Beherit et Sarcófago, autant de groupes qu’il découvre au début des années 1990 et qui lui donnent envie de pratiquer cette musique.
En 2001, Grima Morstua diffuse une première cassette promotionnelle de deux morceaux, suivie d’un enregistrement live non officiel destiné à quelques amis. Le groupe prépare ensuite sa première véritable démo, Essence of Demon’s Fire, enregistrée dès novembre 2001 et publiée en 2003 par le label français Drakkar Productions, dans une édition limitée à 300 exemplaires. Cette cassette de quatre titres, entièrement tournée vers un Black Metal cru et antichrétien, constitue le premier véritable contact du groupe avec l’underground européen. D’ailleurs, Ventriz expliquera plus tard qu’il avait simplement envoyé sa première démo à Drakkar et que le label lui avait demandé davantage de matériel. On peut considérer Grima Morstua comme l’un des premiers groupes de Black Metal argentin à avoir réussi à se faire connaître dans l’underground européen, notamment grâce au soutien de Drakkar Productions et à son excellent réseau de distribution. À une époque où les formations sud-américaines avaient encore beaucoup de mal à faire circuler leurs enregistrements en Europe, cette collaboration a permis au groupe de toucher un public bien au-delà des frontières argentines.
En 2005 paraît le premier EP 7 pouces du groupe, Repulsive Sounds of Satanic Worship, limité à 500 exemplaires et également disponible en cassette. La même année, Grima Morstua participe au split CD Recrucifixion, publié par le label péruvien Magistellus Infernal, aux côtés de Nahual (Pérou), Warfare (Chili) et Behalf Fiend (Brésil). Deux nouveaux morceaux sont spécialement enregistrés pour cette sortie, elle aussi limitée à 500 exemplaires. Le groupe participe également à la compilation vinyle Southern Storm of Evil, publiée par le label français Legion of Death, avec un morceau exclusif intitulé El Oscuro Ángel de los Cuatro Vientos. Peu à peu, les Argentins parviennent à faire circuler leur musique bien au-delà de Buenos Aires, notamment grâce aux labels et aux échanges entre amateurs de Black Metal sud-américains et européens.
L’année 2006 marque une autre étape importante avec le premier concert de Grima Morstua à l’étranger. Le 25 mars, le groupe se produit à Asunción, au Paraguay, en compagnie de Violent Attack, Overlord, To Arkham et Noxia. Mais le déplacement ne se déroule pas exactement comme prévu : le batteur quitte la formation au dernier moment pour des raisons personnelles. C’est finalement Hasthur, membre de To Arkham, qui prend sa place derrière les fûts et permet au groupe d’assurer sa prestation. En février 2007, Grima Morstua repart à l’étranger pour deux concerts dans le sud du Chili, à Curicó et Los Ángeles, où il reçoit un très bon accueil du public local.

Le premier véritable album arrive finalement en 2007, sous le titre Illustratio per Horribilem Obscuritatem, publié par Drakkar Productions. Il contient sept morceaux de Black Metal directement influencés par les sonorités norvégiennes, mais avec un travail mélodique plus développé que sur les premières démos. Des titres comme Refleja su Maldición, Espectros de la Crucifixión ou Venenum Sathani mêlent riffs sombres, chant écorché et quelques passages plus atmosphériques. Une particularité intéressante concerne son enregistrement : dans son interview de 2008, Ventriz révèle que le groupe a dû enregistrer l’album deux fois. Une première tentative en 2004-2005 n’avait pas permis d’obtenir le son recherché. Les musiciens ont donc tout recommencé en 2006 avant de parvenir à un résultat satisfaisant.
Toujours dans cette interview, Ventriz raconte une petite anecdote concernant le chant de Serpienenev. Pour lui faire comprendre l’atmosphère recherchée, les musiciens lui demandaient parfois de chanter de manière encore plus putride, ou avec une voix davantage « zombie ». Une manière assez particulière de travailler, mais qui correspond bien au chant maladif développé par le groupe. Le guitariste explique également qu’il se désintéresse des règles de comportement associées au Black Metal. Pour lui, cette musique doit être une clé permettant de dépasser la réalité, et non une prison imposant une façon de vivre.
En 2010, Grima Morstua publie son deuxième album, Magnam Mortem Transcendere, cette fois chez le label brésilien Hammer of Damnation. Les sept compositions poursuivent l’exploration d’un Black Metal sombre et occulte, avec une place plus importante accordée aux atmosphères et aux passages à tempo moyen. Le groupe s’éloigne progressivement du Black Metal norvégien de ses débuts pour développer une musique plus personnelle, même si les influences européennes restent omniprésentes.
L’histoire de Grima Morstua prend fin en 2013, mais les musiciens ont le temps d’enregistrer un troisième et dernier album entre 2012 et 2013. Intitulé Finis Coronat Opus, celui-ci ne paraît qu’en décembre 2014, toujours chez Hammer of Damnation. Dans une interview accordée à Metal Eye Witness en 2023, Ventriz explique qu’ils avaient volontairement cherché à retrouver une production plus primitive, proche de l’atmosphère de leurs premiers EP. Il cite notamment Forgotten Woods, Drudkh, Drowning the Light et Satanic Warmaster parmi les groupes qu’il écoutait pendant cette période.
Les paroles deviennent également plus personnelles, abordant l’alchimie, les Qliphoth, le tarot et différentes expériences oniriques. Ventriz raconte d’ailleurs qu’il gardait un carnet près de son lit pour noter ses rêves au réveil, certains devenant ensuite des textes pour l’album. Il évoque également l’influence des films El Topo et La Montagne sacrée d’Alejandro Jodorowsky, qu’il regardait très régulièrement à cette époque. Une anecdote assez révélatrice de l’évolution du groupe, qui s’était progressivement éloigné du satanisme provocateur de ses débuts pour explorer des thèmes occultes et philosophiques.

Après la disparition de Grima Morstua, Ventriz Grimorium poursuit ses activités dans plusieurs formations, notamment Genuflexión, fondé en 2016 avec Dreignor et Funeris. Le projet reprend une partie de l’héritage musical de Grima Morstua, mais avec davantage de mélodies et des compositions plus élaborées. Il participe également à la reformation de Windfall, dont nous avons déjà parlé. En 2020, une compilation intitulée Exaltatio permet de redécouvrir huit anciens morceaux de Grima Morstua, provenant notamment de Essence of Demon’s Fire, Recrucifixion et Repulsive Sounds of Satanic Worship. Plus récemment, Ventriz et Serpienenev se sont également retrouvés dans le projet Predica Noctis, apparu en 2024.
Grima Morstua aura finalement été l’une des formations les plus représentatives de la seconde génération du Black Metal argentin. Contrairement à certains groupes locaux restés cantonnés à quelques démos, les musiciens ont réussi à construire une véritable discographie, à se produire dans plusieurs pays sud-américains et à collaborer avec des labels européens. Une trajectoire relativement confidentielle, mais qui témoigne du développement du Black Metal argentin pendant les années 2000.
On peut trouver les deux premiers albums chez Drakkar Productions.

