Morcolac est un duo italien originaire de Pavie, en Lombardie, non loin de Milan. Ce premier opus, A Vampiir Is Born, sorti en 2021 chez Darker than Black Records, plonge dans les mythes vampiriques avec une ferveur qui évoque les classiques du genre : Satanic Warmaster, Drowning the Light, Order of Nosferat, Thokk ou Black Funeral. À peine 41 minutes pour six titres, portés par Sadomaster (voix, guitares, basse) et A.B. (batterie, claviers). Ce même duo anime par ailleurs Griverion, un projet DSBM tout aussi affilié à Darker Than Black Records, tandis que Sadomaster officie dans Ticinum, une entité black metal médiéval pour le moins singulière.
Dès les premières notes de « Hail the Newborn Vampiir », l’album impose un black metal raw et mélodique, sans jamais succomber à la surproduction qui gangrène tant de sorties actuelles. Les riffs gelés de Sadomaster, soutenus par une batterie martelante, rappellent les assauts scandinaves d’Emperor, mais surtout la scène finlandaise contemporaine : Sarastus, Sargeist, Sielunvihollinen, ou la période plus recente de Satanic Warmaster. Une froideur nordique transplantée sous un ciel italien.
Le développement se poursuit avec « Blackmoon Devourer (Unholy Terror of Countrysides) », où les claviers d’A.B. injectent une ambiance spectrale subtile, évoquant les premiers Abhor ou Opera IX de la vieille scène italienne, sans l’excès orchestral qui les caractérisait. Morcolac excelle dans cet équilibre précaire entre férocité brute et mélodie lancinante, forgeant des paysages sonores qui invoquent l’abîme nietzschéen – cet « abysse qui te regarde en retour » – mué en nuit éternelle. Le vampire y naît non d’une malédiction divine, mais d’une rébellion philosophique contre la lumière du jour, contre la raison qui prétend tout éclairer.
« Redwater Fangsource », le titre le plus long avec plus de huit minutes, alterne mid-tempo hypnotiques et accélérations fulgurantes, évitant la monotonie chronique du genre. Un passage dungeon synth s’y incruste avec une élégance inattendue, renforçant cette hypnose presque médiévale.
«Nocturnal Wingswirl » et « Exile Bloodtower » maintiennent cette intensité, où les riffs rampent en effleurements vicieux, évoquant la caresse d’une main froide sur une peau qui n’ose plus refuser. L’album se clôt sur « Fear the Sunlight » (mon préféré), note épique et désespérée : une allégorie limpide de la condition humaine, craignant la lumière de la raison, préférant l’ombre de l’instinct primal. La production reste brute mais claire, laissant chaque élément – harmonies glaciales, pianos mélancoliques – respirer sans artifice. Morcolac capture ainsi l’essence du black metal classique sans verser dans la nostalgie stérile.
On pourrait certes reprocher un manque d’innovation flagrante. Mais dans un genre où l’originalité forcée aboutit souvent à la dilution, cette fidélité aux racines devient un atout majeur. Morcolac n’apporte peut-être rien de radicalement neuf, et c’est précisément ce qui rend l’album si précieux : le groupe atteint ici le sommet de sa forme pour livrer quelque chose de vraiment spécial. Chacun des six morceaux dessine un paysage sonore à la fois glacialement mélodique et d’une violence implacable – une dualité que peu de formations contemporaines maintiennent sur toute la durée. Les guitares s’entrelacent avec une précision chirurgicale, les claviers instillent juste ce qu’il faut de mélancolie spectrale, sans jamais envahir. Pour tout amateur des classiques finlandais ou de la scène italienne old-school, cet album ne demande aucun effort d’adaptation : il s’impose comme une évidence venue du froid, un rappel brutal que, vingt-cinq ans plus tard, ce black metal authentique peut encore vous glacer le sang.
Black Raptus se distingue nettement au sein de la scène Black Metal italienne contemporaine par un style particulier et affirmé influencé par la scéne finlandaise. Alors que de nombreux groupes italiens actuels ou récents explorent des voies atmosphériques, post-black, blackened death metal ou DSBM, Black Raptus adopte une trajectoire résolument brute, minimaliste et mélodique. Loin des tendances symphoniques grandiloquentes qui ont parfois marqué le black metal transalpin (Opera IX, Evol, Mortuary Drape, etc.), et tout aussi éloigné du raw black metal primitif extrême (Tundra, Via Dolorosa, True Endless, etc.) qui domine une partie de l’underground italien, le groupe privilégie un black metal clinique, viscéral et sans concession.
Ses thèmes — Satan, mort violente, crime réel — sont exposés avec une neutralité glaçante, refusant toute théâtralité satanique, tout pathos romantique ou toute catharsis émotionnelle. Cette approche clinique confronte l’auditeur à la violence humaine comme un fait brut, inévitable, symptôme de la faiblesse de la chair et des pulsions destructrices inhérentes à l’existence, sans illusion de rédemption ni justification morale.
Voici un entretien réalisé en italien avec Draugr, cofondateur et chanteur du groupe, en ce mois de février 2026.
Le Black Metal transcende la simple musique pour incarner un mode de vie ou une philosophie extrême pour certains. Je songe au slogan d'Osmose Productions d'antan : "Extreme People Listen Extreme Music". Pouvez-vous décrire comment vous avez découvert le Black Metal, avec quels groupes ? Quelle est votre vision de ce genre, et qu'est-ce qui le rend si singulièrement impitoyable et élitiste ?
Le black metal se vit bien au-delà de la musique : c’est un véritable mode de vie, une musique sans compromis. Nous le voyons comme une sorte d’« île préservée », un espace où l’on peut encore créer librement, selon sa propre vision, sans chercher à séduire à tout prix une partie du public. Avec les années, la notion même de “genre de niche” s’est un peu estompée ; mais tant que celles et ceux qui l’écoutent — même en découvrant le style — le respectent, nous sommes heureux de partager cette musique avec le plus grand nombre.
Votre slogan "Iria Black Metal" m'a initialement échappé. Après recherches, j'ai compris qu'il renvoie au nom antique de votre ville, Voghera, issu d'une tribu celto-ligure bien avant la romanisation. Est-ce exact ? Y a-t-il une revendication identitaire derrière cela, une affirmation de racines contre l'effacement culturel moderne ?
