
Encore un nouveau voyage en Italie. Et, sans mentir, cela doit bien être mon quarantième concert là-bas en vingt-cinq ans.
Cette fois, direction Erba, dans le nord de l’Italie, à une quinzaine de minutes de Côme, pour assister à la cinquième édition du Wine and Fog Fest. Une édition forcément particulière puisqu’elle accueille Grand Belial’s Key et Arghoslent, venus achever leur campagne européenne après des passages en Finlande et en République tchèque.
Deux groupes que je n’avais encore jamais eu l’occasion de voir sur scène et pour lesquels j’ai toujours eu une affection particulière. Je suis ces deux formations depuis leurs débuts ou presque, autant dire que leur présence réunie sur une même affiche suffisait largement à justifier les kilomètres.

Avant de revenir sur cette cinquième édition, il faut s’intéresser à l’histoire de Wine & Fog Productions et à son fondateur, Ezio Carello. Tout commence le 31 octobre 2020, lorsque ce passionné de Black Metal et de Death Metal, installé dans le Piémont, décide de lancer sa propre distro. Le nom Wine & Fog, littéralement « Vin et Brouillard », résume assez bien son univers personnel. Amateur de vin, Ezio apprécie les longues promenades dans les bois et les collines de sa région, notamment autour de Monteu da Po, lorsque les paysages se retrouvent enveloppés dans le brouillard hivernal. Il raconte aimer parcourir ces endroits en écoutant du Black Metal, mais aussi passer ses soirées près de la cheminée, un verre de vin à la main. C’est de cette atmosphère qu’est née l’identité de Wine & Fog.
Au départ, son objectif reste assez simple : distribuer des disques et faire connaître des formations underground. Ezio commence donc à vendre des CD, des vinyles, des cassettes et du merchandising. Il accorde une grande importance aux supports physiques, au point d’affirmer qu’il n’écoute personnellement pas de musique au format numérique. Pour lui, posséder un album, manipuler son livret et découvrir son artwork font partie intégrante de l’expérience musicale. Il constate d’ailleurs que les cassettes et les vinyles rencontrent toujours un véritable intérêt auprès des amateurs de Black Metal, malgré la place prise par les plateformes numériques.
Quelques mois après le lancement de sa distro, Ezio s’associe à son ami Kurt Nebel pour développer une activité de label. Wine & Fog commence alors à produire ses propres sorties, principalement en CD et en cassette, avec une attention particulière portée aux formations italiennes. Il travaille notamment avec Stormcrow, Il Capro, Überfall, Orcrist, Lum, Griverion et XXII Arcana. Son catalogue ne se limite toutefois pas à la scène nationale. Parmi ses réalisations figurent les rééditions en cassette de Necromanteion et Drunemeton, deux anciennes démos des Polonais de Graveland, mais également une production d’Enmity, formation de Death Metal à laquelle participe notamment George Kollias, batteur de Nile. Lorsqu’on lui demande quelle sortie lui a donné le plus de satisfaction, Ezio cite Zothiriana d’Il Capro, projet Doom turinois qui a rencontré un bon accueil et obtenu des résultats commerciaux encourageants.
En juin 2022, Kurt Nebel quitte finalement Wine & Fog pour des raisons professionnelles et personnelles. Les deux hommes restent en bons termes, mais Ezio poursuit désormais seul la gestion de sa structure. Il s’occupe aussi bien de la distribution que des productions, des contacts avec les groupes et de la promotion. Facebook et YouTube constituent alors ses principaux moyens de communication. Il réalise également des vidéos pour certaines formations afin de donner davantage de visibilité à leurs sorties.
Mais Ezio ne souhaite pas limiter Wine & Fog à la vente de disques. Il cherche aussi à réunir les amateurs de musique extrême et les musiciens autour d’événements plus personnels. À la brasserie Oasi de Monteu da Po, il organise ainsi plusieurs rencontres avec des figures de la scène Metal italienne, notamment Andy « Bull » Panigada de Bulldozer et Flegias de Necrodeath. L’une de ses initiatives les plus singulières consiste à organiser une rencontre avec Stormcrow directement dans les bois du Piémont. L’idée peut paraître inhabituelle, mais elle rencontre un certain succès. Des amateurs font le déplacement depuis différentes régions italiennes pour participer à cette journée. Ces expériences lui montrent qu’il existe un public prêt à se déplacer pour des événements qui sortent du cadre habituel des concerts.
C’est dans ce contexte qu’Ezio envisage l’organisation d’un véritable festival. Avec l’aide de Michele Ercolano, il trouve au Centrale Rock Pub d’Erba, dans la province de Côme, un lieu capable d’accueillir ce projet. Le 15 octobre 2022, la première édition du Wine & Fog Fest réunit Graveland, Stormcrow, Necroshine et Überfall. La présence de Graveland constitue évidemment l’une des principales attractions de la soirée. Le groupe polonais, rarement présent sur les scènes italiennes, attire des spectateurs bien au-delà de la région. Selon Ezio, près de 300 personnes assistent à cette première édition, dont certaines venues de Suisse et d’Allemagne. Pour une première tentative, le résultat dépasse ses attentes et l’encourage à poursuivre l’aventure.
Le festival revient donc le 14 octobre 2023 avec une deuxième affiche composée des Espagnols d’Empty, accompagnés des formations italiennes Kaiserreich, XXII Arcana et Ticinum. Cette édition confirme la volonté des organisateurs de défendre des groupes underground sans nécessairement rechercher les noms les plus connus. Le 12 octobre 2024, la troisième édition marque une nouvelle étape avec cinq formations au programme : les Français d’Ad Hominem, les Italiens de Kurgaall, Entirety et Black Raptus, ainsi que les Suisses d’Eos Erethis. Enfin, le 4 octobre 2025, Wine & Fog accueille deux formations polonaises, Arkona et Black Altar, auxquelles viennent s’ajouter In Corpore Mortis, Heathen/Lifecode et Nictomorfo. En quatre éditions, le festival a donc fait jouer des groupes venus de Pologne, d’Espagne, de France et de Suisse, tout en réservant une place importante à la scène italienne.
Ce qui frappe dans le parcours de Wine & Fog, c’est finalement la manière dont une petite distro fondée en 2020 a progressivement donné naissance à un label, puis à un festival capable de faire venir des formations étrangères dans une salle d’Erba. Le projet reste étroitement lié à la personnalité de son fondateur, à son attachement aux disques physiques et à sa volonté de réunir les amateurs de Black Metal autour d’une même passion. Une histoire qui explique en partie pourquoi le Wine & Fog Fest a réussi à se faire une place dans le calendrier des événements underground italiens.
Source : entretien avec Ezio Carello, « Wine And Fog Distro & Productions », publié sur Black Metal Ist Krieg, le 5 février 2023.

Erba est une petite ville lombarde d’environ 16 000 habitants, située dans la province de Côme, en Brianza, au pied des Préalpes et à proximité des lacs de Pusiano et d’Alserio.
Coincée entre l’agglomération milanaise, Côme et les premiers reliefs alpins, la ville est assez éloignée de l’image des grandes métropoles auxquelles on associe généralement les concerts internationaux. Et c’est justement ce qui rend l’affiche encore plus improbable : voir Grand Belial’s Key et Arghoslent débarquer dans ce coin relativement tranquille du nord de l’Italie avait quelque chose d’assez irréel.
Le concert se déroule au Centrale Rock Pub, installé dans un grand bâtiment de type entrepôt au milieu d’une zone industrielle. Devant, un vaste parking encore relativement vide lorsque j’arrive.
Pas de police, pas de contre-manifestants, pas de journalistes venus chercher leur petit sujet à scandale. Oui, nous ne sommes pas en France, et cela change agréablement l’ambiance.
La météo est idéale. Tout s’annonce bien.
À peine arrivé sur le parking, je remarque déjà une plaque d’immatriculation française. Et effectivement, je tombe rapidement sur un camarade venu de l’Est de la France dont j’avais connu il y a de près de vingt-cinq ans, à l’époque où j’avais encore mon label et mon ancien e-zine. Le genre de rencontre totalement improbable qui fait aussi partie du charme de ce type de déplacement.
Quelques minutes plus tard, autre visage familier : je reconnais un type que je vois constamment passer sur mon fil Facebook, généralement en train de poser avec une bière et un vinyle de Black Metal parfaitement infréquentable : le célèbre Acagare.
Hasard amusant, il porte quasiment le même t-shirt de Legion of Doom que celui que j’ai sur moi.
On échange quelques mots en anglais. Il m’explique que, selon lui, le Centrale Rock Pub est probablement l’un des meilleurs endroits d’Italie pour assister à des concerts et qu’il préfère largement venir ici plutôt qu’à Milan. La discussion dérive rapidement sur le Nuclear War Now! Festival de Berlin, sur les concerts à venir et notamment sur une prochaine apparition de Blasphemy en Italie. Conversation brève, mais rencontre sympathique. D’ailleurs, vous retrouverez une interview de lui à la fin de cet article !