Inferi – Du Black Metal argentin aux scènes européennes
Fondé en 1997 à Buenos Aires, Inferi fait partie de cette génération de groupes argentins qui vont progressivement permettre au Black Metal local de sortir de l’underground sud-américain. À l’origine du projet, on retrouve le batteur Sebastián Rodríguez, plus connu sous le pseudonyme d’Inferi Black, qui restera le seul membre présent tout au long de son histoire. La première formation réunit notamment Fabricio Andrada à la guitare, Ariel Canca à la basse et Marcelo Torres au chant. Contrairement aux groupes argentins attachés au vieux Black/Thrash des années 1980, Inferi s’oriente vers un Black Metal influencé par la scène européenne des années 1990, avec quelques passages mélodiques et une utilisation discrète des claviers.
Après avoir fait circuler quelques morceaux dans l’underground local, notamment à travers des compilations, Inferi publie dès 2000 son premier album, The Call of the Dark Side, chez Furias Records. Un disque de neuf morceaux, enregistré aux Bunker Studios de Buenos Aires, qui constitue l’un des premiers albums complets de Black Metal argentin à bénéficier d’une véritable édition CD. Musicalement, on retrouve un Black Metal fortement marqué par la scène norvégienne, mais avec des influences Thrash et Death Metal toujours présentes. Les compositions alternent entre passages rapides, riffs plus lourds et quelques séquences atmosphériques. Le morceau qui donne son titre à l’album dépasse d’ailleurs les treize minutes, une durée assez inhabituelle pour une formation dont les racines restent ancrées dans le Metal extrême traditionnel.
À sa sortie, l’album reçoit quelques commentaires encourageants dans la presse underground. En juillet 2001, le webzine argentin Music Extreme souligne notamment la richesse des compositions, la présence de passages rappelant Black Sabbath et certaines similitudes avec les premiers Dimmu Borgir, période For All Tid. Le chroniqueur regrette néanmoins un son de guitare manquant un peu de puissance et une batterie parfois trop présente dans le mixage. Des remarques qui donnent une bonne idée de cette production encore artisanale, mais déjà relativement soignée pour un groupe argentin de cette époque.
Après une période d’inactivité, Inferi revient en 2005 avec un second album intitulé The Awakening of the Black Hordes, publié conjointement par Hurling Metal Records et Soul Dying. Le disque contient neuf morceaux pour un peu plus de quarante minutes de musique. On retrouve Sebastián Rodríguez à la batterie et Fabricio Andrada aux guitares, accompagnés de plusieurs invités, notamment Marcelo Torres au chant et Gastón Serpa à la basse et aux claviers. L’ensemble reste fidèle à un Black Metal d’inspiration européenne, mais avec une production plus solide et des compositions qui accordent davantage de place aux mélodies. Les textes continuent d’explorer le satanisme, les guerres et les forces obscures, comme en témoignent des titres tels que Demons in Shape of Warriors, Reinvoke the Gods of War ou Marked with Our Ancestors Blood.

Mais Inferi va surtout se distinguer par une activité scénique relativement importante. Alors que de nombreuses formations argentines ne dépassent jamais le stade des démos ou des concerts locaux, les musiciens parviennent à organiser plusieurs déplacements en Europe. En 2008, ils tournent notamment avec les Espagnols de Noctem, une expérience qui leur permet de nouer plusieurs contacts avec les organisateurs et les groupes européens. En 2010, une autre tournée est préparée avec des dates envisagées dans de nombreux pays, notamment en Allemagne, en France, en Italie, en Espagne, aux Pays-Bas et en Europe centrale.
Entre-temps, Inferi publie en 2009 son troisième album, The End of a Weak Nature, cette fois de manière indépendante. La formation a encore changé et réunit Inferi Black à la batterie, Thav à la guitare et au chant, Hex à la seconde guitare et Zygth à la basse. Enregistré aux studios La Nave de Oseberg de Buenos Aires, le disque propose sept morceaux pour une durée totale d’environ quarante-deux minutes. Les compositions deviennent plus longues et la musique s’oriente davantage vers un Black/Death Metal mélodique, tout en conservant des éléments de la scène nordique. Inferi poursuit également ses concerts en Argentine, avec notamment des apparitions annoncées aux côtés d’Obituary, de Napalm Death et de Suffocation.
L’année 2011 marque une étape particulièrement intéressante avec une nouvelle tournée européenne. Inferi partage cette fois l’affiche avec Hate, Vesania et Negură Bunget, trois formations déjà bien installées dans le Metal extrême européen. Le 18 septembre, les Argentins se produisent notamment au célèbre Underworld de Camden, à Londres. Le webzine britannique Metal-Rules couvre le concert et souligne l’énergie déployée par les musiciens, malgré une qualité sonore assez moyenne. Une prestation qui permet à Inferi de se présenter devant un public bien différent de celui des petites salles de Buenos Aires.
Une anecdote concernant ces tournées apparaît dans une interview accordée par Beleth, chanteur de Noctem, au webzine espagnol Metal-Daze. Il raconte avoir hébergé les membres d’Inferi pendant plusieurs semaines lors de leurs déplacements européens et leur avoir facilité l’accès à certains organisateurs. Les relations entre les deux formations finiront cependant par se détériorer. Ce témoignage donne un aperçu du fonctionnement de ces tournées underground, où les groupes sud-américains devaient souvent compter sur l’hospitalité des musiciens locaux, les contacts personnels et les petits réseaux de réservation pour pouvoir traverser l’Europe.
L’histoire d’Inferi connaît ensuite une nouvelle interruption en 2013, lorsque Sebastián Rodríguez quitte l’Argentine pour s’installer en Autriche. Le groupe cesse progressivement ses activités, mais son fondateur continue à jouer de la batterie, notamment au sein de Woodtemple entre 2014 et 2016. En 2018, il décide finalement de reformer Inferi avec de nouveaux musiciens européens. Cette nouvelle incarnation aboutit à la publication d’un quatrième album, Fourth Portal, en mars 2020. Le disque comprend neuf morceaux, avec Inferi Black à la batterie, Melkor à la guitare, Ahraman à la basse et Aratron au chant. La musique conserve ses racines Black Metal, mais adopte une production plus moderne et des compositions plus structurées.
Le groupe pratique un Black Metal dans la tradition norvégienne, mais reste assez basique dans son approche. On a surtout l’impression d’entendre un clone assez médiocre de la scène norvégienne, sans grande personnalité ni originalité. La seconde période, davantage marquée par les influences Death Metal et une orientation plus mélodique, ne change pas vraiment la donne. Le résultat reste très banal et peine à se démarquer des innombrables formations qui pratiquaient déjà ce style à l’époque.
Inferi occupe finalement une place assez particulière dans l’histoire du Black Metal argentin. Sans avoir bénéficié de la reconnaissance internationale de certains groupes européens, les musiciens ont réussi à publier plusieurs albums et surtout à multiplier les concerts hors de leur pays. Une trajectoire qui contraste avec celle de nombreuses formations contemporaines, restées confinées à quelques cassettes distribuées entre amis. Le parcours d’Inferi montre qu’au cours des années 2000, une partie de la scène Black Metal argentine avait désormais les moyens de se faire une place sur les affiches européennes, bien au-delà des réseaux traditionnels d’échanges de démos et de fanzines.