Exactement, c’est bien ça. Quelque temps après la création du groupe, l’idée nous est venue de dédier cela à notre ville (même si, aujourd’hui, presque tous les membres ne sont plus de Voghera). Nous voulions rendre hommage à un territoire qui nous a accueillis et que beaucoup ont oublié. Personnellement, je suis fier de porter le nom de Voghera avec nous, partout où nous allons.
Je ne connais pas Voghera, mais elle semble être une ville industrielle, un nœud ferroviaire du Nord de l'Italie, saturée d'urbanisme et marquée par une hausse de violences liées à l'immigration incontrôlée. Me trompé-je ? Cela a-t-il influencé la conception "urbaine" de Black Raptus et ses thèmes sur la violence et le crime, reflétant une réalité brute et non édulcorée ?
Voghera est une ville du sud de la Lombardie, à la frontière du Piémont, tout près de l’Émilie-Romagne et de la Ligurie : un emplacement très stratégique. On la qualifie souvent de « ville-dortoir », car les loyers y sont bas et de nombreuses personnes travaillant dans de grandes villes — par exemple Milan — choisissent d’y habiter (au fond, surtout pour y dormir), parce que c’est plus économique. La ville a toujours eu une image dégradée et a souvent été marquée par la criminalité ; et vivre dans un environnement malsain fait, selon nous, partie des facteurs qui contribuent à la détérioration psychologique de l’être humain, thème central de nos textes.
Votre premier album développe une thématique authentique sur les crimes, avec des références évidentes aux tueurs en série. C'est un sujet plus courant dans le hardcore ou le death metal, mais il s'accorde parfaitement à votre style. Avez-vous une fascination pour les tueurs en série ? Avez-vous lu ou suivi des affaires criminelles qui vous ont marqués ? J'ai noté que l'un des pires tueurs en série italiens, Donato Bilancia, etait passé par votre ville…
Oui. Notre thème principal — en dehors du blasphème au sens large —, c’étaient les tueurs en série. Quand j’étais plus jeune, j’étais vraiment passionné par ce sujet, et j’ai donc cherché à intégrer dans nos textes ce qui m’avait le plus marqué. Pour notre premier album, on voulait à l’origine construire un concept album autour de Gary Ridgway, puis finalement on a choisi de raconter plusieurs histoires. Avec Like a Sharp Blade, j’ai abordé tout ce qui me venait du fond du cœur : de l’exploitation des ouvriers aux overdoses de drogue. Et l’an prochain, au niveau des paroles, l’axe restera globalement le même. Merci pour le tuyau sur Donato Bilancia : je ferai peut-être un texte sur lui.
Donato Bilancia, surnommé « le monstre de Ligurie », a semé une terreur froide et désordonnée entre octobre 1997 et mai 1998, en Ligurie et dans le Piémont : 17 victimes en quelques mois, frappées sans logique apparente, au gré d’une impulsion mêlant prédation et opportunisme. Longtemps insaisissable, il a laissé l’image d’un tueur “ordinaire” en surface — silhouette banale, regard éteint — derrière laquelle se cachait une mécanique de passage à l’acte quasi industrielle, jusqu’à son arrestation à Gênes le 6 mai 1998. Condamné à treize peines de réclusion à perpétuité, il est mort en détention à Padoue en 2020.
Musicalement, vos influences sont ardues à cerner. Certains évoquent Darkthrone, Judas Iscariot ou des touches punk. Pour ma part, je perçois un style unique, avec des similitudes distantes aux groupes finlandais comme Clandestine Blaze, notamment dans ces alternances de rythme entre mid-tempo et accélérations brutales mais il semble qu'il y a des passages limites Dsbm. Black Raptus est hypnotique et refuse toute catégorisation comme clone servile. Quelles sont vos influences musicales véritables ?
On ne s’inspire pas entièrement d’un groupe en particulier, mais on essaie clairement d’aller vers des sonorités aussi « finlandaises » que possible. D’ailleurs, au fond, la plupart de nos groupes préférés viennent de Finlande. Si je dois en citer deux, en dehors de la scène finlandaise, je dirais Mgła et Spite Extreme Wing. À nos débuts, on cherchait tout de même un peu à se rapprocher de Darkthrone, puis, avec le temps, on a choisi une autre voie.
Eternal Hate Fest 2025
Je vous ai vus deux fois en concert, la première au Eternal Hate Fest en République tchèque et la seconde au Night Of The Werewolves. J'ai apprécié votre mise en scène avec cagoules, cartouchières et cet aspect martial – quelques groupes de War Metal l'adoptent, mais cela reste rare. C'est esthétiquement puissant ; j'ai lu dans une ancienne interview que cela s'inspirait de Black Witchery ? Que symbolise pour vous la cagoule et la dissimulation du visage, une rébellion contre la surveillance omniprésente ? Vous avez donné de nombreux concerts, alors que beaucoup de formations black metal méprisent le live. Pour vous, est-ce une expérience essentielle ou secondaire ?
Les concerts comptent énormément pour nous : on tient vraiment à faire vivre et à partager notre musique en live. La cagoule est arrivée après notre idée de départ pour la scène — face painting et tunique — pensée volontairement comme un hommage, à plus petite échelle, à Black Witchery. Au final, la cagoule s’est imposée comme un choix de style qui nous a immédiatement convaincus : elle collait bien mieux à l’esthétique « guerrière » que nous cherchons à incarner sur scène.
Qui conçoit l'esthétique graphique de Black Raptus ? Les pochettes sont excellentes, avec ce noir et blanc minimaliste – c'est ainsi que le Black Metal devrait être, dépouillé de tout superflu. Qui réalise les designs superbes de vos t-shirts ?
La plupart des visuels de nos T-shirts sont réalisés par un ami fraternel, Orcus — alias Atramortis —, un artiste remarquable de Frosinone. En plus de nous fournir de superbes graphismes, il a aussi partagé avec nous quelques aventures sur scène un peu partout en Europe. Pour les albums précédents, en revanche, nous avons travaillé avec plusieurs artistes, et nous voulons les remercier pour la qualité de leurs contributions.