Autre constat qui me vient rapidement : la moyenne d’âge de ce genre de concert penche aujourd’hui nettement plus vers les 40-50 ans que vers les vingt ans. Forcément, cela fait réfléchir… Une bonne partie de ceux qui sont là suivent cette musique depuis les années 1990 ou le début des années 2000. Certaines têtes ont grisonné, les vestes à patches ont parfois été remplacées par des vêtements un peu plus sobres, mais les mêmes noms continuent de réunir du monde plusieurs décennies plus tard.
L’entrée dans le pub se fait après un contrôle des billets. On récupère ensuite le fameux petit bracelet au poignet, qui permet de sortir et de rentrer librement pendant la soirée.
À l’entrée, un panneau annonce clairement : photos et vidéos interdites. Normal. Pas d’influenceur Tiktok Black Metal ici.
À l’intérieur, il y a déjà beaucoup de monde et l’ambiance paraît immédiatement excellente.
Le lieu est plutôt grand, mais la scène, elle, reste relativement petite. On comprend rapidement qu’il ne faudra pas passer la soirée accoudé au bar si l’on espère voir quelque chose correctement. Ceux qui traîneront trop longtemps risquent de terminer tout au fond de la salle. Plusieurs stands de merchandising sont installés sur les côtés. Celui de Weltenfeind propose notamment une quantité impressionnante de matériel autour de Grand Belial’s Key, Arghoslent et Absurd : différents motifs de t-shirts, un patch dorsal ‘The Shitagogue’ impossible a porter en France , un tshirt Argholsent tres fin «Sodomites Savaged by Mastiffs», des patches et quelques vinyles.
Juste à côté se trouve un second stand, particulièrement fourni, dont je n’ai malheureusement pas identifié le responsable. Là encore, énormément de CD et de vinyles, avec un choix franchement conséquent. Seul problème : accéder aux bacs relève parfois du parcours du combattant et l’éclairage est tellement faible qu’il faut régulièrement sortir le téléphone pour réussir à lire les pochettes.
Côté sélection, c’est sans appel : on y trouve tout le catalogue de ce qui fait péter un câble aux donneurs de leçons, aux inquisiteurs de la cancel culture et aux gardiens de la vertu contemporaine. Le politiquement incorrect est mort ce soir, et je me demande qui peut se ballader en France avec ce tshirt White Wolves Kommando que j’ai vu en stand, sinon du Wolfnacht, du Clandestine Blaze, du Nokturnal Mortum, du Der Stürmer etc.
Vient ensuite la question essentielle : le bar.
Et là, gros défaut de l’organisation.
Très peu de serveurs, énormément de monde et surtout ce fonctionnement typiquement italien qui consiste à faire une première queue pour acheter un ticket à la caisse… avant d’en faire une seconde pour échanger ce même ticket contre une bière.
Autant dire que l’opération peut prendre un certain temps.
Cela permet au moins d’écouter les conversations autour de soi. On entend du français, de l’allemand et évidemment énormément d’italien. J’ai même aperçu un Néerlandais portant un t-shirt de Nordglanz, juste derrière moi dans la file d’attente.
Un groupe assez important est notamment venu de Lyon. On échange quelques mots. Un peu plus loin, je discute avec un gars de Gênes portant un t-shirt Sargeist, qui parle un excellent français. Lui aussi semble presque incrédule : voir Arghoslent à Erba, dans un endroit pareil, reste quelque chose d’assez improbable.
C’est aussi pour cela que j’apprécie toujours ces déplacements. Même lorsque les discussions ne durent que quelques minutes, on croise des gens venus de villes, de régions et parfois de pays totalement différents, tous réunis ici par cette même musique.
Même si, ce soir-là, il faut tout de même reconnaître que le public reste très majoritairement italien.
Mais le temps passe. Et la queue du bar, elle, n’avance pratiquement pas.
C’est long. Très long.
À tel point que, même en ayant essayé d’être relativement prévoyant, je rate finalement le début du premier groupe de la soirée : Heathen Lifecode.
Lorsque je réussis enfin à rejoindre l’avant de la salle, ils ont déjà joué près de la moitié de leur set.

Originaire de Sandigliano, près de Biella, dans le Piémont, Heathen/Lifecode arpente l’underground italien depuis 2005.
Le groupe pratique un Black/Death Metal particulièrement raw et old school, sans recherche de sophistication inutile : riffs secs, violence directe et une approche qui renvoie davantage au Black Metal de la fin des années 1980 et du début des années 1990 Beherit, Blasphemy, Sarcófago etc qu’aux évolutions plus modernes du genre.
Après une première démo, …of Ermetic and Summoning Witchery, parue en 2007, Heathen/Lifecode a multiplié EP, splits et apparitions dans les circuits underground sans jamais véritablement chercher à sortir de cette sphère. Cette première cassette donnait d’ailleurs parfaitement le ton : une quinzaine de minutes de musique seulement, avec un premier tirage limité à 66 exemplaires numérotés à la main.
Le groupe n’est pourtant pas un inconnu de la scène live italienne. Dès le début des années 2010, Heathen/Lifecode apparaît sur plusieurs affiches importantes de l’underground, notamment au Black Lake Fest VI en 2011, aux côtés de formations comme Mortuary Drape, Necros Christos ou Black Oath.
Une présence discrète, mais durable, qui en fait aujourd’hui l’un de ces groupes profondément enracinés dans la scène extrême du nord de l’Italie. Heathen/Lifecode était d’ailleurs également présent cette année à l’Eternal Hate Fest, en République tchèque.
Le groupe est désormais étroitement lié à Wine and Fog Productions, qui a publié en 2026 son nouvel EP, By The Ancient Laws Of Combat, quelques semaines seulement avant le festival d’Erba.
Le choix de Heathen/Lifecode pour ouvrir cette cinquième édition du Wine and Fog Fest était donc loin d’être anodin : une formation locale, active depuis plus de vingt ans, entièrement façonnée par les circuits underground et venant présenter une nouvelle sortie publiée directement par Wine and Fog.
Une manière parfaitement cohérente d’ouvrir la soirée avant de laisser place aux formations internationales.
Et ce que je peux dire, c’est que le style de Heathen/Lifecode se prête parfaitement à la scène.
Malheureusement, lorsque j’arrive enfin devant, il n’y a encore que peu de monde compacté au pied de la scène. Beaucoup sont toujours au bar, aux stands ou simplement en train d’entrer dans la salle.
Je n’assisterai donc qu’aux quinze dernières minutes du set, mais elles suffisent largement à comprendre l’efficacité du groupe en live.
Le Black Metal est primitif, rugueux, sans détour, mais parfaitement exécuté. Pas de fioritures : ça frappe immédiatement, avec cette sensation d’urgence et de saleté contrôlée qui convient parfaitement au style.
Le groupe terminera son passage de manière particulièrement tranchante avec une reprise de de Slayer.
Difficile évidemment de porter un jugement totalement définitif en n’ayant assisté qu’à une partie du concert. Je regrette surtout d’avoir raté le début et de ne pas avoir eu le temps de véritablement rentrer dans leur atmosphère. Cela reste malgré tout une entrée en matière solide et parfaitement adaptée à l’esprit de la soirée.
Peut-être aurait-il d’ailleurs été judicieux d’ouvrir les portes un peu plus tôt afin de permettre au public de s’installer, de passer aux stands et surtout de ne pas sacrifier une partie du premier groupe aux files d’attente du bar et de l’entrée.
J’échange quelques mots avec le bassiste d’un groupe français de DSBM bien connu, que je félicite pour son travail. Dans son registre, je trouve son groupe particulièrement réussi. La discussion dérive naturellement vers le DSBM, puis vers la chanteuse italienne Kjiel, dont l’univers me semble particulièrement malsain et maladif. Ce qui est assez amusant, c’est le contraste avec l’image qu’elle renvoie sur Instagram, beaucoup plus légère, presque skatecore par moments. Deux facettes qui semblent presque appartenir à deux personnes différentes. Enfin, je m’éloigne du sujet…
La conversation est interrompue brutalement : les premières notes retentissent. Argoslent monte sur scéne.

Difficile de présenter Arghoslent comme un simple groupe placé au milieu d’une affiche.
Formée en 1990 à Oakton, en Virginie, la formation américaine appartient à cette génération de groupes qui ont progressivement développé leur propre langage, loin des grandes écoles du Death Metal de l’époque.
Là où une partie du genre cherchait toujours davantage de brutalité, Arghoslent a construit au fil des années un Death Metal mélodique immédiatement reconnaissable : riffs galopants, longues harmonies de guitares, mélodies presque Heavy Metal par moments, le tout associé à une production abrasive et à un chant qui conserve quelque chose de profondément underground, parfois même proche dans l’esprit du Black/Death Metal.
Après plusieurs démos au début des années 1990, le groupe publie son premier album, Galloping Through the Battle Ruins, en 1998, suivi de Incorrigible Bigotry en 2002 puis de Hornets of the Pogrom en 2008 chez Drakkar Productions.
Trois albums seulement en plusieurs décennies d’existence.