Nocturnal Evil – Dans l’ombre de Beherit
Fondé en 2001 à Buenos Aires, Nocturnal Evil est un projet de Black Metal primitif créé par un musicien connu sous le pseudonyme de Nocturnal, également appelé Nocturnal Profaner. Contrairement aux formations argentines influencées par la seconde vague norvégienne, le groupe se tourne vers une musique beaucoup plus sale et primitive, directement inspirée des Finlandais de Beherit. Difficile d’ailleurs de ne pas voir dans le nom même de la formation un hommage au morceau Nocturnal Evil, présent sur le célèbre Drawing Down the Moon. Ici, pas de grandes mélodies ni de compositions sophistiquées, mais un Black Metal bestial, construit autour de riffs rudimentaires, de vocaux caverneux et d’une production volontairement crasseuse.
La première démo, Profanation, voit le jour en 2001, suivie d’un enregistrement promotionnel en 2002. Ces premières productions circulent de manière très confidentielle, principalement grâce aux échanges de cassettes et aux contacts entretenus avec l’underground international. En 2003 paraît une nouvelle démo, Unholy Chaos, également évoquée sous le nom de Satanic Chaos. Ce dernier précise que certaines cassettes auraient été limitées à seulement 66 exemplaires. Cette même année, Nocturnal Evil participe à la compilation Beyond the Gate of Nanna – A Tribute to Beherit, publiée par les labels américains Unsung Heroes Records et Goat Perversion Records. Le groupe y propose Satanic Chaos, au milieu de formations comme Negative Plane, Megiddo, Cult of Daath ou Wind of the Black Mountains. Une participation qui confirme l’attachement des Argentins à l’univers musical des Finlandais.
En 2004, Nocturnal Evil enregistre Altar of Sodomy, une nouvelle cassette de cinq morceaux qui poursuit dans cette même direction. Le son reste particulièrement rudimentaire, avec cette impression d’enregistrement réalisé au fond d’une cave. La démo reçoit pourtant de bonnes critiques en Europe et en Asie, alors qu’elle demeure pratiquement inconnue en Argentine. Une situation assez révélatrice du fonctionnement de certains réseaux underground sud-américains, où les groupes étaient parfois mieux connus à plusieurs milliers de kilomètres de leur pays que dans leur propre ville. Après quelques années de silence, Nocturnal Evil revient en 2008 avec Seven Rituals of Hell, une démo de sept titres qui conserve cette esthétique primitive et satanique.
À cette époque, Nocturnal prépare également un split 7 pouces avec Sadogoat, formation danoise pratiquant un Black Metal tout aussi primitif. Le projet connaît plusieurs retards et en 2008 que des prospectus annoncent déjà sa sortie, sans qu’aucune date ne soit encore fixée. Il faudra finalement attendre août 2010 pour voir paraître Final Baphometics / Profanation Reh Demo 01, publié par le label allemand Iron Bonehead Productions, dans une édition limitée à 333 exemplaires. Nocturnal Evil y propose deux morceaux, Sadistic Ritual et Satan’s Command. Le groupe poursuit ensuite ses activités avec plusieurs splits, notamment en compagnie de Burning Winds, puis de Nazarene Whore en 2013, toujours chez Iron Bonehead Productions.

Mais derrière Nocturnal Evil se cache surtout un musicien particulièrement actif dans l’underground. Parallèlement à son groupe principal, Nocturnal développe plusieurs projets, dont Profanation, davantage orienté War Metal. En 2008, il publie un EP 7 pouces intitulé Devastation of Purity, sur le label grec Kill Yourself Records, dans une édition limitée à 500 exemplaires. Il existe également Necrocarnation, autre projet solitaire de Black/Death Metal, dont les premiers morceaux remontent à 2003. Une démo intitulée Perverted Desire paraît finalement en 2007 chez le label allemand Sodomizer Ritual Productions, dans un tirage confidentiel de seulement 50 exemplaires.
En 2008, Nocturnal fonde avec le musicien bolivien Mutilator of Unholy Damnation une nouvelle formation baptisée Infernal Curse. Cette fois, le projet prend une orientation beaucoup plus Black/Death Metal, dans la tradition des groupes sud-américains les plus brutaux. La première démo, Black Forces of Evil, paraît la même année. Contrairement à Nocturnal Evil, qui reste essentiellement cantonné aux démos et aux splits, Infernal Curse développe une discographie plus importante. En 2012 paraît le premier album, Awakening of the Damned, suivi de Apocalipsis en 2016 et de Revelations Beyond Insanity en 2023, publié par le label allemand Iron Bonehead Productions. La formation parvient également à se produire à l’étranger, avec des concerts en Amérique latine, en Europe et jusqu’en Asie. Un parcours assez remarquable pour un musicien issu de l’underground argentin du début des années 2000.
Nocturnal possède d’ailleurs une autre activité intéressante : il est le créateur du fanzine Baphometal, lancé vers 2003-2004. Dans une interview accordée au magazine Iron Fist en 2015, le musicien explique avoir toujours privilégié les échanges entre passionnés et la découverte de formations obscures. Il raconte également une anecdote assez amusante concernant ses premiers contacts avec le Heavy Metal : son père jouait dans un groupe nommé Transilvania et il se souvient avoir assisté à l’un de ses concerts en 1989, alors qu’il n’avait que cinq ans. Quelques années plus tard, à la fin des années 1990, il découvre Metallica sur scène. Deux expériences qui contribuent à développer son intérêt pour le Metal et son underground.
Dans ce même entretien, Nocturnal revient également sur ses voyages avec Infernal Curse. Pour financer ses déplacements, il explique avoir parfois vécu avec l’équivalent d’un dollar par jour dans certains pays asiatiques, dormant chez des amis, faisant de l’auto-stop et se nourrissant dans les marchés locaux. Il évoque notamment des concerts donnés en Malaisie, aux Philippines, au Sri Lanka, à Singapour et dans plusieurs pays d’Amérique centrale !!! Une manière de voyager assez éloignée des tournées confortables, mais parfaitement adaptée à l’esprit underground qu’il défend.
De son côté, Nocturnal Evil ne disparaît pas. Le projet poursuit discrètement son existence avec plusieurs sorties, dont un split avec les Paraguayens de Master of Cruelty en 2015, puis Raw and Hateful Black Metal, un 7 pouces partagé avec Demonomancer du Salvador en 2019. En 2021 paraît l’EP Creed of the Sword, suivi en 2022 d’un split avec As Sahar intitulé The Denied and the Denier / The Return of the Pagan Winds. Plus de vingt ans après ses débuts, Nocturnal Evil reste donc fidèle à une formule primitive, sans véritable volonté d’évolution musicale.
Le projet n’a jamais publié de véritable album, mais sa discographie dispersée entre démos et splits témoigne d’une longue activité dans les réseaux underground internationaux. Par contre, je tiens à souligner que l’EP Creed of the Sword distille un Black Metal particulièrement haineux, très marqué par les sonorités de la fin des années 1990 et du début des années 2000. Une excellente surprise que je trouve, pour le coup, plus que recommandable !
L’histoire de Nocturnal est finalement tout aussi intéressante que celle du groupe lui-même : à travers ses différents projets, son fanzine et ses collaborations avec des labels étrangers, il est devenu l’un des acteurs particulièrement actifs de la scène extrême argentine.