Atramortis est un artiste italien spécialisé dans la création de logos et d’illustrations pour le black metal. Actif sous le pseudonyme @atramortis_art sur Instagram, où il compte plusieurs milliers d’abonnés, il se consacre à un style graphique caractérisé par des compositions monochromes en noir et blanc, des calligraphies complexes et des motifs sombres évoquant la thématique classique du genre : grim reaper, symboles occultes, atmosphères glaciales et motifs funèbres.Son travail est particulièrement associé à la scène black metal italienne underground. Il a notamment réalisé des logos, des artworks et des designs de merchandising pour des groupes tels que Black Raptus (basé à Voghera, Lombardie, formé en 2018), avec lequel il a collaboré sur des éditions spéciales de t-shirts et des bundles incluant des versions alternatives de pochettes d’albums. Des collaborations similaires sont visibles avec Morcolac, un autre projet italien récent, pour des longsleeves et t-shirts thématiques comme « Sacred Order of Draconic Black Metal ».Son slogan récurrent, « NEVER STOP THE GRIMNESS », reflète une approche esthétique fidèle aux codes traditionnels du black metal : absence de concessions chromatiques, recherche d’une illisibilité assumée dans les typographies et une atmosphère visuelle austère et agressive. Ses publications régulières sur les réseaux sociaux mettent en avant ces créations destinées aux labels et groupes indépendants, contribuant à l’identité visuelle de la scène italienne contemporaine du genre.
La scène black metal italienne est ultra-underground et largement ignorée. En discutant avec des connaisseurs français, peu citent des groupes italiens au-delà des classiques Mortuary Drape, Altar of Perversion, Evol, Opera IX etc. Pourtant, cette scène est immense, authentique et underground. Comment jugez-vous le Black Metal italien ? J'ai vu que votre label actuel, Wine & Fog, est très actif dans les productions, l'organisation de concerts et autres initiatives. Quels sont vos liens avec lui ?
La scène black metal italienne rassemble plusieurs formations solides, qu’on encourage vivement à découvrir. C’est un vrai mouvement, porté par des gens sincères et motivés. Je veux aussi rendre hommage au travail colossal d’Ezio, de Wine and Fog : au-delà de son rôle de producteur pour nous, c’est un ami précieux, toujours disponible pour nous aider et nous guider.
Que pensez-vous de la scène black metal française ? Qu'est-ce qu'elle vous inspire ?
La scène black metal française fait partie de mes préférées. Malheureusement, on n’a pas encore eu l’occasion de venir jouer en France, mais on espère vraiment pouvoir y remédier au plus vite. La France a un public formidable, et les groupes français méritent une vraie reconnaissance. De toute façon, je suis convaincu que la scène française a déjà une place et un poids importants, en Europe comme à l’échelle mondiale.
Il devient ardu dans certains pays de pratiquer le Black Metal sans entraves. En France, des militants d'extrême gauche ont tenté de faire annuler des concerts de Marduk et Mayhem ; des associations cèdent à des prétextes futiles pour deprogrammer des groupes ; aux Pays-Bas, Impaled Nazarene a été interdit pour les paroles de "Ghetto Blaster" ; en Allemagne, des listes de t-shirts prohibés ornent les entrées des concerts... On perçoit une offensive gauchiste pour aseptiser le Black Metal, le rendre "safe" et le priver de sa sauvagerie originelle. Quel est votre point de vue ? Le Black Metal peut-il dégénérer en un produit standardisé et politiquement correct ? Est-ce qu'on final c'est pas un mal pour un bien en permettant de garder le Black Metal underground vivant ?
Malheureusement, on vit dans une société où l’on mélange souvent des choses qui, en réalité, n’ont rien à voir entre elles. À mon sens, on arrivera à un stade où certaines formations joueront avec qui elles veulent, tout en sachant très bien que certains choix peuvent te rendre impopulaire aux yeux de certains. Je pense qu’on se dirige vers une vraie scission : deux « camps » finiront par se dessiner — d’un côté ceux qui écoutent des groupes plus “politiquement corrects”, de l’autre ceux qui ne suivront plus que des choses plus extrêmes et plus libres.
Quelle est la suite pour Black Raptus ? J'ai vu une date avec Kroda en avril et une avec Ad Hominem et Goatmoon en Roumanie cet été. Un troisième album en préparation ? Toujours sur le même label ? Changements dans le line-up ?
Exactement : on a deux dates en avril, dont une avec Kroda à Milan le 25 avril. Ensuite, on jouera en Roumanie au Wallachian, un très gros festival, en plein dans l’esprit du black metal. On a aussi un autre concert à l’étranger qu’on annoncera bientôt. En parallèle, on bosse sur un nouvel album : quelques morceaux sont déjà prêts, et on espère — on compte même — le sortir d’ici la fin de l’année. Le line-up restera le même, maintenant bien rodé ; et puis au-delà du groupe, on est surtout une bande de potes, et ça nous donne une vraie force.
Wallachain Gates Le 10-11 Juillet en Roumanie plus d’infos Wallachian Gates
À la suite de l'entretien avec Black Raptus, qui a exploré sans concession les thèmes de la violence brute et de la noirceur humaine, je propose cinq films qui offrent un regard cru sur les figures de tueurs en série. Loin des productions hollywoodiennes qui cherchent souvent à humaniser ou à esthétiser le crime, ces œuvres refusent les compromis moraux et les explications rassurantes. Elles se contentent de montrer ce qui est, sans filtre ni jugement moralisateur, une approche qui trouve un écho naturel dans certaines sous-cultures extrêmes, notamment le Black Metal, où la célébration de la mort et de la violence pure reste une constante.
Henry: Portrait of a Serial Killer (1986), réalisé par John McNaughton, suit Henry, un tueur itinérant inspiré du criminel réel Henry Lee Lucas. Le film capture la banalité glaçante de ses actes : des meurtres commis sans passion apparente, presque mécaniquement, en compagnie d’un complice occasionnel. Aucune rédemption, aucun héros, juste une errance destructrice dans un monde indifférent. Chaque corps jeté comme un déchet semble presque soulager un instant le vide qui l’habite, un petit plaisir discret qu’il savoure sans mot dire.Angst (1983), de Gerald Kargl, suit un psychopathe libéré de prison qui reprend immédiatement ses pulsions meurtrières. Filmé en grande partie en plans subjectifs, il place le spectateur dans la tête du tueur, sans distance ni condamnation explicite. L’œuvre est étouffante, obsessionnelle, et refuse toute tentative d’explication psychologique confortable. La caméra s’attarde sur les spasmes de terreur des victimes comme sur une caresse perverse, prolongeant le moment où la vie s’échappe.Maniac (1980), dirigé par William Lustig, met en scène Frank Zito, un homme solitaire qui scalpe ses victimes féminines pour orner des mannequins. Le film mise sur une esthétique crue et gore typique du cinéma d’exploitation des années 80, sans chercher à intellectualiser les compulsions du personnage. La violence y est directe, presque documentaire dans sa brutalité. Le geste du scalpel glissant sur le cuir chevelu résonne comme une tendresse malsaine, un rituel intime qu’il répète avec une satisfaction muette.The Golden Glove (2019), réalisé par Fatih Akin, s’inspire du tueur en série allemand Fritz Honka, actif dans les bas-fonds d’Hambourg dans les années 1970. Le film restitue avec une précision sordide l’atmosphère d’un quartier misérable, où l’alcool, la prostitution et la déchéance physique servent de décor à des crimes répugnants. Honka y apparaît comme un produit naturel de cet environnement, sans romantisme ni excuse sociale. Il étrangle et démembre avec une maladresse presque comique, mais le sourire qui tord son visage quand le corps cède enfin trahit une joie brute, animale.Funny Games (1997), de Michael Haneke, met en scène deux jeunes hommes impeccablement polis qui s’introduisent chez une famille aisée pour la soumettre à une torture méthodique et gratuite. Le film joue sur la tension psychologique plutôt que sur le gore, brise régulièrement le quatrième mur et accuse ouvertement le spectateur de sa fascination pour la violence. Une œuvre glaciale qui refuse toute catharsis. Chaque humiliation, chaque cri étouffé est distillé avec une politesse sadique, comme s’ils offraient un spectacle dont ils sont à la fois les auteurs et les premiers spectateurs ravis.