Cela peut paraître peu, mais cette discographie relativement réduite aura largement suffi à donner à Arghoslent un statut particulier dans une frange de l’underground international. Car Arghoslent est également indissociable des controverses qui entourent ses textes et son imagerie.
Depuis longtemps, plusieurs organisations et médias américains ont classé le groupe dans la mouvance white power music, en raison notamment de certains thèmes développés dans les paroles et de déclarations de ses membres. Cette réputation a entraîné différents boycotts, retraits de plateformes numériques et refus de promotion dans certains médias Metal. Gelal accuse les « synagogue labels » de tenir l’underground. Cela n’a pourtant jamais véritablement fait disparaître le groupe des circuits underground.
Les disques ont continué à circuler par les labels spécialisés, les distros, le vinyle et la cassette, tandis qu’Arghoslent a conservé un public particulièrement fidèle. Et en 2026, plus de trente-cinq ans après sa formation, le groupe continue encore de traverser l’Europe pour jouer en Italie, en République tchèque ou ailleurs sur le continent.
Son histoire est par ailleurs directement liée à celle de Grand Belial’s Key. Plusieurs musiciens ont gravité autour des deux formations de Virginie, notamment Pogrom, également connu sous le nom de Gelal Necrosodomy, guitariste d’Arghoslent et membre historique de GBK. Autant dire que la présence des deux groupes sur la même affiche n’avait rien d’anodin.
À 20 h 30, après Heathen/Lifecode, c’est donc au tour d’Arghoslent de prendre possession de la petite scène du Centrale Rock Pub.
Et dès les premières secondes, on comprend que le concert vient de changer de dimension.
Arghoslent a connu plusieurs chanteurs au cours de son histoire. Aujourd’hui, le micro est tenu par Ulfhedinn, successeur du regretté The Genocider. Physiquement, le personnage impose immédiatement sa présence : carrure massive, foulard à tête de mort symbole des mouvements les plus radicaux couvrant le bas du visage et une esthétique volontairement martiale qui tranche avec le reste de la scène.
Pendant tout le set, il ne relâchera pratiquement jamais la pression.
Le chant est vociféré sans répit, tandis que les guitares déroulent ces riffs mélodiques et guerriers qui constituent depuis longtemps la véritable signature d’Arghoslent.
Je serais incapable de reconstituer aujourd’hui l’ordre exact de la setlist.
De mémoire, on retrouve évidemment “Defile the Angelic”, ainsi que “Arsenal of Glory”, que le public réclame à plusieurs reprises. Il y aura également “The Grenadier”, “Rape of a Slave”, “Recalcitrant Kommando” et, sauf erreur de ma part, “Purging Fires of War”, qui semble avoir conclu le concert. Il doit certainement m’en manquer quelques-uns.
Mais finalement, ce dont je me souviens le plus, ce n’est pas tellement l’ordre des morceaux. C’est l’ambiance. Elle est tout simplement explosive.
Pour un groupe pratiquant un Death Metal aussi mélodique, les pogos sont étonnamment violents et les premiers rangs deviennent rapidement très agités. Le public semble littéralement absorbé par le groupe. On comprend alors beaucoup mieux l’aura particulière qu’Arghoslent exerce depuis des années sur une partie de l’underground.
Au milieu du concert, Ulfhedinn marque une courte pause et lance « Avanti ragazzi di Buda », immédiatement repris par une partie du public italien.
Pour replacer les choses dans leur contexte, Avanti ragazzi di Buda est un chant anticommuniste italien consacré à l’insurrection hongroise de 1956 contre le régime soutenu par l’Union soviétique. Avec le temps, le morceau a été largement repris dans certains milieux nationalistes italiens ainsi que dans plusieurs tribunes ultras comme la Lazio, l’Hellas Vérone, l’Inter, Ascoli, etc. Une référence qui correspond assez bien à l’esthétique martiale et provocatrice développée autour du groupe.
Puis les guitares repartent. Et à partir de là, tout s’enchaîne extrêmement vite. La prestation est compacte, extrêmement solide et surtout parfaitement maîtrisée. Malgré les décennies, Arghoslent ne donne jamais l’impression de réciter mécaniquement son répertoire. Les riffs restent incroyablement efficaces sur scène et cette manière de mélanger mélodies Heavy Metal, vélocité Death et rugosité underground fonctionne probablement encore mieux en concert que sur disque.
Et surtout, je ne vois absolument pas le temps passer. Lorsque le set se termine, j’ai presque l’impression qu’il vient de commencer. Après toutes ces années à écouter Arghoslent sans avoir jamais eu l’occasion de les voir, la prestation est clairement à la hauteur de ce que j’attendais. On aurait facilement pu les laisser jouer une heure de plus.

Petit break après Arghoslent.
Une partie du public en profite pour aller discuter ou faire quelques photos avec les musiciens d’Arghoslent et de Grand Belial’s Key, pendant que Black Raptus commence à s’installer sur scène. Sauf erreur de ma part, le groupe se présente avec le même line-up que lors du Night of the Werwolf.
J’ai déjà beaucoup parlé de Black Raptus sur Lumière Mourante, aussi bien à travers mes chroniques que dans l’interview réalisée avec le groupe. Je vous renvoie donc directement vers ces articles pour une présentation plus complète. C’est une formation italienne que j’apprécie particulièrement et c’est déjà la troisième fois que j’ai l’occasion de les voir sur scène.
Malheureusement, le début du set est perturbé par quelques problèmes de son. Le groupe tente pendant un moment de régler la situation, avant que le chanteur ne finisse par lâcher, en substance : « On s’en fout, c’est du Black Metal, on joue. »
Difficile de totalement lui donner tort.
Cela dit, dans le cas de Black Raptus, le problème est peut-être un peu plus gênant que pour un groupe au style volontairement chaotique ou primitif. Leur musique repose beaucoup sur des riffs mélodiques très particuliers, une atmosphère mélancolique et des lignes de guitare qui ont besoin d’un minimum de clarté pour véritablement prendre toute leur ampleur. Une sonorisation plus propre aurait donc clairement rendu justice à leur musique. Dommage. Mais une fois le concert véritablement lancé, le groupe ne se laisse pas démonter et le public répond présent.
Les morceaux désormais familiers s’enchaînent : “Blasphemous Ritual”, “Memories of Sadness”, “Against”, “Highway of Tears” et plusieurs autres titres dont, là encore, ma mémoire commence sérieusement à me faire défaut. Le set me paraît d’ailleurs plus long que lors des précédentes fois où j’avais vu Black Raptus, ce qui permet au groupe de parcourir assez largement son répertoire.
Malgré les problèmes techniques, l’ambiance reste bonne et le public suit véritablement la prestation jusqu’au bout. Au final, encore une très bonne apparition de Black Raptus dans des conditions qui n’étaient pourtant pas idéales.
Et puisque j’ai déjà eu l’occasion de le dire plusieurs fois sur Lumière Mourante, je vais simplement le répéter ici : si vous ne connaissez pas encore Black Raptus, allez écouter leurs disques. Et surtout, soutenez-les. Ce groupe mérite largement davantage d’attention en France.

Puis vient enfin le moment que beaucoup attendaient depuis le début de la soirée : Grand Belial’s Key monte sur scène. Au chant, on retrouve Unhold, qui occupe ce poste depuis la reformation du groupe en 2009.
Petit retour en arrière nécessaire.
Après la mort de Grimnir Heretik en 2006, GBK entre dans une longue période d’inactivité. Le groupe ne s’était pas officiellement séparé, mais Gelal n’avait visiblement aucune envie de repartir à la recherche d’un nouveau chanteur et de reconstruire une nouvelle fois le line-up. Vers 2009, la solution finit pourtant par apparaître du côté de l’Allemagne. Unhold connaissait déjà personnellement les membres de GBK et suivait le groupe depuis longtemps. Lorsque Gelal lui propose finalement de prendre le micro, l’intéressé n’est lui-même pas franchement convaincu. Il lui répond qu’il serait sans doute plus logique de trouver un chanteur américain.
Gelal insiste en substance : tu chantes, sinon cela ne se fera pas. Unhold finit par accepter. Une tâche qu’il ne prend d’ailleurs pas à la légère : grand amateur de GBK depuis les premières années, il expliquera plus tard avoir trouvé assez intimidante l’idée de succéder à The Black Lourde of Crucifixion puis à Grimnir. Il assure depuis cette époque les prestations live du groupe, notamment dès Chicago en 2009, avant de devenir finalement la voix du quatrième album, Kohanic Charmers, sorti en 2022.
L’enregistrement ne fut apparemment pas toujours évident. Unhold, peu à l’aise avec son anglais, avait demandé à Gelal d’être présent pendant les prises afin de contrôler notamment sa prononciation. Sur l’album, il ne se limite d’ailleurs pas au chant puisqu’il joue également de la guitare acoustique sur “Crud Drips from the Shofar” et le solo de “Fiscus Judaicus”. Son timbre tranche aussi avec celui de ses prédécesseurs : quelque chose de plus aboyé, plus directement Black Metal, qui donne une couleur particulière au GBK actuel.