Ulfhethnar et le Southern Elite Circle – Le NSBM argentin
Formé en 1999 à Buenos Aires, Ulfhethnar appartient à cette génération de groupes argentins apparus à la fin des années 1990, mais se distingue rapidement par son orientation idéologique ouvertement national-socialiste. Contrairement à certaines formations locales qui privilégient les thématiques sataniques ou occultes, Ulfhethnar développe un univers mêlant paganisme germanique, nationalisme racial et références au IIIe Reich. Musicalement, le groupe pratique un Black Metal cru, assez traditionnel dans son approche, directement marqué par les sonorités européennes des années 1990.
La formation se construit principalement autour de deux musiciens, Narok à la basse et Eviigne à la guitare, accompagnés dans les premières années par Cernunus au chant et Nerhal à la batterie. Ce dernier participe notamment aux deux premiers enregistrements avant de quitter le groupe en 2005. Narok prendra alors également en charge les parties vocales. Mais ces deux musiciens vont surtout devenir les principales figures d’un petit réseau de formations Black Metal argentines partageant les mêmes orientations idéologiques.
En 2001, Ulfhethnar publie son premier enregistrement, Beyond Their Mortal Boundaries, un EP de sept morceaux d’une vingtaine de minutes, édité sur CD par Dark Hidden Productions, dans une édition limitée à 300 exemplaires. On y retrouve un Black Metal primitif, avec des guitares saturées, une batterie rapide et une production rudimentaire. Cet enregistrement circule assez largement dans les réseaux underground européens et connaît également plusieurs éditions cassette, notamment au Chili, au Brésil et aux Pays-Bas. Une diffusion qui permet à cette formation encore confidentielle d’établir des contacts hors d’Argentine.
Le premier véritable album arrive en 2005, sous le titre Essence of Superiority, toujours chez Dark Hidden Productions. Le disque contient huit morceaux pour une durée d’environ vingt-neuf minutes. Le son est encore plus sale que sur le premier enregistrement, avec des compositions assez directes qui restent fidèles au Black Metal des années 1990. Les titres et les paroles affichent explicitement les convictions National Socialiste du groupe, notamment avec des références à la Seconde Guerre mondiale, au suprémacisme racial et à l’anticommunisme. Les deux premiers enregistrements étaient alors épuisés, même si quelques exemplaires circulaient encore chez certains distributeurs étrangers.
On a droit ici à un Black Metal particulièrement raw et ultra-saturé, accompagné d’une ligne de chant haineuse et complètement déchaînée. Malheureusement, la production dessert quelque peu le groupe, surtout pour un enregistrement datant de 2005. L’ensemble rappelle les débuts de la scène NSBM polonaise, avec des formations comme Lord of Evil, Abs Conditus, LSSAH ou encore Martial. Un son crasseux, primitif et parfois difficile à digérer.
Par la suite, le second album, Reawakening the Wrath of Yore, proposera des compositions mieux construites et un chant davantage maîtrisé, moins hystérique, avec une approche qui rappelle cette fois l’esprit de Wolfnacht. Une évolution assez nette, même si le groupe conserve son caractère brutal et underground.

Mais pour comprendre l’histoire d’Ulfhethnar, il faut surtout s’intéresser au Southern Elite Circle, un regroupement de formations argentines dont les membres entretiennent des relations étroites. Ce cercle apparaît dans la région de Buenos Aires à la fin des années 1990 et rassemble différentes formations se réclamant du NSBM, le National Socialist Black Metal. Dans leur ouvrage As Wolves Among Sheep — La saga funeste du NSBM, publié en 2014 chez Camion Noir, Davide Maspero et Max Ribaric présentent même l’Argentine comme l’un des principaux foyers de ce courant en Amérique du Sud. Le Southern Elite Circle en constitue, selon eux, l’une des structures les mieux organisées.
Parmi les principaux groupes figurent Ulfhethnar, Furor, Nachtgeblüt, Campo de Mayo, Permafrost, Argenraza et Argentum. Derrière cette multitude de noms se cachent en réalité très peu de musiciens. Eviigne participe à la plupart de ces projets, tandis que Narok joue dans plusieurs formations et dirige Dark Hidden Productions, le label autour duquel s’organise une grande partie de leurs activités. Ce réseau est composé de sept groupes, repose en réalité sur seulement cinq musiciens principaux. Eviigne participe à six formations, tandis que Narok apparaît dans quatre d’entre elles.
L’organisation du Southern Elite Circle rappelle celle de certains cercles européens des années 1990. Les musiciens multiplient les projets parallèles, échangent leurs instruments et leurs compositions, tout en développant une identité commune. Le réseau entretient également des relations avec le Pagan Front, une organisation internationale regroupant différentes formations national-socialistes et païennes issues de la scène Black Metal. Elle donne au cercle argentin une visibilité qui dépasse largement les frontières sud-américaines, alors que ses activités reposent sur une poignée d’individus.
Au-delà d’Ulfhethnar, les différentes formations développent chacune leur propre identité musicale. Furor, projet personnel de Narok apparu en 2005, privilégie un Black Metal cru et guerrier, influencé notamment par Burzum, Gorgoroth et certains groupes issus du cercle français des Légions Noires. Dans les notes accompagnant la compilation Southern Elite Circle, le musicien présente lui-même son projet comme une expression musicale de son engagement national-socialiste. Nachtgeblüt, fondé en 2001 par Eviigne, explore davantage les atmosphères mélancoliques et les influences néoclassiques, avec des compositions parfois entièrement instrumentales. Les thèmes abordent notamment Nietzsche, Schopenhauer et différentes conceptions philosophiques liées à l’individualisme et à la supériorité. Permafrost adopte une approche plus froide et répétitive, tandis qu’Argenraza s’oriente vers un Black Metal particulièrement primitif.