Ces cinq films partagent une même radicalité : ils ne cherchent ni à excuser, ni à condamner, ni à embellir. Ils exposent la violence et la déshumanisation sans le moindre vernis moral, une démarche qui, dans le domaine artistique, rejoint l’approche sans concession de certaines scènes extrêmes comme celle du Black Metal. Dans un monde qui préfère souvent les versions édulcorées ou moralisatrices du crime, ces œuvres rappellent que l’abîme existe bel et bien, et qu’il n’a pas besoin d’être embelli pour être regardé en face.
Sorti trois ans après Cold Cases (2021), le second album de Black Raptus, Like a Sharp Blade (août 2024 — d’abord publié en digital, puis édité en format physique par Wine and Fog Productions), marque une étape nette dans l’évolution du groupe originaire de Voghera. Le line-up a été remanié : arrivée d’un nouveau batteur, et surtout doublement des guitares (désormais deux instrumentistes). Résultat : une musique plus dense, une attaque plus incisive, et une masse sonore plus oppressante, presque suffocante, qui renforce l’identité du projet.
Un élément déterminant réside dans la production. Le mixage a été confié à Nicolò Paracchini, figure respectée de l’underground italien, notamment connu comme guitariste du projet polono-italien Amalekim. Son travail frôle la précision chirurgicale : chaque couche instrumentale comme la voix occupe sa place avec une clarté implacable, sans qu’aucun élément ne domine artificiellement ni ne disparaisse dans le brouillard. Le rendu est équilibré, cru, mais sans approximation : un son tranchant, solide, qui confère à l’ensemble une puissance rare dans le Black Metal contemporain.
La voix de Draugr, déjà marquante sur les enregistrements antérieurs, franchit ici un palier. Elle gagne en férocité, en mordant et en variations : hurlements glacials, cris déchirants, passages murmurés ou râpeux — une palette qui évoque tantôt la rage contenue d’un prédateur (sur « Against »), tantôt le monologue clinique d’un psychopathe relatant ses actes avec un détachement presque philosophique (sur « Sounds of Death »). Ces nuances vocales s’entrelacent à des guitares froides et acérées, densifiant l’atmosphère criminelle et lugubre qui définit la signature du groupe.
Sur Like a Sharp Blade, Black Raptus accentue les tempos rapides, distillant, minute après minute une violence intérieure. Cette mise en avant de la vélocité ravive l’esprit du black metal scandinave des années 2000, sans jamais tomber dans la rétro-nostalgie ni la copie servile. L’originalité réside précisément dans ce mélange : une énergie frontale, mais portée par une atmosphère urbaine, froide, presque “documentaire”, où la violence n’est pas un décor mais une donnée.
La pochette de Like a Sharp Blade condense d’ailleurs, avec une économie de moyens, l’essence de l’esthétique Black Raptus : une noirceur minimaliste, clinique et oppressante. Au centre domine une silhouette encapuchonnée, penchée sous une pluie battante. La figure, sans visage, tient dans une main gantée un couteau, noyé dans un grain épais qui évoque les vieilles photos de scènes de crime ou les clichés judiciaires assombris par le temps. L’image présente une similitude frappante avec la pochette de We Are the Worms That Crawl on the Broken Wings of an Angel (compilation de Satanic Warmaster, 2017). De plus, le couteau brandi rappelle fortement celui exhibé par Varg Vikernes sur sa célèbre photographie de 1993, publiée en une de Bergens Tidende sous le titre « We Lit the Fires ».
Cette référence n’est pas anodine : elle inscrit délibérément Like a Sharp Blade dans une lignée iconographique du black metal originel, où l’outil de mort n’est pas utilisé comme un simple symbole dramatique, mais présenté comme un fait froid, presque banal — un objet utilitaire de destruction, sans fioriture ni romantisation.
Le Black Metal a souvent flirté avec des thématiques criminelles, mais les références explicites aux tueurs en série demeurent relativement rares dans le genre — contrairement au Death Metal, où elles constituent un motif récurrent, souvent gore et spectaculaire (pensons à Macabre, Deranged, Cannibal Corpse ou Houwitser, qui en ont fait un pilier narratif). Chez Black Raptus, l’approche se distingue par son détachement glacial : pas de fascination voyeuriste, pas de glorification sadique, pas non plus de condamnation moralisatrice. La violence est présentée comme un phénomène neutre, un fait brut de l’existence humaine, dépourvu de catharsis.
Cette neutralité implacable évoque un nihilisme lucide : la cruauté n’est ni célébrée comme rébellion transcendante, ni rejetée au nom d’une éthique humaniste. Elle est constatée — symptôme de la fragilité charnelle, de la corruption intime, et de la précarité de toute civilisation qui prétend domestiquer l’instinct de destruction. Dans un monde contemporain où l’empathie est brandie comme vertu universelle tout en produisant, en continu, des corps sacrifiables (marginaux, prostituées, disparus sans traces), cette musique agit comme un scalpel : elle tranche l’hypocrisie sociale, expose la chair molle sous le vernis civilisé, et refuse toute illusion de rédemption. Loin des postures théâtrales sataniques ou des lamentations dépressives courantes dans le genre, Black Raptus adopte une posture froide : le crime n’est pas un cri contre Dieu ou la société, mais un événement banal dans le grand théâtre de la décomposition humaine. Cette froideur quasi documentaire confronte l’auditeur à une vérité nue inconfortable : la violence n’a pas besoin de justification pour exister. Elle est là, comme la gravité ou la pourriture.