Avant cela, Unhold était surtout connu pour son long parcours au sein d’Absurd, où il a occupé pratiquement tous les postes selon les périodes, ainsi que pour Luror, son projet personnel. On le retrouve également lié à Wolfsmond et à plusieurs autres formations de l’underground allemand. Il est enfin le fondateur de W.T.C. Productions – World Terror Committee, label actif depuis 2000 et devenu au fil des années une structure importante du Black Metal underground européen.
Voilà pour la remise au point.
Le set de GBK sera relativement long et, eux aussi, semblent souffrir par moments d’un son qui n’est pas absolument parfait. Mais contrairement à Black Raptus, cela nuit beaucoup moins à leur prestation. Et surtout, le public devient complètement électrique.
Dès les premiers morceaux, tout le monde semble attiré comme un aimant vers le devant de la petite scène. Ça pousse énormément, les pogos démarrent soudainement sans prévenir, les bières volent au-dessus des têtes et les gens hurlent les paroles. Bref, une ambiance totalement survoltée.
C’est même assez différent de beaucoup de concerts de Black Metal où le public reste généralement plus statique, absorbé par la musique. Là, par moments, on se rapproche presque davantage de l’énergie d’un concert de Thrash ou de Hardcore. C’était franchement excellent à voir.
Même si, passé un certain âge, après une semaine de boulot et plusieurs heures debout, se prendre des coups de coude dans les côtes ou se faire écraser les pieds devient légèrement moins enthousiasmant qu’à vingt ans…
Mais revenons à GBK. La setlist fait largement la part belle aux classiques : “Goat of a Thousand Young” ouvre les hostilités, suivi de “Hobo of Aramaic Tongues”, “On a Mule Rides the Swindler”, “Satanicunt”, “Sumerian Fairytale”, “Fiscus Judaicus”, “The Seventh Enochian Key”, “Mourners Flock to Gethsemane”, “The Tenderhearted’s Manifesto”, “Foul Parody of the Lord’s Supper”, avant de terminer sur “Shemhamforash”. J’ai réussi à mettre la main sur la setlist après le concert et il s’agit bien du même programme que celui joué quelques jours auparavant lors de cette courte campagne européenne.
Autant dire qu’il y avait peu de temps morts. Et musicalement, aucune déception. Après avoir attendu autant d’années avant de pouvoir enfin voir Grand Belial’s Key sur scène, j’avais forcément placé la barre assez haut. Pourtant, le groupe reste immédiatement reconnaissable : ces riffs tordus et mélodiques, cette manière étrange de rendre certains passages presque accrocheurs avant de repartir dans quelque chose de beaucoup plus agressif, et cette identité que GBK possède depuis ses débuts. Unhold tient parfaitement son rôle. Meme si sur la fin du concert, j’ai néanmoins eu l’impression qu’il commençait à perdre légèrement en puissance. Rien de véritablement inquiétant, simplement la sensation que la voix avait été mise à rude épreuve pendant le set.
Cela n’empêche absolument pas le public d’en redemander. À peine les derniers accords terminés, les appels pour un rappel commencent immédiatement. Mais cette fois, c’est réellement terminé. Et franchement : aucune déception. Après toutes ces années à écouter Grand Belial’s Key, pouvoir enfin les voir dans une petite salle italienne complètement chauffée à blanc restera probablement l’un des grands moments de cette cinquième édition du Wine and Fog.
Lorsque je ressors du Centrale Rock Pub, je découvre d’ailleurs pas mal de monde que je n’avais pratiquement pas aperçu à l’intérieur pendant la soirée.
Certains semblent avoir passé une bonne partie du festival dehors, installés autour des tables, à boire quelques bières en écoutant les concerts depuis l’extérieur. Sans doute des habitués du lieu venus profiter de la soirée à leur manière.
Retour vers le parking.
Quelques dernières discussions avec deux ou trois personnes croisées pendant le festival, puis chacun commence progressivement à reprendre sa route. Et surtout : aucun incident. Pas de bagarre. Pas de tension particulière. Pas de contrôle d’identité à la sortie. Pas de contre-manifestation devant la salle. Juste un concert.
Cela paraît presque banal écrit comme ça, mais lorsqu’on vient de France et que l’on connaît les difficultés rencontrées par certains organisateurs pour monter ce genre d’affiche, lieux tenus secrets jusqu’au dernier moment, pressions, menaces d’annulation et changements de salle, le contraste est assez saisissant.
Direction maintenant l’hôtel pour quelques heures de sommeil. Demain, retour en France.

J’ai également eu l’occasion d’interviewer trois personnes présentes lors de cette soirée. Une bonne manière de donner la parole au public et de recueillir différents points de vue sur le festival, les groupes à l’affiche et l’ambiance générale du concert.

🇮🇹 Interview d’Acagare Giovanni
Pour commencer simplement : d’où viens-tu en Italie, quel âge as-tu et depuis combien de temps écoutes-tu du Black Metal ?
Salut, merci pour les questions. On ne me demande jamais ce genre de choses. À vrai dire, c’est même la première fois ! Ahahahah.
Pour commencer, j’habite dans la province de Turin, dans le nord-ouest de l’Italie. J’ai 56 ans et j’écoute du Metal depuis que j’en ai 13 ou 14, donc depuis 1983-1984. Au cours de ma vie, j’ai également énormément écouté de Hardcore. Quand une certaine partie du Metal a commencé à décliner vers la fin des années 1980, je me suis mis à écouter beaucoup de Crossover, puis directement du Hardcore. Cela a duré jusqu’au milieu des années 1990.
À partir de là, je me suis tourné vers le Black Metal, mais le véritable coup de foudre est arrivé à la fin des années 1990, lorsque des labels comme No Colours Records ou Christhunt Productions ont commencé à sortir chef-d’œuvre après chef-d’œuvre.
Nous avons discuté rapidement sur le parking pendant le concert de Grand Belial’s Key et Arghoslent. Tu m’as dit que, selon toi, cette salle était probablement la meilleure d’Italie et largement supérieure à certaines salles de Milan. Je dois dire que je suis assez d’accord avec toi : on est très proche de la scène, la salle reste assez intime et l’ambiance est vraiment agréable.
Oui, actuellement, le Centrale, à Côme, est le meilleur endroit pour voir des concerts dans mon pays.
La salle est petite et il y a un contact direct entre les groupes qui jouent et le public. La bière et la nourriture sont excellentes, et l’endroit est vraiment accueillant. On s’y sent comme chez soi.
Dans le passé, il y a eu d’autres salles devenues totalement cultes, comparables au Centrale.
Avant tout, le Country Star d’Albignasego, malheureusement fermé depuis plusieurs années, ainsi que le Blue Rose Saloon, à Cormano, dans la région de Milan, où j’ai assisté à des soirées live qui resteront gravées dans mon cœur toute ma vie. Pour moi, tous ces endroits ont été parmi les meilleurs d’Italie.
Il y en avait également un autre qui n’a existé que peu de temps mais qui a laissé une grande trace : le Titty Twister de Parme.
Venons-en justement au concert de GBK et Arghoslent. Était-ce la première fois que tu voyais les deux groupes en live ? Qu’as-tu ressenti lorsque tu as appris qu’ils allaient jouer en Italie ? Et maintenant que le concert est passé, qu’as-tu pensé de leurs prestations respectives ?
Pour GBK, c’était la première fois.
Ils étaient venus il y a de nombreuses années à Brescia, mais malheureusement je n’avais pas réussi à assister à cette date.
Arghoslent, en revanche, je les avais vus en Finlande lorsqu’ils avaient joué deux dates en 2009 avec Drowning the Light et d’autres groupes glorieux, notamment Satanic Warmaster et Hammer. Arghoslent et GBK ont complètement détruit Erba !
Les deux groupes partagent plusieurs membres, et la qualité ainsi que la technique des riffs de Gelal ne peuvent que laisser bouche bée.
On m’a fait remarquer que le technicien du son à la console n’avait pas été particulièrement compétent ce soir-là, mais pour être sincère, j’étais tellement absorbé par les groupes que je ne m’en suis même pas rendu compte.
Pour moi, cela a été l’un des plus beaux concerts des dix ou quinze dernières années. Point final !
Pour Grand Belial’s Key, quel chanteur préfères-tu parmi ceux qui ont fait partie de l’histoire du groupe, et pourquoi ?
Évidemment Cazz Grant.
Il a chanté sur les deux premiers classiques du groupe et le fait qu’il jouait de la batterie tout en chantant m’a toujours fasciné.
Après, c’est évident qu’Unhold n’est pas inférieur pour autant.
D’ailleurs, son projet LUROR, avec les Allemands d’Odal, est tout simplement mon groupe préféré de tous les temps dans le Black Metal !
Tu m’as également dit avoir participé au Nuclear War Now! Fest à Berlin. Te souviens-tu de quelle édition il s’agissait ? Quels groupes avais-tu réussi à voir cette année-là ? Avec le recul, cela devait être quelque chose d’incroyable de vivre un festival pareil.
Oui, absolument.
À vrai dire, j’ai fait tous les Nuclear War Now! à Berlin. Je n’en ai raté aucun ! Ahahahah. J’ai vu tous les grands groupes de l’époque.