Le cas de Campo de Mayo est sans doute le plus singulier et le plus directement lié à l’histoire argentine. Fondé en 2002 par Eviigne, ce projet associe Black Metal, anticommunisme radical et références à la dictature militaire qui gouverna l’Argentine entre 1976 et 1983. Son nom renvoie à la grande garnison militaire située au nord-ouest de Buenos Aires, qui fut l’un des principaux centres de la répression sous le régime du général Jorge Rafael Videla. Plusieurs centres clandestins de détention, de torture et d’extermination y fonctionnaient, notamment celui surnommé El Campito, où des milliers de personnes furent détenues et dont beaucoup ne revinrent jamais.
Les textes de Campo de Mayo ne se contentent pas d’évoquer cette période historique : ils prennent explicitement position en faveur de la junte militaire et de sa répression contre les mouvements de gauche. Selon Maspero et Ribaric, Eviigne aurait progressivement écarté du projet les musiciens qui ne partageaient pas pleinement ses convictions antimarxistes. Le groupe devient alors essentiellement un projet personnel, permettant à son créateur d’exprimer ses positions politiques sans véritable compromis.
Entre février et décembre 2004, Campo de Mayo enregistre plusieurs productions particulièrement confidentielles, parmi lesquelles Renewing the Call for War, Playing with Toys That Would Have Been Dangerous Even for Plato’s Republic et Himno a Jorge Rafael Videla. Ces enregistrements sont réalisés sur CD-R, en très petites quantités, principalement par l’intermédiaire de Dark Hidden Productions. L’ouvrage As Wolves Among Sheep précise que leur contenu ouvertement favorable à l’ancienne dictature compliquait leur fabrication et leur diffusion. Le matériel circulait donc essentiellement dans des réseaux restreints.
Les titres des morceaux ne laissent guère de doute sur les intentions d’Eviigne. Certains font directement référence aux opérations militaires menées contre les opposants politiques, tandis que d’autres rendent hommage à des responsables de la répression. C’est notamment le cas de Suárez Division Mason, consacré au général Guillermo Suárez Mason, l’un des principaux responsables militaires de la dictature, condamné pour crimes contre l’humanité. Le groupe utilise également dans ses titres des références provocatrices au nombre des victimes et disparus, contestant ainsi la mémoire de la répression.
Musicalement, Campo de Mayo se distingue d’Ulfhethnar par une approche un peu plus mélodique, toutes proportions gardées. Le tempo est également plus lent, rappelant par moments les débuts d’Abyssic Hate, avec une ligne de chant franchement haineuse et particulièrement habitée.
Je me demande même si je ne préfère pas Campo de Mayo à Ulfhethnar. C’est vraiment le genre de Black Metal avec lequel j’ai grandi, celui qui me procure encore quelque chose de particulier à l’écoute. Un son sombre, froid et sans artifices, qui me ramène directement à mes premières découvertes de l’underground.
Là encore, il n’est pas facile de dénicher les albums en format physique, les éditions étant devenues assez rares. Et pour conclure, difficile de ne pas repenser au slogan figurant sur la première démo d’Ulfhethnar : « The more they hate us… The more they strengthen us » (« Plus ils nous haïssent, plus ils nous renforcent »).
Mais l’anecdote la plus étonnante concernant Campo de Mayo se déroule en août 2005. D’après Maspero et Ribaric, Eviigne aurait été reçu personnellement par l’ancien dictateur Jorge Rafael Videla et son épouse, dans l’appartement où le général était alors assigné à résidence. Le musicien lui aurait remis directement un exemplaire de l’EP Himno a Jorge Rafael Videla, enregistré en son honneur. Une rencontre rapportée par les auteurs du livre, qui illustre les liens revendiqués par Eviigne avec l’héritage politique de l’ancienne junte militaire. Cette anecdote n’a toutefois pas pu être confirmée indépendamment.
L’année suivante, en 2006, un CD anthologique simplement intitulé Campo de Mayo voit le jour, réunissant les enregistrements précédents. Sa publication est assurée par un regroupement de trois labels : Dark Hidden Productions, Desastrious Records et Fetch the Rope Records. Le disque rassemble les différentes compositions du projet dans une édition plus structurée, accompagnée de textes explicitant les positions politiques de son créateur. L’ensemble constitue un témoignage discographique particulièrement explicite de l’utilisation du Black Metal comme support de propagande en faveur de la dictature argentine.
En 2007, Dark Hidden Productions publie la compilation Southern Elite Circle, destinée à célébrer les dix années d’existence revendiquées par le cercle. D’une durée de plus de soixante-dix minutes, elle rassemble quatorze morceaux, à raison de deux titres par groupe. On y retrouve Ulfhethnar, Nachtgeblüt, Argenraza, Permafrost, Argentum, Campo de Mayo et Furor. Le disque est accompagné d’un livret relativement conséquent retraçant l’histoire du mouvement et présentant les différents projets qui le composent. Cette compilation constitue sans doute le document le plus représentatif du Southern Elite Circle, aussi bien sur le plan musical que dans l’affirmation de son identité politique.
Les membres de ce cercle organisent parfois leurs propres concerts, généralement réservés à des formations appartenant au même milieu. Il précise également que certains groupes se produisent aux côtés de formations skinheads argentines. Les responsables du réseau auraient même tenté d’organiser la venue en Argentine du groupe brésilien Evil, formation connue dans l’underground Black Metal sud-américain.
L’activité du Southern Elite Circle ne se limite pas à l’Argentine. Les musiciens entretiennent des relations avec plusieurs labels étrangers et participent à différents splits internationaux. Argenraza partage notamment un enregistrement avec les Américains de Grafvolluth et les Français de Stormlüst. Plusieurs formations du cercle collaborent également avec des structures situées au Brésil, au Mexique ou aux États-Unis. Dark Hidden Productions joue un rôle central dans cette diffusion, permettant à des projets très confidentiels de bénéficier d’un réseau international.
De son côté, Ulfhethnar poursuit son activité après la publication de la compilation. En janvier 2012 paraît un deuxième album intitulé Reawakening the Wrath of Yore, toujours publié par Dark Hidden Productions. Cette fois, le groupe fonctionne essentiellement comme un duo, avec Narok au chant et Eviigne chargé des guitares, de la basse et de la batterie. L’album comprend huit morceaux pour une quarantaine de minutes. Le Black Metal reste fidèle à ses origines, mais les compositions sont plus longues, certaines dépassant les six minutes, tandis qu’un instrumental d’une dizaine de minutes, Wounded Under Nightskies and Frost, occupe une place importante dans l’ensemble. Les thèmes mêlent paganisme, mythologie nordique et références idéologiques déjà présentes sur les premières productions.
Après une longue période sans nouvel album, Ulfhethnar revient dans l’actualité discographique en 2021 avec un EP intitulé Warriors of the Eagle and the Serpent. La même année, les anciens enregistrements du groupe bénéficient également de rééditions vinyle, notamment Beyond Their Mortal Boundaries, Essence of Superiority et Reawakening the Wrath of Yore. Il faut toutefois distinguer ces rééditions des nouvelles compositions, la discographie originale d’Ulfhethnar restant relativement limitée malgré plus de vingt années d’existence.
L’histoire d’Ulfhethnar et du Southern Elite Circle illustre une autre facette du Black Metal argentin, celle d’un petit réseau de musiciens dont l’activité dépasse largement le simple cadre musical. En multipliant les formations, en développant leur propre label et en entretenant des contacts avec des structures étrangères, Eviigne et Narok ont constitué un circuit underground capable de diffuser leurs productions bien au-delà de Buenos Aires. Le cas de Campo de Mayo montre également comment certains groupes ont utilisé le Black Metal pour défendre une lecture politique de l’histoire argentine, en particulier celle de la dictature militaire. Un chapitre assez particulier de cette scène sud-américaine, où les convictions politiques occupent une place aussi importante que les compositions elles-mêmes.
Dark Hidden Productions dispose également d’une antenne en Italie, ce qui permet aux amateurs européens de commander plus facilement les productions du label, sans avoir à passer directement par l’Amérique du Sud.
Dark Hidden Productions -> https://dark-hidden.com

Aesir – Paganisme germanique et NSBM
Formé en 2007 à Buenos Aires, Aesir appartient à cette génération de groupes argentins qui commencent à se faire connaître dans les réseaux internationaux du Black Metal national-socialiste. Contrairement aux formations du Southern Elite Circle, qui avaient développé leur propre structure autour de Dark Hidden Productions, Aesir évolue dans un autre réseau underground, notamment grâce au label argentin Argenreich Records et à plusieurs maisons de disques européennes. Derrière ce nom se cache essentiellement un seul musicien, Lord Azog, qui assure le chant, les guitares, la basse et la programmation de la batterie. Le projet existait déjà depuis 2006 sous le nom d’Azog, avant d’adopter définitivement celui d’Aesir l’année suivante.