Parmi les titres qui se distinguent, « Memories of Sadness » impose une hypnose lancinante par ses riffs répétitifs et sa mélancolie morbide, comme la rémanence d’un massacre ou d’un suicide lent. « Blasphemous Ritual » déploie une cérémonie noire, saturée d’une haine anti-créationniste. « Against » exhale une hostilité viscérale envers le monde contemporain : rejet furieux d’une société démocratique qui, sous couvert d’égalité et de liberté, réduit les individus à des rouages interchangeables — citoyens dociles pris dans un système d’aliénation collective où la soumission se dissimule derrière un consentement manufacturé (le clip, avec son esthétique “1984”, appuie clairement cette lecture). « Rotten Meat », enfin, condense en un assaut bref et putride l’horreur de la décomposition corporelle. Ces morceaux — parmi d’autres — montrent la capacité du groupe à varier les intensités sans diluer la cohérence d’ensemble.
Supérieur à Cold Cases sur le plan technique, Like a Sharp Blade s’impose comme un quasi sans-faute. L’album dépasse les cadres du black metal traditionnel en intégrant une maturité nouvelle, une production irréprochable et une vision plus affirmée : une noirceur qui ne console pas, qui ne rachète pas, mais qui confronte l’auditeur à la vanité des illusions humanistes. Une œuvre essentielle pour celles et ceux qui transforment leur fascination morbide en exorcisme — et qui trouvent, dans ces figures criminelles, un miroir sale mais honnête de notre époque, et parfois d’eux-mêmes.
Paru en mars 2021 sur leur bandcamp, puis réédité en format CD par Vacula Productions en août 2021, Cold Cases constitue le premier album de Black Raptus, formation italienne originaire de Voghera active depuis 2018.
Dès ses premières notes, l’œuvre impose une identité esthétique tranchée : un black metal viscéral centré sur le crime, la mort violente et une noirceur documentaire, assumée sans concession dans la présentation du groupe (Satan, Death, Crime).
Le style musical puise largement dans la scène scandinave, en particulier la veine finlandaise brute et minimaliste incarnée par Clandestine Blaze, avec ses riffs glacials et son approche anti-moderne. On y retrouve également l’héritage de Darkthrone à l’époque de Panzerfaust — ce son cru, raw par choix, qui privilégie l’impact viscéral à la sophistication technique. Par moments, une tension anxieuse plus prononcée évoque les territoires du depressive suicidal black metal (DSBM), sans pour autant verser dans le pathos larmoyant : l’atmosphère reste froide, clinique, presque médico-légale.
L’album alterne des riffs gelés et tranchants, portés par des tempos variables. Les accélérations fulgurantes confèrent une puissance brute au chant hurlé de Draugr, dont la ligne vocale, à la fois rageuse et hypnotique, épouse idéalement les mélodies sous-jacentes. Les passages mid-tempo ou lents, en revanche, instillent une lourdeur dépressive, évoquant la sensation d’un corps qui s’enfonce lentement dans la terre gelée ou dans l’asphalte d’une route déserte.
Quelques titres retiennent mon attention :
Highway of Tears s’inspire directement du corridor routier tristement célèbre de la Colombie-Britannique au Canada, où des dizaines de femmes, souvent issues de milieux vulnérables, ont disparu ou été assassinées sans que justice soit pleinement rendue. Le morceau dégage une étrange nostalgie crépusculaire : une bande-son idéale pour une conduite nocturne sur une autoroute vide, phares trouant l’obscurité, tandis que les ombres des pins et des souvenirs non résolus glissent le long du bitume. Il capture cette mélancolie morbide propre aux lieux hantés par l’absence et l’impunité.
La “Highway of Tears” désigne un corridor de la Highway 16, en Colombie-Britannique, entre Prince George et Prince Rupert (environ 724 km). Au fil des années, cette route est devenue le théâtre d’un nombre inquiétant de disparitions et de meurtres visant des femmes et des jeunes filles, parmi lesquelles de nombreuses victimes autochtones. Malgré les enquêtes, une large part de ces affaires demeure dans l’ombre. Le décompte officiel fait état de 18 cas (13 homicides, 5 disparitions), mais plusieurs observateurs, familles et militants considèrent que le bilan réel pourrait être nettement supérieur, certains évoquant jusqu’à 40 victimes, voire plus.
Death Penalty adopte le point de vue intérieur d’un tueur en série condamné pour 26 meurtres de prostituées, narrant le jour de son exécution avec un détachement glaçant. Le parallèle avec Gary Ridgway, le « Green River Killer », est évident : cet homme qui étrangla des dizaines de femmes — souvent des travailleuses du sexe marginalisées — avant d’échapper à la peine capitale grâce à un plaidoyer de culpabilité. Le titre, en mid-tempo avec des accélérations sporadiques, maintient une tension oppressante, comme si le condamné revivait ses crimes dans les derniers instants, sans remords ni rédemption, seulement la satisfaction froide d’une domination absolue sur des vies jugées jetables.
Silent Enemy, enfin, se présente comme une chronique pandémique noire et impitoyable. Le virus y devient un ennemi invisible, un retour brutal du réel, un châtiment infligé à une humanité arrogante qui se croyait invincible face à la nature et à la mort. La structure répétitive, presque monomaniaque — commune à la plupart des titres de l’album —, renforce cet effet hypnotique. Ce black metal minimaliste, dépouillé à l’extrême, propage une ambiance singulière : une hébétude glaciale face à l’inéluctable, où la répétition des riffs évoque le battement mécanique d’un cœur qui refuse de s’arrêter, ou le cycle infini de la contagion et de la décomposition.
Black Raptus excelle dans cet art du black metal documentaire et impitoyable, qui refuse toute embellie romantique ou toute complaisance émotionnelle. L’album s’inscrit dans une lignée philosophique sombre : celle qui voit dans le crime, la maladie et la mort non des anomalies, mais les manifestations les plus honnêtes de l’existence humaine — un miroir tendu à une société qui préfère détourner le regard. Loin des postures héroïques ou victimaires du genre, Cold Cases assume une noirceur lucide, presque nietzschéenne dans son refus de toute consolation illusoire.