Évidemment, parmi les moments les plus marquants, il y a les reformations d’ORDER FROM CHAOS et le set de CONQUEROR.
Et bien sûr, chaque fois que des monstres sacrés comme Black Witchery — à l’époque avec Tregenda — jouaient au NWN ou ailleurs en Europe, je ne les ratais jamais.
À cette époque, pour moi, Black Witchery était tout simplement le plus grand groupe bestial à voir en live. Ils étaient souvent accompagnés par Archgoat, Blasphemy, Proclamation, etc.
C’étaient des années en or.
Au NWN, je me souviens également du set de Nocturnus avec Mike Browning, qui avait même joué des morceaux d’Incubus.
La seule fausse note était le clavier, beaucoup trop fort dans le mix et franchement un peu excessif.
Toujours au NWN, les prestations de Proclamation et de Blasphemophagher étaient également mémorables.
Mais le plus beau concert de cette période reste pour moi le premier Black Flames of Blasphemy, à Helsinki, où jouaient ensemble Blasphemy, Black Witchery, Archgoat, Revenge, Proclamation et Blasphemophagher.
La soirée du vendredi était elle aussi magnifique, avec Horna, URN et plusieurs autres groupes.
J’aimerais également parler un peu de la scène italienne. De mon point de vue, elle est souvent sous-estimée, alors qu’elle existe depuis longtemps et entretient depuis toujours un rapport particulier avec l’underground. Il y a eu toute la période liée aux Hot Shower, les Black Winter Fest, et aujourd’hui les festivals organisés par Wine and Fog, sans oublier différents concerts autour de Vérone et ailleurs. On ne peut donc pas dire que la scène soit morte. Quel est ton point de vue sur la scène Black Metal italienne actuelle ? Comment l’as-tu vue évoluer au fil des années ? Quels groupes italiens as-tu vus récemment et lesquels conseillerais-tu particulièrement à quelqu’un qui voudrait découvrir ce qui se passe aujourd’hui dans l’underground italien ?
Je vais répondre à toutes ces questions en même temps.
La scène Black Metal italienne a toujours produit de grands groupes.
Certains ont obtenu la reconnaissance qu’ils méritaient, comme Mortuary Drape, qui restent toujours les meilleurs de tous selon moi, tandis que d’autres sont restés dans l’underground tout en continuant à proposer d’excellentes sorties.
Pour moi, en dehors de Mortuary Drape déjà cités, les meilleurs ont été Tenebrae in Perpetuum, Imago Mortis, Beatrik, Evol et les vieux Opera IX.
Aujourd’hui, j’aime bien Hesperia. Je viens justement d’acheter leur nouvel album. Il y a également les excellents Frangar, même s’ils ne sont pas vraiment Black Metal mais davantage orientés RAC. Concernant les groupes italiens que j’ai vus récemment en live en Italie, il n’y en a finalement pas énormément.
J’ai souvent eu l’occasion de voir Frangar, qui ne déçoivent jamais.
Et puis évidemment les éternels Mortuary Drape, qui sont toujours absolument meurtriers !
Parmi les nouveaux groupes, les meilleurs sont certainement BLACK RAPTUS.
Ils jouent énormément en concert et progressent de jour en jour.
Morcolac, dont un membre joue également live avec Black Raptus, déchire lui aussi, mais jusqu’à présent ils n’ont dû jouer que deux fois environ et je n’ai malheureusement pas réussi à les voir.
Autre excellent groupe : Heathen/Lifecode, que tu as certainement vu toi aussi lors du concert de GBK. Il n’y a pas énormément de concerts en Italie. Beaucoup de groupes étrangers ne viennent pas, ou alors jouent uniquement en pleine semaine lorsqu’ils sont en tournée. Du coup, je suis souvent obligé de laisser tomber.
J’ai dû faire des miracles pour réussir à venir voir GBK alors que le concert avait lieu un vendredi.
Les rendez-vous fixes restent toujours HOT SHOWER, avant tout, puis Wine & Fog Fest et Black Winter.
Il y a quelques années, un concert avait également été organisé en Valsesia avec EISENWINTER, FATHERLAND, ARYAN HAMMER et d’autres groupes. C’était un grand événement. Peu de concerts, donc, mais généralement de bons concerts.
Dommage que ce festival n’ait jamais pu être organisé une nouvelle fois.
Il faut aussi parler de ta collection. Combien de vinyles et de t-shirts possèdes-tu aujourd’hui ? J’ai vraiment l’impression qu’il y en a des centaines. Arrives-tu encore à trouver suffisamment de place pour conserver tout ça ?
Ma collection est quelque chose de complètement fou.
C’est toute ma vie. En réalité, j’ai des milliers de vinyles, et la même chose pour les CD et les cassettes.
Très souvent, j’achète la même sortie à la fois en vinyle et en CD. Pour tous les grands groupes du genre, je possède généralement les deux formats : tous leurs albums, tous leurs mini-CD, absolument tout. J’ai également des centaines de 7″, peut-être même au moins un millier.
Et pour le merchandising, je préfère ne même pas y penser…
J’ai des milliers de t-shirts et des centaines de sweats. Pour te donner un exemple, de Mortuary Drape, je dois avoir une dizaine de longsleeves, quatre sweats et une quarantaine de t-shirts. Pour Black Witchery, je dois avoir une quinzaine de sweats et plus de cinquante t-shirts.
En revanche, si je me souviens bien, je n’ai que deux ou trois longsleeves de Black Witchery.
On atteint vraiment la folie ! Ahahahahahah.
Et évidemment, il n’y a plus de place. Maintenant, mes t-shirts sont empilés en montagnes parce qu’ils ne rentrent plus dans les meubles, et les vinyles sont entassés par terre. J’en ai même autour du lit dans lequel je dors !
Et pour finir, j’aimerais avoir ton point de vue extérieur sur la France. Que penses-tu de la scène Black Metal française ? Quels sont, selon toi, les groupes français les plus incontournables ou ceux qui ont véritablement compté dans l’histoire de la scène ?
La France a évidemment été — et reste encore aujourd’hui — une nation majeure dans le Black Metal.
Pour moi, avec la Finlande et l’Allemagne, ce sont les trois meilleures scènes de toutes.
Citer tous les groupes français que j’aime serait vraiment difficile. En premier lieu, il y a quand même les amis d’ARMAGGEDON. Je les suis depuis le premier jour et j’ai également le plaisir de les connaître personnellement. Surtout leur chanteur, qui vient parfois assister à des concerts en Italie et avec qui on passe toujours de très bons moments.
Évidemment, impossible également de ne pas citer tout le CONCILIUM : chacun de ces groupes est une pure gloire. Puis naturellement la LLN et les vieux Mütiilation. Personnellement, j’aime aussi énormément Desolation Triumphalis et Bekhira.
Je pourrais citer une centaine de groupes français, mais je vais m’arrêter là ! Ahahahah.
Voilà, je crois que c’est tout. Je ne vois pas d’autres questions.
J’espère ne pas avoir été trop long. Comme je te le disais il y a quelques jours, j’ai préféré répondre pendant le week-end parce que j’étais tranquille et libéré de mes obligations professionnelles.
Cela m’a fait plaisir d’échanger quelques mots avec toi et j’espère que nous nous reverrons lors d’un prochain concert.
Ces dernières années, à cause du travail, je voyage peu ou quasiment plus en dehors de mon pays. Mais si tu viens au prochain Hot Shower, tu me trouveras certainement là-bas. 😎

🇫🇷 Interview avec un spectateur français anonyme
Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter un peu ? Sans forcément donner ton âge exact, nous dire à peu près de quelle génération tu es, et surtout comment tu as découvert le Black Metal. Tu avais quel âge à l’époque ? Quels sont les groupes qui t’ont fait entrer dans cette musique ? Et depuis, quel a été ton parcours dans la scène ? Est-ce que tu as toujours suivi les sorties ou tu as eu des périodes où tu as complètement décroché ?
J’ai découvert le Black Metal quand j’avais 16 ans, en 95. Je connaissais l’album de Venom mais j’ai découvert la deuxième vague de BM via une émission de radio que je captais avec difficulté et force interférences. En ont résulté des enregistrements sur K7s avec un son particulier qui ajoutait à l’ambiance des Mayhem, Necromantia, Rotting Christ, Enslaved, Master’s Hammer, Immortal, Opera IX, Emperor… Le style et surtout l’imagerie nimbée de mystère et de mysticisme rompait avec la scène Thrash et Death, et les interviews dans des fanzines obscurs changeaient de ton, imposant un élitisme et un mépris de la masse et de la religion qui ont eu forcément de l’effet sur l’ado que j’étais. Je suis rentré encore plus loin dans l’underground et trouvé ma place au sein de la scène pour les décennies suivantes.