Le nom du groupe fait directement référence aux Ases, l’une des principales familles de divinités de la mythologie nordique, à laquelle appartiennent notamment Odin et Thor. Un choix qui annonce les thématiques développées par Lord Azog : paganisme germanique, wotanisme, rejet du christianisme, mais également national-socialisme et suprémacisme racial. Une association idéologique que l’on retrouve chez plusieurs formations européennes de NSBM, dont Aesir reprend une partie de l’esthétique musicale et des références culturelles.
Dès 2007, le groupe publie son premier album, Final Holocaust, distribué notamment par White Distribution et Sword Productions. L’enregistrement comporte neuf morceaux, pour près de cinquante-cinq minutes de musique. Lord Azog y développe un Black Metal fortement influencé par les sonorités norvégiennes des années 1990, avec des guitares saturées, des compositions longues et une production relativement rudimentaire. L’ensemble s’inscrit dans une tradition musicale déjà bien établie, sans chercher à reproduire les excès sonores du War Metal sud-américain. Une particularité mérite toutefois d’être soulignée : les textes sont encore entièrement rédigés en anglais, comme en témoignent des titres tels que Odin, Go to You, Elite of the Sun ou Remember My Words.
C’est justement cette question linguistique que soulignent Davide Maspero et Max Ribaric dans leur ouvrage As Wolves Among Sheep — La saga funeste du NSBM, publié chez Camion Noir en 2014. Les auteurs expliquent qu’après ce premier album, Aesir décide d’abandonner l’anglais au profit de l’espagnol. Le groupe entend ainsi donner à ses compositions une identité plus directement liée à ses origines argentines, même si son univers reste dominé par la mythologie germanique. Un mélange culturel assez particulier, puisqu’il associe des références païennes venues du nord de l’Europe à une formation installée à plusieurs milliers de kilomètres de là.
Cette nouvelle orientation apparaît avec Herencia Blanca, publié en 2009. Le disque comporte huit compositions, toujours dans un Black Metal d’inspiration nordique, mais avec des textes désormais interprétés en espagnol. Les thèmes associent paganisme, nationalisme racial et rejet des religions monothéistes. Musicalement, Aesir reste fidèle à une formule assez classique, reposant sur des riffs répétitifs, des passages mélodiques et des morceaux qui dépassent régulièrement les cinq ou six minutes. L’album sera notamment diffusé au format cassette par Sword Productions, puis par Argenreich Records, dans des éditions limitées destinées à l’underground international.
En 2010, le label polonais Werewolf Promotion publie une compilation intitulée El Llamado de Nuestra Sangre, réunissant neuf morceaux issus des premiers enregistrements du groupe. Cette cassette, limitée à 288 exemplaires numérotés à la main, constitue une étape importante dans la diffusion d’Aesir en Europe. Le label polonais est alors spécialisé dans les productions Black Metal païennes et national-socialistes. Grâce à cette collaboration, Lord Azog bénéficie d’un réseau de distribution déjà établi dans plusieurs pays européens. Une nouvelle démonstration de l’importance des petits labels dans l’histoire du Black Metal argentin, dont les groupes trouvent parfois plus facilement des distributeurs à l’étranger que dans leur propre pays.

Cette collaboration se poursuit en 2011 avec La Estirpe del Sol Vuelve a Resurgir, troisième album d’Aesir, publié conjointement par Werewolf Promotion et Sword Productions dans une édition cassette limitée à 320 exemplaires. Le disque comporte six compositions pour un peu plus de cinquante minutes de musique. Les morceaux sont particulièrement longs, certains dépassant les dix minutes, comme Cristo es Debilidad. Les titres Golpea el Martillo, Contra la Cruz et Odín Nos Guía a la Gloria illustrent la place occupée par la mythologie nordique et l’antichristianisme dans l’univers du groupe. L’enregistrement sera également réédité sur CD en 2012 par Thor’s Hammer Productions et Ancient Honor Productions.
Parallèlement à Aesir, Lord Azog multiplie les projets dans l’underground argentin. On le retrouve notamment au sein de Sigfodur, fondé en 2008, mais également de Rafnagud, Aryanhorde et plus tard Eaglenest. Cette dernière formation apparaît en 2012 et réunit Lord Azog et le batteur Ares. Les deux musiciens participent ainsi à plusieurs projets partageant des références musicales et idéologiques similaires. Lord Azog est également à l’origine d’Argenreich Records, une petite structure consacrée à la diffusion de productions Black Metal national-socialistes argentines et étrangères. Comme dans le Southern Elite Circle, on retrouve cette habitude de multiplier les noms de groupes et les projets parallèles autour d’un nombre réduit de musiciens.
En 2013, Aesir publie son quatrième album, Wotanism, poursuivant son exploration des thématiques païennes et de la mythologie germanique. Le groupe revient également à l’utilisation de l’anglais sur une partie de ses compositions. L’année suivante paraît Runatal, un cinquième album de huit morceaux, pour une durée d’environ cinquante minutes. Cette fois, Lord Azog est accompagné d’Ares à la batterie, ce qui permet d’abandonner la programmation utilisée sur les premiers enregistrements. L’album est enregistré aux Odal Studios, Lord Azog assurant lui-même la production, le mixage et le mastering. Runatal paraît notamment chez Sword Productions, en collaboration avec Werewolf Promotion et Blood & Soil Productions, ainsi que dans une édition CD publiée par le label mexicain Azermedoth Records.
Malgré cette activité discographique, Aesir finit par interrompre son parcours en 2015. Lord Azog continue néanmoins à participer à plusieurs autres projets, tandis que différentes compilations et rééditions permettent aux anciennes productions de rester présentes dans les circuits spécialisés. En 2020, le groupe reprend finalement ses activités, toujours autour de son fondateur. Une compilation intitulée Rising from the Ashes of the Past rassemble notamment des morceaux issus de splits et de différentes périodes de son existence, ainsi que de nouveaux enregistrements de compositions anciennes.
Le véritable retour discographique intervient en août 2021 avec Domo Argus, sixième album d’Aesir, publié par Argenreich Records. Le disque contient huit morceaux pour près de cinquante minutes de musique. Lord Azog assure les guitares, la basse, le chant et une partie de la batterie, tandis qu’Ares participe également aux percussions et à certaines interventions vocales. Les titres Conocimiento Oculto, Lamento Eterno, Más Allá de los Astros et Venciendo al Eterno Retorno témoignent d’une place plus importante accordée aux thématiques occultes et philosophiques, sans que le groupe abandonne pour autant son orientation idéologique. L’album marque également la fin d’une longue période sans véritable nouvel enregistrement studio.
Aesir poursuit ensuite ses activités à travers plusieurs publications partagées avec d’autres formations, notamment War Chants for Ragnarok en 2021, avec Panzerjager, puis Al Rugido del Centauro / Buscando la Gloria en 2024. Ses premiers albums connaissent également de nouvelles éditions sur vinyle, preuve de leur circulation persistante dans certains réseaux spécialisés. Avec six albums studio et de nombreux splits, compilations et rééditions, Aesir possède désormais une discographie relativement importante pour une formation qui a fonctionné pendant une grande partie de son existence comme un projet solitaire.
Aesir illustre finalement une autre caractéristique du Black Metal argentin des années 2000 : l’importance des connexions internationales. Sans appartenir au noyau historique du Southern Elite Circle, le projet de Lord Azog a développé son propre réseau autour d’Argenreich Records et de labels européens, notamment en Pologne. Musicalement, il reste très attaché aux sonorités scandinaves des années 1990, tandis que ses textes associent mythologie nordique, antichristianisme et idéologie national-socialiste. Une formation dont le parcours montre également que les références européennes ont continué à exercer une influence considérable sur une partie de la scène argentine, longtemps après l’apparition des premiers groupes locaux.
Vous pouvez trouver les albums d’Aesir chez Sword Productions ->
https://heathensword.wixsite.com/sword-productions