Il s’agit d’une réussite incontestable, qui se distingue nettement dans le paysage contemporain du black metal. Cet album mérite amplement d’être découvert par ceux qui recherchent une musique aussi froide et impitoyable que les faits qu’elle relate.
Milan reste l'un des bastions les plus solides du black metal underground en Europe du Sud. La ville a toujours attiré et catalysé les groupes les plus extrêmes et radicaux de la scène. On pense aux soirées légendaires du Hot Shower, mais surtout au Black Winter Festival, qui en est à sa 17e édition cette année – une longévité rare dans ce milieu.
À cela s'ajoutent de nombreux concerts organisés de façon de plus en plus régulière dans la région lombarde et au-delà : de Côme à Turin, en passant par Vérone.
Parmi les noms qui ont foulé les scènes milanaises ces dernières années : Graveland, Absurd, Spear of Longinus, Baise Ma Hache, Seigneur Voland, Stahlfront, Evil, Der Sturmer, Nokturnal Mortum et bien d'autres.
Parallèlement au Black Winter Festival, les organisateurs proposent depuis 2024 le Night of the Werewolves, en collaboration avec le label Wine & Fog Productions. La première édition avait réuni Osculum Infame, Satanic Warmaster, Kurgaall, Stormcrow, XXII Arcana et Vox Inferi – une affiche déjà orientée vers un black metal plus cru et sans compromis. Cette variante semble clairement se vouloir plus radicale que le BWF classique.
La seconde édition (Night of the Werewolves II) vient de se tenir début février 2026 au Slaughter Club, à Paderno Dugnano (zone industrielle au nord de Milan). L'affiche : Satanic Warmaster, Clandestine Blaze (apparition rarissime), Ad Hominem, Frangar et Black Raptus. Cette affiche a été sold-out rapidement deux mois avant le concert, face à la demande, une seconde date a été ajoutée le lendemain (dimanche), bien que Frangar n'ait pas pu être reprogrammé.
Malgré un changement de lieu de dernière minute et un plan B avec navettes organisées, les promoteurs ont géré la situation avec une efficacité remarquable – chapeau.
Le lieu ? Une boîte de nuit un peu kitsch, vestiges de lumières disco, piste de danse reconvertie en fosse, petits salons VIP pour s'asseoir. On a vu pire, on a vu mieux. Mais parking facile, entrée et sortie fluides, pas de complications inutiles. Le dimanche, l'affluence était logiquement plus réduite : environ 300–400 personnes, majoritairement italiennes, avec quelques Anglais et Français disséminés dans la foule. Ici, pas de censure : aucun panneau interdisant le soleil noir, pas de drama autour d'un patch Burzum ou d'un t-shirt Peste Noire, contrairement à ce qui se passe en Allemagne. Pas de groupes antifas pour venir pleurnicher, pas un seul carabinier en vue comme cela arriverait en France.
Les soleils noirs, têtes de mort, runes d'Odal, t-shirts les plus borderline de la scène s'affichent sans complexe. L'endroit est unsafe et le politiquement correct reste à l'entrée.
Le t-shirt officiel du concert a été conçu par l’artiste ukrainien Warhead Art (Konstantyn Kopacz), un graphiste connu pour ses visuels barbares, médiévaux et heraldiques qui claquent dans la scène extrême. Il a bossé avec une flopée de groupes et signe régulièrement des designs pour Militant Zone, le label ukrainien qui sort ses productions depuis les tranchées du front de l’Est. Allez checker son Instagram (@warhead_art) : vous y trouverez des œuvres crues, des armes stylisées, des motifs runiques et une esthétique implacable. Слава Україні !
“Comes in armour, redhead helm – as a grimly stormy sand Batwings gain power from blood – lord impaler, draw your sword Ruminant of all their blood – as the conquests coming forth Vlad the monster takes his form – with the spears declare your tomb” Here Comes the Lord Impaler – 2022
Premier groupe de la soirée (dimanche), Morcolac vient de Pavie. Formé en 2021, le projet compte déjà trois albums : deux sortis chez Darker Than Black Records, et le dernier, Sanguinaria (2025), paru chez Dusktone.
Musicalement, on est sur un black metal symphonique traditionnel, typé “à l’italienne”, avec des claviers très présents et une approche volontairement classique du genre. Set court, mais solide — particularité du soir : pas de claviers sur scène, et un rendu plus raw dans le son.
Au chant, le frontman habituel SadoMaster a laissé sa place exceptionnellement à Theeleb Corax, qui a assuré une ligne vocale convaincante et une vraie présence scénique — on le retrouve d’ailleurs dans plusieurs formations de la scène locale. SadoMaster s’est contenté d’un rôle de guitariste, alors que d’ordinaire, c’est lui qui tient aussi le micro. À noter enfin que quelques membres de Black Raptus semblent avoir prêté main-forte ce soir-là.
“450 miles of unsolved crimes and cold cases, British, Columbia, Canada, 83 murders 0 arrests, The age of his victims is irrelevant, He wants the smell of blood and death upon his body.” Highway Of Tears – 2021
Probablement l'un des groupes italiens les plus percutants du moment. Leur esthétique claque : cagoules intégrales, noir et blanc strict, violence urbaine assumée, thématiques qui flirtent souvent avec ce qu'on trouve dans le hardcore (un des guitariste portait un t-shirt Ultra avec le 1312 dans le dos). Sur scène, les membres en cagoules livrent un set ultra-martial, mécanique, sans concession. L'énergie brute des albums est parfaitement restituée – pas de perte en live. Un des moments forts de la soirée, sans conteste. Je les avais déjà vu au Eternal Hate Fest l’année derniere et une fois de plus je suis ravis de les retrouver ici. Allez voir leurs albums et leurs t-shirts : c’est du vrai matos esthétique, forgé dans la haine. (https://blackraptus.bandcamp.com)
“Terminate the sons of God Abolish the name of God Terminate the sons of God Torture, slay, spill their blood” Totalitarian black metal – 2025
Ad Hominem ne fait pas dans la finesse : c’est du direct, du sale, du sans concession. Dès la sortie de Planet Zog – The End chez Musique et Tradition en 2002-2003, le projet de Kaiser Wodhanaz a frappé fort dans une scéne française qui été déjà tres politisé, et où les postures radicales étaient monnaie courante. Le titre de l’album constituait déjà une gifle assumée à la bien-pensance et aux tabous de l’époque. Après un second album chez Undercover Productions et un passage chez Avantgarde Music, le groupe s’est un temps éloigné des radars pour certains auditeurs old-school.