30 ans plus tard, je suis encore certains groupes ou artistes, mais globalement, je suis dépassé par ce qui sort. Je suis certains groupes cultes mais je n’arrive pas à suivre les livraisons d’albums, qui restent produits à haute fréquence… pour un groupe comme Clandestine Blaze par exemple, je dois avoir 10 ans de retard sur leurs albums. Je n’ai plus ce besoin pressant de tout acheter, et comme je n’arrive pas à écouter en digital, je zappe plein de trucs. Et puis, l’âge faisant, le mien et celui des artistes, le mysticisme disparait pour beaucoup de groupes, le maquillage ayant disparu, les photos personnelles paraissant sur leurs profils des réseaux sociaux… la magie opère moins. Il reste alors une discipline envers ce qui a été une doctrine appelée Black Metal, et les groupes qui suivent cette voie permettent de la faire perdurer.
Est-ce que c’était ton premier concert en Italie ou tu avais déjà eu l’occasion de faire quelques dates là-bas, par exemple les Hot Shower, les Black Winter Fest ou d’autres festivals ? Comment as-tu entendu parler de cette affiche à Erba ? Faire un déplacement aussi important un vendredi soir uniquement pour voir Grand Belial’s Key et Arghoslent demandait une certaine organisation : tu es venu seul ou avec d’autres personnes ?
J’étais déjà allé en Italie pour différents concerts. Quand j’ai appris (via facebook, un réseau social old school qui va devenir l’équivalent des forums ou des flyers…) la venue de GBK et Argho, c’était surtout un signal de se dire que ce serait peut-être la dernière fois que je les verrai, alors avec un ami nous avons organisé le déplacement. On avait vu les groupes en 2008 et 2009 et on avait beaucoup rigolé avant le concert de GBK en Italie. Ils sont très détendus en Italie, alors avec la bouffe et les jolies filles, nous nous sommes vite décidés.
C’est assez rare de pouvoir voir Grand Belial’s Key et Arghoslent en concert en Europe. Arghoslent avait d’ailleurs connu une expérience assez folklorique en France en 2009. Le concert devait initialement se dérouler à Aix-en-Provence, mais le propriétaire de la salle aurait reçu des menaces et décidé d’annuler la soirée. Les organisateurs avaient finalement trouvé une solution de remplacement dans un local de motards à Marseille. Comme un autre concert avait déjà lieu sur place, Arghoslent n’aurait pu monter sur scène que vers trois heures du matin. Grand Belial’s Key, de son côté, devait notamment jouer au Drakkar Hellfest en 2001, mais le groupe n’avait finalement pas pu faire le déplacement. Est-ce que tu avais déjà eu l’occasion de voir l’un de ces deux groupes en live avant Erba ? Et maintenant que le concert est passé, qu’as-tu pensé de leurs prestations respectives ? Lequel des deux t’a le plus impressionné sur scène ?
Je ne savais pas ou ne me souviens pas qu’ils devaient jouer au Drakkar Hellfest. C’était déjà un sacré bordel, je pense que ça aurait achevé le fest, qui d’ailleurs serait impensable à faire aujourd’hui, même en Italie. J’en reparlais récemment avec quelqu’un qui y était, on a vécu un moment assez unique de Black Metal, mais qui aurait pu très mal finir. Et oui j’avais vu Argho à ce fameux concert de Marseille, et les discussions qu’on avait pu avoir avec les membres du groupe, ce qui m’avait poussé à aller les voir l’année suivante en Italie pour GBK. Difficile de comparer les concerts respectifs, les line-ups ayant changé, les salles étant différentes, le public même, mais je pense que pour certaines raisons j’ai préféré le concert de Marseille pour Arghoslent, bien que la set list et le line-up cette année étaient costauds. Sauf peut-être le batteur, pourtant pas un inconnu vu les groupes dans lesquels il a joués, mais qui était quand même limite sur ce concert. Les guitaristes étaient moins statiques à l’époque, pliés sur leurs guitares, bon, peut-être que Pogrom a des problèmes de dos maintenant… Et pour GBK, le concert récent était meilleur, malgré encore une fois des problèmes de son, voire d’exécution, mais ça fait partie de l’expérience, dirons-nous. Quant à comparer les deux prestations de cette année, je dirais que GBK a remporté mon choix, puisque la set list était presque parfaite, laissant place à toutes les périodes. Pour autant, un spectateur distrait, parti pisser entre deux sets, aurait cru voir le même groupe sur scène.
Une question que j’ai posée à tous les autres interlocuteurs : est-ce que tu te souviens de la première fois où tu as écouté Grand Belial’s Key ? Quel disque ou quelle période t’a fait découvrir le groupe ? Parmi les différents chanteurs qui ont fait partie de l’histoire de GBK, lequel préfères-tu et pourquoi ? Et si tu devais choisir un seul album dans chacune des deux discographies, lequel placerais-tu au sommet chez Grand Belial’s Key, puis chez Arghoslent ?
Difficile de me souvenir précisément, je ne me souviens plus si Mocking the Philantropist était sorti mais j’ai connu par les morceaux démos, de Goat of a Thousand young, dont j’ai d’ailleurs une version tardive, ou tout du moins sur des compils K7s, quand c’était la norme pour découvrir des nouveaux groupes. J’ai découvert en tout cas avec le premier chanteur, Lord Fag Pussyferian, qui malgré ce qu’en pense Gelal, avait un certain talent (il n’est d’ailleurs pas ridicule sur l’album d’Ancient “bloodfiends” qui a quelques réminiscences GBK !). Mais c’est avec la sortie de Judobeast que le groupe est devenu un de mes préférés. Et c’est bien the Black Lourde qui pour moi reste le chanteur de GBK, pour ses variations de voix, accentuant l’aspect théatral du groupe, chaque morceau étant comme une histoire, avec une construction musicale. Pour moi Judoboy Assassination est l’album à retenir, et fait partie de mon top 50 personnel. Et pour Arghoslent, j’hésite entre Incorrigible Bigotry et Hornets of the Pogrom. Leur discographie reste plus homogène que celle de GBK et les chansons se perdent entre les différents albums. Pour GBK, on sait situer directement sur quel album se trouve telle chanson.
Parlons un peu de la scène italienne. Je la trouve personnellement assez ancienne et souvent sous-estimée. En regardant par curiosité les statistiques de Metal Archives (oui, je suis un gros adepte de ce genre de choses) je me suis rendu compte qu’il y avait aujourd’hui plus de formations de Black Metal recensées en Italie qu’en Suède. Et à l’échelle européenne, l’Italie se situe même juste derrière la France et l’Allemagne en nombre de groupes de Black Metal. Ça donne quand même une idée de l’importance de cette scène, alors qu’on en parle souvent beaucoup moins que des scènes scandinaves, françaises, allemandes ou grecques. Quels sont, pour toi, les groupes italiens véritablement cultes ou incontournables ? Est-ce que tu suis également des formations italiennes plus récentes ? Et justement, malgré les problèmes de son qui ont malheureusement un peu pénalisé leur prestation, qu’as-tu pensé de Black Raptus ? Est-ce que tu connaissais déjà le groupe avant ce concert ?
J’aime beaucoup la scène musicale italienne, dans plusieurs styles car elle a de vraies spécificités et bien qu’elle comporte des hordes de copycats sans intérêt, on retrouve ce truc propre à l’Italie, entre racines culturelles profondes, esthétisme, un côté petit malin de la débrouillardise, et une part de vice, héritée d’une longue histoire, qui donne très souvent une saveur particulière à ce que l’Italie peut offrir, et qu’on peut étendre à leur scène musicale prog, mais aussi à leur cinéma et au-delà. Pour citer des groupes cultes, BM ou presque, Death SS, Mortuary Drape, Evol (je fais partie d’une génération qui n’oubliera pas les charmes de la chanteuse), Opera IX, Bulldozer, Malombra, Black Oath, Necromass, Abhor, Goatfire, Altar of Perversion, Abysmal Grief, Mefitic… A côté il y avait toute une scène dès les années 2000, ultra prolifique (trop), autour du label War Kommand, des groupes que ne renierait pas ASRAR mais d’un intérêt très limité…
Quant aux groupes récents, je n’ai pas vraiment d’exemple. Black Raptus, j’en ai rien eu à foutre, je n’étais pas venu pour les voir. Et le peu que j’ai entendu m’a conforté à aller boire une bière dehors.
Tu es présent depuis longtemps dans la scène underground. Quel regard portes-tu aujourd’hui sur son évolution ? Qu’est-ce qui te manque le plus par rapport aux années 1990 et 2000 ? À l’inverse, qu’est-ce que tu supportes le moins dans la scène actuelle ? Est-ce que l’arrivée des réseaux sociaux, des YouTubeurs, TikTokeurs et de cette manière beaucoup plus rapide de consommer et de découvrir la musique a changé quelque chose selon toi ? Quelles sont les sorties Black Metal récentes qui t’ont le plus marqué ? Et est-ce que tu as déjà quelques prochains concerts en vue ?