Vrildom – Les mystères de la Thulé australe
Formé en 2018 à Buenos Aires, Vrildom appartient à une génération plus récente du Black Metal argentin, mais ses membres sont loin d’être des inconnus dans l’underground local. À l’origine du projet, on retrouve Ares, ancien musicien d’Aesir, Eaglenest, Ulfhethnar et plusieurs autres formations. Il s’associe au guitariste et bassiste Hagalaz, également passé par Infernal Winter. Contrairement à certains groupes sud-américains toujours attachés au vieux Black/Thrash Metal des années 1980, Vrildom s’oriente vers un Black Metal plus atmosphérique, fortement influencé par les scènes européennes des années 1990.
Mais ce qui distingue immédiatement Vrildom, c’est son univers. Le groupe développe une fascination pour les régions australes, les étendues glacées, les montagnes et les territoires situés aux confins du monde. On y retrouve également des références au paganisme, à la misanthropie et à certaines conceptions ésotériques associées à la mythologie nordique. Le nom même de Vrildom évoque le Vril, cette mystérieuse énergie imaginée au XIXe siècle par l’écrivain britannique Edward Bulwer-Lytton dans son roman La Race future, publié en 1871. Ce concept sera ensuite récupéré par différents courants occultistes et par certaines constructions ésotériques associées au national-socialisme. Vrildom s’inscrit d’ailleurs dans la mouvance du NSBM, avec des thématiques liées à l’aryanisme et au national-socialisme.
Dès février 2019, le groupe publie son premier album, Terra Australis Ignota, chez Southern Plague Records, dans une édition CD limitée à 500 exemplaires. L’enregistrement comprend huit compositions pour un peu plus de quarante et une minutes de musique. Ares assure le chant, la batterie et les parties de guitare acoustique, tandis qu’Hagalaz prend en charge les guitares électriques et la basse. Musicalement, Vrildom privilégie un Black Metal nordique influencé par l’école finlandaise où alternent passages rapides, mélodies sombres et séquences plus atmosphériques. Les compositions sont relativement longues, avec notamment un morceau final de plus de huit minutes donnant son titre à l’album.
Le titre Terra Australis Ignota n’a pas été choisi au hasard. Il renvoie à l’ancien continent austral inconnu que les géographes européens imaginaient au sud du globe, bien avant l’exploration de l’Antarctique. Pendant plusieurs siècles, les cartographes représentaient cette immense terre hypothétique sur leurs cartes, parfois peuplée de créatures fantastiques et entourée de légendes. Vrildom reprend cette fascination pour les territoires inconnus et lui donne une dimension occulte. Des morceaux comme Southern Thule, Glacial Cosmogony, Oasis Far Beyond the Eternal Ice ou Thanatosophia témoignent de cet univers mêlant géographie imaginaire, mort et mysticisme.
Cette représentation d’une Thulé située dans l’extrême Sud n’est pas sans rappeler certaines constructions ésotériques que nous avons déjà évoquées dans l’introduction de notre dossier argentin, notamment les récits d’Hyperborée, de l’Atlantide et des terres polaires disparues. On pense évidemment aux théories de Miguel Serrano, qui associait une partie de ses conceptions mystiques aux territoires antarctiques et à une origine mythique de l’humanité. Il faut toutefois préciser qu’aucune déclaration retrouvée du groupe ne permet d’affirmer que Serrano constitue une influence directe. Le rapprochement tient surtout à la présence d’un imaginaire polaire et ésotérique commun.
L’album bénéficie d’une nouvelle édition en 2020, cette fois au format vinyle, par l’intermédiaire du label finlandais Breath of Pestilence. Le mastering est repris par Harald Mentor, musicien et producteur bien connu de l’underground finlandais. Cette collaboration marque le début d’une relation durable entre Vrildom et le label européen, qui assurera désormais l’essentiel de ses publications. Une fois encore, nous retrouvons cette particularité du Black Metal argentin : des formations relativement confidentielles dans leur pays parviennent à faire circuler leurs enregistrements en Europe grâce à de petites structures spécialisées.
Toujours en 2020, Vrildom participe à plusieurs splits, notamment avec Svetovid, ainsi qu’à une production collective intitulée Southern Beasts of Prey Alliance. Ces différents enregistrements sont ensuite réunis sur la compilation Thus Spoke the Austral Wind…, publiée par Breath of Pestilence au format vinyle. Le disque rassemble neuf morceaux, dont une reprise de As a Shade Above This Land des Russes de Forest, formation associée au cercle Blazebirth Hall. Cette reprise témoigne de l’attachement de Vrildom à une certaine tradition du Black Metal russe des années 1990. Une édition CD de cette compilation verra également le jour en 2025.
En 2021, le groupe connaît un important changement de formation. Hagalaz quitte le projet et se voit remplacé par Malfas à la guitare et Lord Azog à la basse. Ce dernier n’est autre que le fondateur d’Aesir, que nous avons présenté précédemment. Ares conserve le chant et la batterie, ce qui permet à Vrildom de poursuivre son activité sans véritable interruption. La nouvelle formation enregistre alors son deuxième album, Sigma Octantis, publié le 25 octobre 2021 chez Breath of Pestilence, dans une édition CD digipak accompagnée d’un livret de douze pages. Une version vinyle paraît en avril 2022.
Avec Sigma Octantis, Vrildom approfondit encore son univers austral. Le titre désigne une étoile située dans la constellation de l’Octant, à proximité du pôle céleste Sud. Elle constitue ainsi une sorte d’équivalent austral de l’étoile Polaire, même si sa faible luminosité la rend bien moins facilement observable. Une référence astronomique qui correspond parfaitement à l’imaginaire du groupe, toujours tourné vers les terres australes, les espaces glacés et les mystères du ciel nocturne.
L’album contient huit morceaux pour environ quarante-cinq minutes de musique. Des titres comme Blades More Cruel than Human Hatred, An Arrow of the Will, A Blood Banner Flies Proud in the Austral Depths ou Mournful Anthem for the Dead Wolves prolongent cette esthétique sombre, guerrière et mélancolique. Le groupe cherche davantage à construire une atmosphère qu’à multiplier les démonstrations de brutalité. Les compositions s’étendent sur plusieurs minutes, avec des passages instrumentaux et des mélodies qui prennent une place importante dans l’ensemble. Musicalement, Vrildom puise largement son inspiration dans la scène Black Metal russe, avec Branikald et Forest comme principales références. On retrouve cette approche froide, répétitive et hypnotique, avec des compositions qui privilégient les longues atmosphères et une certaine monotonie volontaire, caractéristique de ces formations de l’underground russe. Le disque bénéficie également du mastering d’Harald Mentor, tandis que le morceau Mournful Anthem for the Dead Wolves accueille Orestes derrière la batterie.
En 2023 paraît un nouveau split intitulé A Pact of Steel from North to South, partagé avec la formation américaine Kvasir’s Blood et publié une nouvelle fois par Breath of Pestilence. Chaque groupe propose quatre compositions. Vrildom y présente notamment Metaphysics of the Southern Cross, Sangreal et Lamentation of an Austral Wind II. L’enregistrement témoigne des liens entretenus avec les réseaux NSBM nord-américains et européens. Lord Azog participe toujours à la basse, Malfas assure les guitares et les claviers, tandis qu’Ares reste responsable du chant et de la batterie.
Cette collaboration sera toutefois l’une des dernières de cette formation. En 2023, Azog et Malfas quittent Vrildom, laissant Ares poursuivre le projet avec un nouveau guitariste, Abyssus. Ce changement aboutit à l’enregistrement d’un troisième album, Purificatio, publié en 2024 chez Breath of Pestilence. Le disque est disponible en CD et en vinyle. Ares conserve la direction musicale et les textes, tandis qu’Abyssus assure les parties de guitare et participe également au mixage. Harald Mentor se charge une nouvelle fois du mastering.