Kaiser Wodhanaz, seul maître à bord depuis toujours, a ensuite signé chez Osmose Productions pour ses deux derniers disques, dont Totalitarian Black Metal (2025), qui ramène le projet à une sauvagerie brute et sans compromis.
Les accusations récurrentes n’ont jamais manqué : on reproche souvent à Kaiser de surfer sur l’esthétique NS pour vendre du disque, de jouer la carte de l’extrémisme sans y mettre les tripes, etc. Rumeurs classiques dans la scène NSBM et assimilés (j’en connais un tel paquet que je pourrais sortir un livre entier). Ces débats m’importent peu au regard de l’impact réel des débuts du groupe sur une génération d’auditeurs : ils y ont trouvé un black metal sans concession, assumant pleinement son hostilité envers tout ce qui sent le politiquement correct.
Ad Hominem a livré une performance martiale, glaciale et implacable. Kaiser Wodhanaz impose une présence scénique magnétique et intimidante : rune de la mort gravée sur le front, regard incandescent chargé d’une haine ancienne et assumée. Le set a enchaîné sans répit des classiques et des nouveautés : Go Ebola, l’incontournable Arbeit Macht Tot (chanté en chœur par un public conquis), Climax of Hatred, ainsi que Dekontamination, Choke the Woke issus du dernier album. Le final sur Totalitarian Black Metal a été monumental, salué comme il se doit par une foule acquise à la cause. Dommage que Total Völkermord n’ait pas été programmé ce soir-là. Mais dans l’ensemble, le message reste clair : Ad Hominem ne s’est jamais renié. Toujours aussi totalitaire, toujours aussi noir, toujours aussi peu concerné par les leçons de morale des bien-pensants et des moins-bien-pensants pour le coup (!!).
“Purging fist of the northern destroyer dominates with force tears down grotesque synagogues Culture of Zion was never meant to be here” Fist of the Northern Destroyer – 2002
Clandestine Blaze reste l’une des formations les plus rares sur scène dans le black metal extrême. Mikko Aspa, maître absolu du projet depuis 1998, a longtemps refusé toute apparition live, préférant la solitude du studio et l’isolement idéologique. Ce n’est que récemment qu’il a accepté de monter sur scène, épaulé par des musiciens issus de la scène finlandaise underground – des silhouettes anonymes, cagoulées de la tête aux pieds, qui maintiennent l’aura de secret et de menace propre au groupe.Lors de ce concert, impossible de savoir précisément qui se cachait derrière ces masques. Mikko Aspa, lui, trônait au centre avec sa cagoule en cuir moulante, évoquant irrésistiblement le tueur masqué de 8MM : une seconde peau qui accentue l’immobilité presque surnaturelle. Statufié sur scène, il ne bouge guère, animé uniquement par une haine froide et méthodique envers les religions du désert et tout ce qu’elles représentent. Si l’on devait le ranger dans une catégorie de criminel, ce serait celle des tueurs organisés : précis, impassible, sans gaspillage de mouvement.Le set fut impeccable, d’une brutalité hypnotique et sans concession. Ouverture sur God on the Cross tiré de Tranquility of Death (2018), suivi de l’hypnotique Psychopathia Sexualis extrait de Deliverers of Faith (2004), un classique indémodable. Chambers, souvent considéré comme l’un des sommets du répertoire de Clandestine Blaze, a suivi, confirmant son statut de titre majeur. Du dernier album en date, Grin of the Skull a claqué avec sa sauvagerie directe. La conclusion ? Un monumental Fist of the Northern Destroyer, titre éponyme de l’album de 2002, qui a enfoncé le dernier clou dans le cercueil du politiquement correct. Le public, acquis à la cause, a acclamé ce final comme il se doit : sans filtre, sans remords, pur black metal nordique dans sa forme la plus intransigeante. Clandestine Blaze ne fait pas de compromis. Rarement vu, toujours aussi corrosif, le projet d’Aspa continue de cracher sur les normes et les attentes. Un concert qui rappelle pourquoi ce nom reste synonyme d’extrémisme assumé dans le milieu.
“Agonizing freezing winds Whip your Christian flesh Our heathen steel will break your bones And leave you lying dead in the snow” Raging Winter – 2001
Satanic Warmaster reste l’un des piliers incontestés du black metal finlandais, un projet solo de Lauri « Werwolf » Pyykkönen qui, depuis Strength and Honour en 2001, distille un son raw, haineux et sans concession, imprégné de thèmes sataniques, suprémaciste et anti-moderne.
Pour beaucoup dans la scène, c’est du classique : des riffs glacials, des blasts primitifs et une atmosphère de forêt nordique et de mépris pour le monde actuel. Les albums s’enchaînent sans faiblesse majeure – même si les premiers opus (Opferblut, Carelian Satanist Madness) ont souvent marqué au fer rouge les auditeurs les plus anciens (dont moi!), alimentant une rage viscérale contre la décadence contemporaine et pronant la loi du plus fort.
C’était la seconde fois que je croisais le groupe sur scène (La premiére c’etait justement au Black Winter Festival ou un groupe d’italien avait deployé une magnifique banniére « Black Metal Against Antifa »).
Et là, surprise : Werwolf apparaît sans le moindre maquillage corpsepaint, vêtu d’un simple t-shirt Bulldozer, le visage bouffi, les yeux vitreux et un taux d’alcoolémie qui devait frôler les records finlandais. Il titube, manque plusieurs fois de s’étaler, enchaîne les postures instables comme un loup-garou qui aurait trop forcé sur la vodka avant la pleine lune. Son bassiste, Necroterror, n’était pas en reste : chargé à bloc, luttant visiblement contre le coma éthylique pour tenir la ligne de basse tandis que le batteur était plutot directement au vin rouge.
Dans un genre qui se targue souvent d’élitisme glacé et d’austérité quasi misanthropique, voir le Werwolf tituber comme un ivrogne de bar de quartier a de quoi déstabiliser. Loin de nous l’idée de jouer les moralistes – le black metal n’est pas un couvent –, mais c’est assez inhabituel pour être noté. Pourtant, malgré l’état d’alcoolemie tres avancé, Satanic Warmaster a livré un set d’une brutalité directe et old-school impeccable. Pas de fioritures, pas de concessions : que du raw. Le concert a défoncé avec des classiques imparables – The Vampiric Tyrant, True Blackness, Raging Winter, Carelian Satanist Madness, The Burning Eyes of the Werewolf – qui résonnent comme des os brisés sous la botte dans un charnier enneigé. Du dernier album en date, seule A Dead Rose for a Dying World a été jouée, titre qui, ironiquement, colle parfaitement à l’ambiance alcoolisée et crépusculaire de la soirée. Un rappel a conclu le tout (le titre exact reste flou dans les brumes de ma mémoire), avant que Werwolf ne balance sa guitare au sol dans un geste de rage et ne quitte la scène, l’air passablement énervé.