L’esprit Underground a quasiment disparu… il reste présent pour ceux qui l’ont connu, en gros, les vieux, mais les nouveaux… Ils sont peu nombreux à le partager, parce que les liens ont été rompus par internet et l’argent. Les petits labels actuels, qu’on dit underground, ne partagent pas un esprit d’échange. Chacun pour soi, et c’est déjà assez dur de s’en tirer. De toute manière le format physique devient moribond et il n’y a plus grand sens de sortir des disques de groupes en devenir, quand leur musique peut être écoutée très largement sans frais pour l’auditeur. Et vu la masse de sorties actuelle, acquérir un format physique devient un choix, et il n’y a plus de caractère économique à privilégier un format plus mineur comme une K7 ou un 45 tours. Quant à l’esprit d’entraide, il est limité au groupe d’amis. Il y avait, je trouve, un aspect plus large auparavant à distribuer ne serait-ce que des flyers sans escompter un retour de gratitude immédiate. Mais cet esprit tenait aussi à la communication, devenue plus immédiate et plus fluide avec l’internet 2.0. Et si ça devient tellement vaste qu’on s’y perd, un contact via un DM ou un like sur une story ne ressemble en rien à un courrier de l’autre bout du monde, rempli jusqu’à la limite du poids du timbre affranchi, de flyers et choses diverses visant à promouvoir la scène. Les nouvelles taxes sur les colis n’aident d’ailleurs pas à conserver une passion pour le matérialisé…
Les youtubeurs remplacent les magazines pour faire découvrir des groupes, mais c’est souvent biaisé car les “gros” youtubeurs ont une connaissance limitée et touchent un public très large. C’est bien pour savoir qu’il y a un nouveau Megadeth qui sort, mais faut pas aller plus loin. Les Tiktokeurs c’est pire, car au-delà du format, c’est une nouvelle génération de posers qui amènent des nouveaux codes qui vont se reproduire dans les concerts par le public, et au-delà de cette merde – qui reste mainstream – c’est un manque de connaissance et une paresse intellectuelle qui les caractérise, à sortir des poncifs, vérités déformées, d’autant plus avec le prisme woke actuel, et des anachronismes que même une IA aurait pu corriger… j’avais vu une vidéo d’une gamine qui expliquait doctement que l’une des influences littéraires de Ride the Lightning était la ligne verte de Stephen King… paru 12 ans après.
Quant aux sorties récentes de BM qui m’ont marqué… euh… j’ai perdu la notion du temps et suis désynchronisé. Peut-être “Yoga” de Necropole ou Apogeion. Mais ce sont des sorties déjà anciennes… et rien de vraiment novateur.
Merci d’avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions autour du Wine and Fog Fest. Et je te laisse le mot de la fin. Merci encore.
Solo una maglieta rossa qui évoque le destin funeste d’une communauté qui devrait les faire réfléchir quand ils cherchent une alliance qui risque de ne pas se passer comme ils le souhaitent… merci pour ton entrevue.

🇫🇷 Interview avec Laurent
Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter un peu ? Sans forcément donner ton âge exact, nous dire à peu près de quelle génération tu es, de quelle région de France tu viens, et surtout comment tu as découvert le Black Metal. Tu avais quel âge à l’époque, quels ont été les groupes qui t’ont fait entrer dans cette musique, et quel a ensuite été ton parcours dans la scène ?
Salut ! Moi c’est Laurent, je suis de la région de Clermont-Ferrand et je commence à me rapprocher dangereusement de la cinquantaine. J’ai découvert le Black Metal en 1994, j’avais seize ans. C’est un copain qui m’avait fait écouter une cassette avec du Darkthrone, Burzum et Mayhem. Avant ça, j’écoutais surtout du Thrash et du Death Metal, Slayer, Sepultura, Morbid Angel, ce genre de choses. Je me souviens que la première fois que j’ai entendu Darkthrone, je me suis demandé ce que c’était que cette production de merde. Mais finalement, c’est justement cette ambiance froide et primitive qui m’a accroché.
Après, j’ai commencé à acheter des fanzines, à échanger des cassettes et à découvrir d’autres groupes. Je me suis assez rapidement intéressé notre scène, notamment Mütiilation, Vlad Tepes, Torgeist et les groupes des Légions Noires. J’ai toujours eu un faible pour cette période. Il y avait quelque chose de mystérieux, on ne savait pas grand-chose sur les musiciens et c’était très bien comme ça.
Puis j’ai découvert la scène finlandaise, qui est devenue avec les années une de mes préférées. Beherit, Barathrum, Horna, Behexen, Sargeist, Satanic Warmaster… J’aime beaucoup ce Black Metal assez traditionnel, avec des mélodies froides et un son qui n’est pas trop propre. Je suis également amateur de Black Metal païen, notamment les vieux Graveland, et de DSBM. Les premiers Shining ou Forgotten Tomb, par exemple, je les écoute toujours avec autant de plaisir.
J’ai aussi écouté pas mal de groupes de NSBM au fil des années. Je sais que ça ne plaît pas à tout le monde, mais je ne vais pas prétendre le contraire. Je ne suis pas quelqu’un qui choisit ses disques uniquement en fonction des opinions politiques des musiciens.
J’ai commencé à faire des concerts à la fin des années 90. À l’époque, on n’hésitait pas à prendre la voiture pour aller voir trois groupes dans une petite salle à plusieurs centaines de kilomètres. J’ai pas mal bougé en France, surtout dans les années 2000 et 2010. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus sélectif. Je continue à écouter énormément de Black Metal, mais je n’ai plus forcément envie de passer tous mes week-ends sur la route.
Est-ce la première fois que tu viens en Italie pour assister à un concert ? Comment as-tu trouvé le public italien par rapport au public français ? Est-ce qu’il existe réellement une différence d’ambiance ou de mentalité selon toi ? Tu as déjà une certaine expérience des concerts et festivals underground : est-ce que l’Italie t’a paru différente de ce que tu connais habituellement en France ?
Oui, c’était la première fois que je venais en Italie pour un concert. En fait, je n’ai pratiquement jamais fait de concerts à l’étranger. Je me souviens juste d’une date à Genève en 2004 je crois, avec Crystalium et Furia. J’avais fait le déplacement avec des copains, mais depuis je suis surtout resté en France.
Pour le Wine and Fog, j’ai vraiment apprécié l’ambiance. Les Italiens m’ont paru assez chaleureux et surtout j’ai eu l’impression que les gens pouvaient profiter tranquillement du festival. Après, je ne vais pas comparer toute la scène italienne avec la France sur un seul concert, mais ça m’a fait du bien de retrouver ce genre d’atmosphère.
J’ai participé au Call of Terror et franchement j’en garde un excellent souvenir. C’était un festival exceptionnel, avec une affiche comme on n’en voit pas souvent chez nous. Par contre, toute cette présence policière autour du festival, ça m’avait vraiment gonflé. La France ce pays communiste…
Et puis il y a toute cette pression médiatique en France dès qu’un festival programme certains groupes. J’ai l’impression que les antifas cherchent systématiquement à faire annuler les concerts qui ne leur plaisent pas et que certains médias leur emboîtent le pas. Ça devient franchement fatigant. Je ne demande pas aux gens d’aimer les groupes que j’écoute, mais j’aimerais simplement pouvoir assister à un concert sans avoir toutes ces polémiques autour.
En Italie, en tout cas à Erba, je n’ai pas ressenti cette tension. J’ai eu l’impression que c’était beaucoup plus détendu, plus libre aussi. Peut-être que je suis tombé sur le bon festival, je n’en sais rien, mais ça donne envie d’y retourner.
Après, j’ai fait pas mal de concerts en France depuis la fin des années 90 et je garde évidemment d’excellents souvenirs de cette époque. Je me souviens notamment d’un concert de Marduk à Lyon en 2001 je crois. J’avais fait la route depuis Clermont avec deux copains. À l’époque, j’étais complètement accro à Marduk, surtout depuis Heaven Shall Burn… When We Are Gathered et Nightwing. Il devait aussi y avoir Behemoth et …And Oceans, mais ils avaient annulé au dernier moment. Ça nous avait bien fait chier, surtout pour Behemoth. Finalement, on avait eu Mystic Circle et Dornenreich en première partie…
Je me rappelle que Dornenreich ne m’avait pas emballé, mais c’était vraiment Marduk que j’attendais. Avec Legion au chant, ça avait quand même une autre gueule ! J’ai toujours préféré cette période du groupe, même si j’aime aussi les derniers albums. Ce qui me revient surtout, c’est l’ambiance de ces années-là. Il n’y avait pas encore tous ces réseaux sociaux et ces gens qui passent leur concert à filmer avec leur téléphone.
Je ne vais pas dire que tout était mieux avant, parce qu’on a aussi assisté à de sacrées prestations de merde. Mais j’ai quand même la nostalgie de cette époque. Maintenant, je sélectionne beaucoup plus mes concerts. Il faut vraiment que l’affiche me motive pour que je fasse autant de kilomètres.
Qu’as-tu pensé des prestations des différents groupes présents ce soir-là ? Est-ce qu’un groupe t’a particulièrement surpris ou marqué, positivement ou négativement ?