Purificatio comprend huit morceaux, avec notamment Eagle Insight, Ominous Course of Inspiration, Tectonic Resonances from the South, My Cosmic Longing et Unbreakable Spirit. L’imaginaire austral demeure omniprésent, mais les références au cosmos et à la dimension spirituelle prennent également une place importante. Musicalement, le groupe reste fidèle à son Black Metal mélodique et atmosphérique, sans abandonner les passages rapides et les guitares saturées qui caractérisaient les premiers enregistrements.
L’histoire se poursuit jusqu’en avril 2026 avec la publication d’un nouvel EP intitulé The Pathos of Distance, toujours chez Breath of Pestilence. Cette fois, Vrildom propose une composition de plus de dix-huit minutes divisée en quatre parties, accompagnée d’une reprise de Kristallnacht, groupe français de Black Metal national-socialiste des années 1990. On retrouve Ares au chant, à la batterie et aux guitares acoustiques, accompagné d’Abyssus aux guitares. Lord Wyrd intervient également aux synthétiseurs sur la reprise. Selon la présentation du label, cet EP constitue l’enregistrement le plus atmosphérique du groupe à ce jour, avec une place importante accordée aux ambiances et aux longues séquences instrumentales.
Le titre The Pathos of Distance constitue également une référence philosophique intéressante. Cette expression, que l’on retrouve chez Friedrich Nietzsche, désigne notamment le sentiment de distance et de hiérarchie à partir duquel se construit, dans sa pensée, une certaine conception des valeurs aristocratiques. Son utilisation par Vrildom s’inscrit dans un univers déjà marqué par les thèmes de la volonté, de l’isolement et du dépassement de soi. Il convient cependant de distinguer la pensée du philosophe de ses diverses récupérations idéologiques ultérieures.
Vrildom occupe finalement une place assez singulière dans la scène Black Metal argentine contemporaine. Alors que nombre de formations sud-américaines restent attachées au Black/Thrash des années 1980 ou aux premières productions norvégiennes, le projet d’Ares développe un univers fortement centré sur l’imaginaire austral. Ses références aux territoires polaires, à la Thulé mythique et aux mystères cosmiques donnent une continuité thématique à ses enregistrements. Avec trois albums, plusieurs splits et une collaboration suivie avec Breath of Pestilence, Vrildom témoigne également de la place désormais occupée par certains musiciens argentins dans les réseaux internationaux du Black Metal underground.
Breath Of Silence Productions -> https://breathofpestilence.com

Ainsi s’achève cette première plongée dans les profondeurs de la scène Black Metal argentine. Une seconde partie verra probablement le jour, avec cette fois des interviews d’acteurs de l’underground local, afin d’approfondir cette exploration.
Et comme le veut désormais la tradition chez Lumière Mourante, nous avons préparé une playlist pour accompagner ce dossier et découvrir les groupes présentés dans cet article. Elle est disponible sur notre canal Telegram : https://t.me/LumiereMourante
🇦🇷 Nocturnal Evil — « Black Past »
Titre issu de la démo Seven Rituals of Hell — 2008.
Production indépendante.
🇦🇷 Vrildom — « Blades More Cruel Than Human Hatred »
Titre extrait de l’album Sigma Octantis — 2021.
Label : Breath of Pestilence.
🇦🇷 Gevurahel — « La Obscura Verdad »
Titre issu de la démo Conocedores del Bien y del Mal II — 2005.
Label : Hexenreich Records.
🇦🇷 Grima Morstua — « For My Vengeance to Rest »
Titre extrait de l’album Illustratio per Horribilem Obscuritatem — 2007.
Label : Drakkar Productions.
🇦🇷 Windfall — « Swords Shall Bring Peace »
Titre extrait de l’album The Burning Microcosm — 2023.
Label : Sons of Hell Productions.
🇦🇷 Campo de Mayo — « The Glance of Astiz »
Titre issu de l’EP Renewing the Call for War — 2004.
Label : Dark Hidden Productions.
🇦🇷 Ulfhethnar — « Standing Against the New Religion »
Titre extrait de l’album Reawakening the Wrath of Yore — 2012.
Label : Dark Hidden Productions.
🇦🇷 Aesir — « Odín Nos Guía a la Gloria »
Titre extrait de l’album La Estirpe del Sol Vuelve a Resurgir — 2011.
Labels : Werewolf Promotion / Sword Productions.
🇦🇷 Inferi — « Defeated to Cruelty of the Storm »
Titre extrait de l’album The Awakening of the Black Hordes — 2005.
Labels : Hurling Metal Records / Soul Dying.
🇦🇷 Artes Negras — « El Retorno de la Salamanca »
Titre extrait de l’album Let There Be Death… — 2004.
Labels : Furias Records / Orion Music Entertainment.