Preuve, s’il en fallait, que certains Finlandais peuvent encore monter sur scène, se bourrer la gueule comme des Cosaques et cracher un black metal aussi violent et sincère. Pas de pose, pas de mise en scène sophistiquée : juste un groupe en roue libre et une haine qui refuse de s’éteindre. Satanic Warmaster ne fait pas semblant – même quand le chanteur tangue dangereusement vers le sol. Respect.
Il y avait plus de monde a la première soirée, avec quelques figures emblématiques de la scène underground qui ont fait le déplacement – des visages qu’on croise rarement en public, ceux qui préfèrent l’ombre aux selfies. Les setlists étaient differentes pour tous les groupes, donc je ne sais pas ce qu’il s’est joué le samedi.
Ce festival ne fait pas semblant, ne s’excuse pas d’exister et crache ouvertement sur le monde moderne, sa morale molle et ses illusions progressistes. Bravo aux organisateurs pour avoir osé monter une telle machine de guerre contre la tiédeur ambiante qu’il y a en France ou en Allemagne, et pour avoir maintenu le cap.
En espérant une prochaine édition encore plus sulfureuse, encore plus intransigeante – un rassemblement où la haine ne se cache plus derrière des euphémismes, où elle prend le contrôle total comme elle le devrait dans le Black Metal. Continuez à soutenir ces initiatives qui refusent de plier : elles sont rares, précieuses et nécessaires dans un paysage saturé de compromis et de black metal édulcoré.
Le premier album de Clandestine Blaze, Fire Burns in Our Hearts (1999, Northern Heritage NH-001), reste un pilier incontesté du raw black metal finlandais old school. Influencé par les classiques norvégiens comme Darkthrone (A Blaze in the Northern Sky, Under a Funeral Moon, Transilvanian Hunger), Burzum (Det som engang var) et Ildjarn, il partage, selon moi, des affinités avec des groupes comme Judas Iscariot (pour l’agressivité mid-tempo haineuse) et Moonblood (répétition hypnotique, raw intégral).
Mikko Aspa, à tout juste 21 ans, livre ici un manifeste primitif qui transcende la simple copie : c’est du black metal viscéral, sans concession, où la haine anti-chrétienne n’est pas une pose mais une obsession. L’album sort d’abord sur le propre label de Mikko, Northern Heritage Records, avec une édition LP limitée à 200 exemplaires. Toutes incluaient un insert avec des infos de contact et un flyer sur la “chemical fire bottle” (recette pour un cocktail Molotov maison), ainsi qu’une incitation symbolique à l’action contre les symboles chrétiens — typique de la provocation finlandaise de la fin des années 90, qui rappelait l’esprit du early Norwegian BM sans copier littéralement les church burnings. Les paroles n’étaient pas incluses par défaut : il fallait les demander directement à Northern Heritage, par courrier.
La version CD, licenciée par Blackmetal.com Records (fondé par Debbie Jaffe en 1996 sous le nom d’Extreme Subterranea, l’un des tout premiers labels USBM dédiés au black metal et le premier dirigé par une femme), a permis une diffusion sur le marché américain et a contribué à sa notoriété, d’autant que la scène USBM est réputée pour son style épuré, raw et pour ses postures anti-commerciales.
Musicalement, Fire Burns in Our Hearts est un bloc monolithique de raw black metal : une production rugueuse qui sonne comme la dalle froide d’une morgue, avec ce grésillement de vieille bande magnétique qui colle à la peau comme une odeur de formol, loin des studios policés qui polluent le black metal scandinave moderne. Les riffs sont simples, sans claviers, sans solos, et les changements de rythme incarnent ce style hypnotique propre au genre. La ligne de chant est lointaine et ultra saturée, comme un message craché depuis une pièce scellée : plus proche d’un témoignage post-mortem enregistré sur un dictaphone cassé que d’un chant au sens strict.
Chaque morceau a sa propre personnalité et se distingue des autres.
“Anti Christian Warfare” (7 min 24) démarre comme une marche noire quasi martiale, le riff martelé jusqu’à l’obsession, puis le morceau se fracture net à mi-parcours : ça bascule dans une masse atmosphérique d’une lourdeur suffocante, un son mort qui t’engloutit, où des murmures païens promettent la revanche — prêtres et nonnes cloués à leurs propres croix, laissés à rouiller dans le silence.
“Native Resistance”, le plus politique du lot, aligne des lignes crues sur la destruction des cultures nordiques par un christianisme importé par la force : trahison des racines, soumission, “pauvres moutons”. On peut y voir un parallèle évident avec des débats actuels sur l’immigration et la perte d’identité en Europe. Mais à l’époque, c’était davantage une nostalgie païenne brute qu’un militantisme sophistiqué ; Mikko Aspa évoluera plus tard vers des thèmes mystiques/nihilistes et métapolitiques, plus profonds selon moi plus intéressants.
« Ils viennent sur nos terres
Ils nous disent quoi faire
Avec le pouvoir de l’épée
Ils nous ont apporté leur seigneur
Résistance native !
Ils ont détruit les cultures
Ils ont détruit la vraie connaissance
Au nom de Dieu
Ils ont transformé l’histoire en mensonge
Les gens ont trahi leurs racines
Soumis à une religion aliénante
Comme de pauvres moutons
Comme les chrétiens d’aujourd’hui »
“Children of the God” et “Killing the Waste of Flesh” sont très influencés par les premiers Burzum, avec ce mid-tempo soutenu, structurel et mortifère.
Au final, Fire Burns in Our Hearts est un assaut frontal contre l’héritage chrétien : un black metal pur et dur qui privilégie la sincérité brute à la sophistication. Vingt-cinq ans plus tard, il reste un classique pour les puristes de la scène finlandaise. C’est primitif, haineux, et rafraîchissant dans un monde où le black metal s’est souvent dilué en pose esthétique, pour personnes lambda en quête d’exotisme, qui commentent les albums comme si le black metal se résumait uniquement à de la musique.
⭐⭐⭐
Rating: 3 out of 5.
Pochette de la réedition LP de 2016 par Northern Heritage.