Je vais peut-être te surprendre, mais finalement j’ai préféré Arghoslent à Grand Belial’s Key, alors que c’était surtout pour ces derniers que j’avais fait le déplacement. Pourtant, je suis beaucoup plus Black que Death Metal, mais Arghoslent a vraiment été excellent. J’adore leurs mélodies, cette manière de mélanger des riffs presque Heavy Metal avec du Death assez brutal. C’est un groupe qui a vraiment son propre style et je trouve qu’ils ont une sacrée efficacité sur scène.
Grand Belial’s Key, j’étais évidemment très content de les voir. C’est un groupe que j’écoute depuis la fin des années 90 et je pensais franchement ne jamais avoir cette occasion. J’ai apprécié leur prestation, mais il m’a peut-être manqué quelque chose. Je ne saurais pas vraiment te dire quoi. C’est toujours le problème quand tu attends de voir un groupe pendant vingt-cinq ans, tu finis par idéaliser le truc. Attention, je ne dis pas que c’était mauvais, loin de là, mais Arghoslent m’a davantage marqué.
Black Raptus, je connaissais très peu avant le festival. J’ai regardé leur concert, mais je t’avoue que je n’en ai pas retenu grand-chose. Ce n’était pas mauvais, simplement moins proche de mes goûts. Je sais que certains vont me dire que je passe à côté de quelque chose, mais bon, je ne vais pas me forcer à aimer un groupe pour faire plaisir à trois personnes sur Facebook. En tout cas, je ne regrette absolument pas le déplacement.
Au passage, qu’est-ce que tu as acheté sur les stands du festival ? Il y avait pas mal de choix entre les vinyles, CD, patches et t-shirts : est-ce que tu es reparti avec quelques trouvailles intéressantes ?
Je suis resté relativement raisonnable, pour une fois. J’ai pris un t-shirt d’Arghoslent et quelques CD. J’ai récupéré le dernier Clandestine Blaze, que je n’avais toujours pas acheté alors que j’aime beaucoup ce groupe. J’ai également pris le CD de Funeral qui est sorti récemment, et Blut und Eisen de Menneskerhat. Ça faisait un moment que je voulais me le prendre, donc c’était l’occasion. Je prends principalement les CD. Les vinyles, j’en ai quelques-uns, mais franchement, je trouve que c’est devenu un sacré business. Ce qui me fait surtout marrer, c’est cette manie de sortir un même album en cinq ou six couleurs différentes, avec des éditions soi-disant limitées à 100 ou 200 exemplaires. Tu as l’impression que certains labels passent plus de temps à choisir la couleur du vinyle qu’à s’occuper de la musique. Après, chacun fait ce qu’il veut de son argent, mais personnellement je trouve ça assez ridicule. Un bon album reste un bon album, qu’il soit pressé sur un vinyle noir ou rose bonbon. Avant, je pouvais claquer une bonne partie de mon salaire dans les commandes. Je me souviens des catalogues papier, des enveloppes avec de l’argent liquide et des semaines d’attente sans savoir si tu allais vraiment recevoir quelque chose. Ça m’est arrivé de me faire avoir d’ailleurs.
Voir Grand Belial’s Key, c’était le genre de groupe que tu avais sur ta liste des formations à voir au moins une fois dans ta vie ? Est-ce que tu te souviens de la première fois où tu les as découverts, et avec quel album ou quelle période ? Et parmi les différents chanteurs qui ont fait partie de l’histoire de GBK, lequel préfères-tu, et pourquoi ?
Oui, clairement. Grand Belial’s Key faisait partie des groupes que je voulais absolument voir au moins une fois. Je les ai découverts à la fin des années 90 avec Mocking the Philanthropist. Je ne me souviens plus exactement comment j’avais récupéré l’album. J’avais tout de suite accroché. Ce que j’aime chez eux, ce sont surtout les riffs. Il y a des mélodies assez particulières et une manière de construire les morceaux que je ne retrouve pas chez beaucoup d’autres groupes. C’est aussi pour ça que je continue à les écouter presque trente ans après. J’aime énormément Judeobeast Assassination, mais si je devais choisir un seul album, je pense que je garderais Mocking the Philanthropist. C’est celui qui m’a fait découvrir le groupe et il y a forcément une part de nostalgie là-dedans.
Pour les chanteurs, ma préférence va à The Black Lourde of Crucifixion. Je trouve que sa voix correspond parfaitement à l’ambiance des premiers enregistrements. Il avait ce côté assez malsain, presque maladif par moments, qui apportait vraiment quelque chose à la musique. J’aime aussi Grimnir, mais je reste attaché à la première période.
Parlons un peu de la scène Black Metal italienne. Elle reste souvent mise de côté par rapport aux scènes française, allemande, grecque ou scandinave, alors qu’il existe ici un véritable underground, ancien et très actif, avec énormément de groupes dont on parle finalement assez peu à l’étranger. Est-ce une scène que tu suis ? Quels sont tes groupes italiens favoris, anciens comme actuels ?
Je connais quelques groupes italiens, mais je ne vais pas te raconter que je suis un spécialiste de la scène. Je connais surtout les anciennes formations, comme souvent. J’aime beaucoup Mortuary Drape. Je trouve qu’ils ont une identité vraiment particulière et cette ambiance occulte qui se dégage de leurs albums. C’est un groupe qui a toujours été un peu à part.
J’ai aussi énormément écouté Forgotten Tomb, surtout Songs to Leave et Springtime Depression. Ce sont deux albums auxquels je reste très attaché. J’aime ce Black Metal dépressif assez dépouillé, avec des morceaux qui prennent leur temps et une atmosphère vraiment pesante. Par contre, je suis beaucoup moins amateur de ce qu’ils ont fait par la suite.
J’aime bien Evol également, notamment pour leur côté médiéval, et les premiers Aborym. Après, quand Aborym a commencé à prendre une direction plus industrielle, j’ai progressivement décroché. Je connais aussi Spite Extreme Wing, mais je n’ai jamais vraiment approfondi leur discographie. Pour les groupes plus récents, je suis franchement largué. Je découvre parfois des choses par hasard, mais je ne passe plus des heures à chercher des nouveautés comme je pouvais le faire avant. C’est peut-être dommage parce qu’il y a certainement d’excellents groupes italiens que je ne connais pas. Mais bon, je préfère reconnaître mes lacunes plutôt que de te sortir une liste de vingt noms simplement pour faire le connaisseur.
Pour finir, j’aimerais avoir ton regard sur la scène Black Metal actuelle en général. Quelles sorties récentes t’ont vraiment marqué ? Quelle scène nationale ou régionale trouves-tu aujourd’hui la plus intéressante ? Et quel sera normalement ton prochain concert ?
Je vais encore passer pour un vieux con, mais je trouve qu’il y a beaucoup trop de groupes aujourd’hui. Tout le monde peut enregistrer un album dans sa chambre et le mettre sur Internet le lendemain. Alors attention, je ne dis pas qu’il n’y a plus de bons groupes, ce serait complètement idiot. Mais personnellement, je n’ai plus la patience de faire le tri.
Ce qui m’agace surtout, c’est cette volonté de rendre le Black Metal accessible à tout le monde. Tu as des groupes avec des productions énormes, des clips très travaillés, des campagnes de communication sur les réseaux sociaux… Je trouve qu’on s’éloigne quand même pas mal de ce qui faisait l’intérêt de cette musique à l’origine. Et puis il y a cette manie de vouloir tout rendre acceptable, de faire attention à ce qu’on dit, à ce qu’on montre, à ce qu’on écoute. Franchement, si tu as besoin que le Black Metal soit propre et bien élevé, autant écouter autre chose !
Je ne suis pas non plus de ceux qui pensent que tout ce qui est sorti après 1996 est forcément mauvais. Il y a encore de très bons albums. J’ai beaucoup aimé Nyx le dernier album d’Horna, par exemple. C’est un disque que j’ai pas mal écouté. Plus récemment, j’ai bien accroché à l’EP Deófol-Cræft de Warmoon Lord. C’est typiquement le genre de Black Metal finlandais que j’apprécie, assez traditionnel, avec de bonnes mélodies et sans chercher à réinventer le genre.
Je reste très attaché à la scène finlandaise. Pour moi, c’est probablement celle qui a le mieux conservé une certaine identité musicale. J’aime toujours autant la scène française, mais je trouve qu’elle a beaucoup changé. Il y a des groupes qui m’intéressent encore, évidemment, mais je ne retrouve pas toujours cette atmosphère qui me plaisait dans les années 90 et 2000.
Et puis il faut dire que je suis devenu assez difficile. Quand tu écoutes cette musique depuis plus de trente ans, tu finis forcément par comparer les nouveautés avec des albums qui t’ont marqué à une époque où tu découvrais tout. Ce n’est pas toujours très juste pour les nouveaux groupes, j’en suis conscient.
Pour mon prochain concert, je pense aller au South of Chaos Festival à Millau en juillet 2027. Il y a notamment Marduk, Vader et I Am Morbid annoncés. C’est une affiche qui me parle beaucoup plus que la plupart des gros festivals actuels. Après, je dis ça, mais il faut encore que je m’organise. Avec l’âge, je suis devenu un peu moins courageux pour les longs déplacements. Mais le Wine and Fog m’a redonné envie de bouger un peu plus souvent.


